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Full text of "Les dernières années de La Fayette, 1792-1834"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.archive.org/details/lesderniresannOObarduoft 


LES    DERNIÈRES  ANNÉES 


DE 


LA  FAYETTE 


CALMANX   LÉVY,   ÉDITEUR 


DU   IIEME  AUTEUR 


Format  in-8° 


LE    COMTE    DE    MONTLOSIER    ET    LE    GALLICANISME 


LA    COMTESSE    PALLINE    DE    liEAUMONT. 


LA    BOURGEOISIE    FRANÇAISE. 


MADAME     DE    CUSTINE. 


ETUDES    D    UN    AUTRE    TEMPS 


LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE 


vol. 


Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés  pour  tous  pays, 
y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 


IMPRIJIEUIF.    CllAI.X,    f.UE   BEHGEHE,   20,    PARIS.   ~  17870-9-92.  —  (Eucre  lorilleui) 


ÉTUDES    SOCIALES    ET    POLITIQUES 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES 


DE 


LA    FAYETTE 


1792-1834 


PAR 


A.    BARDOUX 


DE     LINSTITUT 


PARIS 

CALMANN  LÉVY,  ÉDITEUR 
ANCIENNE   MAISON    MICHEL    LÉVY   FRÈRES 

3,    RUE    AUBER,    3 


18^-3 


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AVANT-PROPOS 


Ce  second  volume  comprend  toute  la  vie  de 
La  Fayette,  depuis  le  jour  où  il  sortit  de 
France  pour  éviter  l'échafaud,  le  20  août  1792, 
jusqu'à  sa  mort,  le  9  mai  4834. 

Des  documents,  récemment  publiés  à  Vienne 
et  tirés  des  archives  autrichiennes,  nous  ont 
permis  d'éclairer  d'un  jour  nouveau  l'empri- 
sonnement à  Olmûtz  de  La  Fayette,  de  sa 
femme,  de  ses  filles  et  de  ses  deux  compa- 
gnons, MM.  de  Latour-Maubourg  et  Bureaux 
de  Pusy. 


.AVANT-PROPOS. 


Nous  nous  sommes  attaché,  dans  le  récit 
des  faits  qui  suivent  sa  libération,  à  mettre  en 
relief,  d'après  les  correspondances,  la  véritable 
pensée  de  La  Fayette,  pendant  les  événements 
si  dramatiques  et  si  variés  auxquels  il  a  participé, 
et  que  nous  apprécions  (telle  est,  du  moins,  notre 
intention)  avec  une  entière  liberté  d'esprit. 

Nous  ne  dissimulons  pas  combien  madame 
de  La  Fayette  lui  était  nécessaire,  et  nous  fai- 
sons une  distinction  dans  le  rôle  politique  du 
mari,  entre  l'époque  où  sa  femme  ne  vivait 
plus  et  le  temps  où,  tout  en  restant  elle-même 
et  gardant  ses  propres  opinions,  son  affection 
passionnée  et  clairvoyante  ne  cessait  de  le 
conseiller. 

Nous  n'avons  pas  cru  devoir,  sur  certains 
points  historiques  répétés  dans  tous  les  livres, 
reprendre  les  détails  d'événements  connus. 
Nous  n'écrivons  pas  l'histoire  de  la  Restauration 
et  celle  de  la  révolution  de  Juillet  ;  mais,  en 


AVANï-PROPOS.  m 

relatant  les  faits  essentiels  qui  se  rattachent  à 
La  Fayette,  nous  les  avons  contrôlés  et  com- 
mentés par  des  lettres  qui  les  expliquent  et 
qui  aident  à  mieux  motiver  le  jugement  déti- 
nitif  de  l'histoire. 

A.    B. 

1"  octobre  1892. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES 

DE   LA    FAYETTE 

CHAPITRE    PREMIER 

LA  FAYETTE  A  OLMUTZ 
I 

La  Fayette  a  passé  la  frontière.  Où  va-t-il? 
Il  avait  d'abord  songé  à  la  Hollande.  Il  aurait 
gagné  La  Haye  et  réclamé  la  protection  du 
ministre  d'Amérique.  Il  songeait  ensuite  à 
s'installer  à  Rotterdam  chez  un  de  ses  amis, 
Pierre  Paulus.  Mais  l'influence  orangiste  do- 
minait alors  et  toute  sécurité  disparaissait. 
L'Angleterre  étant  le  seul  pays  oii  l'on  n'eût 
pas  le  pouvoir  de  le  faire  arrêter,  il  penchait 
vers  l'Angleterre  ^ 

Livrés  à  ces  diverses  pensées,  ses  amis  et  lui 

1.  Voir  Mémoires  de  La  Fayelte,  t.  III,  p.  408. 


Z     LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

arrivèrent  auprès  du  bourg  de  Bouillon,  à  sept 
lieues  de  la  France.  C'était  à  l'entrée  de  la 
nuit.  Le  feu  d'une  garde  avancée  leur  apprit 
qu'ils  étaient  en  présence  des  Autrichiens.  Les 
chevaux  étaient  épuisés  de  fatigue  et  de  soif 
et  tout  autour,  le  paj's  n'était  pas  sûr.  Bureaux 
de  Pusy  fut  détaché  pour  se  mettre  en  rapport 
avec  le  commandant  du  poste  et  demander  la 
permission  de  traverser  le  bourg  pour  conti- 
nuer la  route  vers  la  Hollande.  Le  comman- 
dant, M.  d'Harnoncourt,  y  donna  son  consen- 
tement; malheureusement,  dans  une  rue,  La 
Fayette  fut  reconnu.  Il  chargea  alors  Bureaux 
de  Pusy  de  déclarer  la  vérité,  en  promettant 
de  partir  avant  le  jour.  M,  d'Harnoncourt 
exigea  un  passeport  du  général  Moitelle,  qui 
commandait  à  Namur.  Bureaux  de  Pusy  partit 
avec  un  officier  autrichien,  chargé  de  remettre 
les  lettres  du  commandant. 

Dès  que  le  général  eut  ouvert  le  paquet,  il 
poussa  des  cris  de  joie  :  «  La  Fayette  !  La 
Fayette  !  s'écriait-il  !  Gourez  sur-le-champ  pour 
en  avertir  monseigneur  le  duc  de  Bourbon.  » 


LES    DERNIEFIES    ANNEES    DE    LA    FAYETTE.  S 

On  juge  bien  que  le  passeport  fut  refusé  et 
l'ordre  expédié  de  transférer  les  officiers  fran- 
çais à  Namur,  sous  bonne  escorte. 

Il  n'y  eut  que  Rivarol  qui  fut  plus  joyeux 
que  le  général  autrichien.  Dans  un  pamphlet 
publié  à  Liège  (1792),  il  insulte  La  Faj^ette, 
le  calomnie  et  compte  sur  la  vengeance  des 
Princes . 

Avant  de  partir  pour  Namur,  les  officiers 
arrêtés,  voulant  se  distinguer  nettement  des 
émigrés,  signaient  une  déclaration  collective, 
par  laquelle  ils  déclaraient  :  qu'ils  ne  pouvaient 
être  considérés  comme  des  militaires  ennemis, 
puisqu'ils  avaient  renoncé  à  leur  place  dans 
l'armée  française,  et  moins  encore,  comme  cette 
portion  de  leurs  compatriotes,  que  des  intérêts, 
des  sentiments  ou  des  opinions,  absolument 
opposés  aux  leurs,  avaient  portés  à  se  lier 
avec  les  puissances  en  guerre  avec  la  France  ; 
mais  comme  des  étrangers  qui  réclamaient 
un  libre  passage  que  le  droit  des  gens  leur 
assurait. 

La  Fayette  adressait  ensuite  à  sa  femme  ses 


4  l.ES    DKUNI  1:;R1:s    ANNKES    de    la    FAYETTE. 

adieux  et  lui  apprenait  son  arrestation  (Roche- 
fort,  21  août). 

«  Quelle  que  soit,  disait-il,  la  vicissitude  de 
la  fortune,  vous  savez,  mon  cher  cœur,  que 
mon  âme  n'est  pas  de  trempe  à  se  laisser 
abattre  ;  mais  vous  la  connaissez  trop  bien, 
pour  n'avoir  pas  pitié  du  déchirement  que  j'ai 
éprouvé  en  quittant  ma  patrie,  à  laquelle 
j'avais  consacré  mes  efforts,  et  qui  eût  été  libre 
et  digne  de  l'être,  si  les  intérêts  personnels 
n'avaient  pas  concouru  à  corrompre  l'esprit 
public,  à  désorganiser  les  moyens  de  résis- 
tance au  dehors,  de  liberté  et  de  sûreté  au 
dedans.  C'est  moi  qui,  proscrit  de  mon  pays 
pour  l'avoir  servi  avec  courage,  ai  été  forcé 
de  traverser  un  territoire  soumis  à  un  gou- 
vernement ennemi,  pour  fuir  la  France  qu'il 
m'eût  été  si  doux  de  défendre.  Un  parti  au- 
trichien était  sur  la  route.  Le  commandant  a 
cru  devoir  nous  arrêter  ;  de  là  nous  allons 
être  conduits  à  Namur.  Mais  je  ne  puis  penser 
qu'on  y  ait  la  mauvaise   foi    de  retenir   plus 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.     o 

longtemps  les  étrangers  qui,  par  une  déclara- 
tion patriotique  et  intentionnelle,  ont  eu  soin 
de  se  séparer  des  Français  émigrés  pour  des 
«^inions  si  opposées  aux  nôtres,  et  qui  an- 
nonçaient l'intention  de  se  rendre  dans  un 
pays  neutre,  la  Hollande  ou  l'Angleterre... 
Vous  connaissez  mieux  que  moi  la  liste  de 
tous  les  patriotes  qui  ont  été  massacrés  soit 
par  les  Marseillais,  soit  par  les  ordres  de 
MM.  Pétion,  Santerre  et  Danton.  Il  semble 
qu'ils  se  soient  attachés  aux  hommes  qui  ont 
servi  la  liberté.  Quant  à  moi,  ma  perte  est  ju- 
rée depuis  longtemps;  j'aurais  pu,  avec  plus 
d'ambition  que  de  morale,  avoir  une  existence 
fort  différente  de  celle-ci;  mais  il  n'y  aura 
jamais  rien  de  commun  entre  le  crime  et  moi. 
J'ai,  le  dernier,  maintenu  la  Constitution  que 
j'avais  jurée. 

»  Vous  savez  que  mon  cœur  eût  été  répu- 
blicain, si  ma  raison  ne  m'avait  pas  donné 
cette  nuance  de  royalisme,  et  si  ma  fidélité  à 
mes  serments  et  à  la  volonté  nationale  ne 
m'avait    pas    rendu   le    défenseur    des   droits 


6     LES  DERNIEUES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

constitutionnels  du  roi  ;  mais  moins  on  a  osé 
résister,  plus  ma  voix  s'est  élevée,  et  je  suis 
devenu  le  but  de  toutes  les  attaques. 

»  La  démonstration  mathématique  de  ne 
pouvoir  plus  m'opposer  utilement  au  crime  et 
d'être  l'objet  d'un  crime  de  plus,  m'a  forcé  de 
soustraire  ma  tête  à  une  lutte  où  il  était  évi- 
dent que  j'allais  mourir  sans  fruit. 

»  J'ignore  à  quel  point  ma  marche  pourrait 
être  retardée  ;  mais  je  vais  me  rendre  en  An- 
gleterre, où  je  désire  que  toute  ma  famille 
vienne  me  joindre.  Puisse  ma  tante  accepter 
aussi  le  voj^age!  Je  sais  qu'on  retient  les  fa- 
milles des  émigrés,  mais  ce  sont  celles  des  émi- 
grés armés  contre  leur  pays  ;  et  moi,  grands 
dieux  !  quel  monstre  oserait  croire  que  je  suis 
dans  ce  cas?... 

»  Je  ne  fais  point  d'excuse  ni  à  mes  enfants, 
ni  à  vous,  d'avoir  ruiné  ma  famille.  11  n'y  a 
personne  parmi  vous  qui  voulût  devoir  sa  for- 
tune à  une  conduite  contraire  à  ma  conduite. 
Venez  me  joindre  en  Angleterre  !  Établissons- 
nous  en  Amérique  !  nous  y  trouverons  la  liberté 


LES    DERNIERES   ANXEESJ)E    LA    FAYETTE.  7 

qui  n'existe  plus   en  France  ;  et  ma  tendresse 
cherchera  à  vous  dédommager  tous  des  jouis- 
sances que  vous  aurez  perdues. 
»  Adieu,  mon  cher  cœur.  » 

Le  caractère,  les  sentiments,  les  idées  poli- 
tiques que  La  Fayette  avait  manifestés  depuis 
son  entrée  à  la  Constitution,  se  retrouvent 
dans  cette  lettre  si  différente  des  envolées  de 
la  première  heure,  mais  éloquente  par  la  sim- 
plicité du  cœur  et  toute  vibrante  encore  des 
répugnances  invincibles  qui  séparent  en  deux 
camps  les  amis  de  la  Révolution.  Il  était  loin 
de  prévoir  alors  la  suite  d'infortunes  qui  l'at- 
tendaient et  qui  auraient  accablé  une  âme 
moins  forte  que  la  sienne. 

Les  prisonniers  furent  conduits  de  Namur 
à  Nivelle  ;  et  là,  gardés  avec  soin. 

La  Fayette  put  écrire  à  sa  tante  madame 
de  Chavaniac  et  à  M.  de  La  Rochefoucauld. 
Mais  cette  dernière  lettre  ne  parvint  pas  à 
son  vertueux  ami.  L'amour  de  la  liberté,  si 
constant   et    si    pur  chez  La    Rochefoucauld, 


8     LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

n'avait  pu  à  Gisors  sauver  sa  tête  des  mains 
des  assassins*. 

Pendant  le  séjour  à  Nivelle,  le  gouverne- 
ment autrichien  donna  l'ordre  de  s'emparer 
du  trésor  de  guerre  qu'on  supposait  emporté 
par  La  Fayette.  Il  fit  observer  froidement 
«  que  sans  doute  leurs  Altesses  Royales  sen- 
taient qu'elles  l'eussent  emporté  à  sa  place  ». 
Pendant  qu'il  riait  avec  ses  compagnons  de 
cette  injure,  les  commissaires,  un  peu  confus, 
reconnaissaient  qu'en  défalquant  le  prix  des 
chevaux  vendus  depuis  leur  arrestation,  les 
prisonniers  possédaient,  entre  eux  tous,  la  va- 
leur de  deux  mois  d'appointements.  On  sépara 
les  captifs  en  trois  parties  :  ceux  qui  n'avaient 
pas  servi  dans  la  garde  nationale  furent  relâ- 
chés, avec  défense  de  rester  dans  le  pays  ;  les 
aides  de  camp  de  La  Fayette  furent  enfermés 
dans  la  citadelle  d'Anvers  et  n'en  sortirent 
qu'au  bout  de  deux  mois  ;  La  Fayette  et  ses 
trois   anciens    collègues  à  l'Assemblée    natio- 

1.  Voir  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  III,  p.  411. 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.     9 

nale,  Bureaux  de  Pusy,  de  Latour-Maubourg 
et  Alexandre  de  Lameth,  furent  conduits  à 
Luxembourg.  Au  moment  du  départ,  le  géné- 
ral ne  put  embrasser  que  son  aide  de  camp 
Romeuf.  Il  le  chargea  de  publier,  après  sa 
mort,  cet  écrit,  témoignage  de  ses  inébran- 
lables convictions  politiques  : 

«  J'avais  bien  prévu  que  si  je  tombais  entre 
les  mains  des  gouvernements  arbitraires,  ils 
se  vengeraient  de  tout  le  mal  que  je  leur  ai 
fait  ;  mais,  après  avoir  défendu  contre  les  fac- 
tieux, jusqu'au  dernier  instant,  la  Constitution 
libre  et  nationale  de  mon  pays,  je  me  suis 
abandonné  à  mon  sort,  pensant  qu'il  valait 
mieux  périr  par  la  main  des  tyrans  que  par 
les  mains  égarées  de  mes  concitoyens.  Il  fal- 
lait surtout  éviter  qu'un  grand  exemple  d'in- 
gratitude nuisît  à  la  cause  du  peuple,  auprès 
de  ceux  qui  ignorent  qu'il  y  a  plus  de  jouis- 
sances dans  ur^  seul  service  rendu  à  cette  cause, 
que  toutes  les  vicissitudes  personnelles  ne  peu- 
vent causer  de  peines.  » 


10    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Huit  jours  après,  les  quatre  prisonniers  fu- 
rent conduits  à  Wezel.  Il  avait  été  tenu,  rela- 
tivement à  leur  sort,  un  conseil  de  guerre 
auquel  assistait  le  baron  de  Breteuil,  repré- 
sentant des  princes  émigrés.  On  y  convint  que 
l'existence  de  La  Fayette  était  incompatible 
avec  la  sûreté  des  gouvernements  de  l'Eu- 
rope. 

Pendant  trois  mois,  les  prisonniers,  gardés 
à  vue,  furent  privés  de  toutes  nouvelles  et  à  ce 
point  séparés  les  uns  des  autres  que,  Latour- 
Maubourg,  ayant  été  informé,  par  l'indis- 
crétion de  l'un  des  geôliers,  d'une  sérieuse 
indisposition  de  La  Fayette,  demanda  qu'il 
fût  permis  au  plus  intime  ami  qu'il  eût  au 
monde,  de  recueillir  son  dernier  soupir.  On 
lui  répondit  que  cela  ne  se  pouvait  pas.  Peu 
de  temps  après,  le  commandant  de  la  forte- 
resse et  un  commissaire  auditeur  se  transpor- 
tèrent auprès  de  La  Fayette,  et  l'invitèrent, 
au  nom  du  roi  de  Prusse,  à  donner  des  con- 
seils contre  la  France,  s'il  voulait  améliorer 
son  sort.   «  —  Le  roi  de  Prusse  est  bien  im- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    Il 

pertinent,  »  répondit  le  prisonnier  en  haussant 
les  épaules. 

On  le  conduisit,  avec  Latour-Maubourg  et 
Pusy,  de  Wezel  à  Magdebourg,  où  ils  furent 
détenus  pendant  un  an  jusqu'à  la  fin  de  jan- 
vier 1794.  Quant  à  Alexandre  de  Lameth,  il 
passa  graduellement  à  l'état  de  liberté,  qui  lui 
fut  accordé  au  bout  de  peu  de  mois  ^ . 

Les  dépêches  tirées  des  archives  de  Vienne 
établissent  cependant  que  La  Fayette  avait  con- 
servé quelques  sympathies  à  Berlin,  grâce  à  la 
princesse  Wilhelmine  et  au  prince  Henri  de 
Prusse.  Dès  le  commencement  de  l'année  1794, 
ils  obtinrent  que  le  gouvernement  déclarât 
qu'il  ne  voulait  pas  supporter  plus  longtemps 
les  «  désagréments  de  l'arrestation  de  La 
Fayette  ».  Frédéric-Guillaume  II  commençait 
à  parler  ouvertement  de  la  haine  de  l'Autri- 
che contre  le  prisonnier.  Le  13  février  1794, 
le  ministre  Thugut  présente  un  rapport  à 
l'empereur  François,  dans  lequel   il  rappelle, 

1.  La  Fayette  en  Autriche,  par  Max  liùdinger,  Wien  1878. 


12    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

en  termes  formels,  le  désir  maintes  fois  ma- 
nifesté par  la  cour  de  Prusse,  de  se  débarras- 
ser de  la  surveillance  de  La  Fayette  et  de  ses 
compagnons. 

Pendant  que  les  négociations  pour  le  trans- 
fert des  prisonniers  en  Autriche  traînent  en 
longueur,  revenons  à  madame  de  La  Fayette 
que  nous  avons  laissée  en  France. 

Elle  était  restée  à  Chavaniac,  auprès  de  sa 
tante;  sa  mère,  la  duchesse  d'Ayen,  et  sa  sœur, 
la  vicomtesse  de  Noailles,  étaient  venues  parta- 
ger sa  solitude.  Ce  repos  d'esprit  n'avait  pas 
duré  longtemps.  Il  avait  fallu  se  séparer,  et 
Adrienne  avait  dit  adieu  (c'était  le  dernier)  à 
sa  mère  et  à  sa  sœur,  obligées  de  retourner  à 
Paris.  Sa  fdle  aînée,  bien  qu'elle  n'eût  que 
quatorze  ans,  lui  procurait  quelques  consola- 
tions. La  lettre  de  son  mari  à  l'Assemblée,  son 
apparition  courageuse  à  la  barre,  lui  avaient 
apporté  «  toutes  les  jouissances  qu'elle  était 
accoutumée  à  trouver  dans  sa  conduite». 

Bientôt  après,  il  l'avait  engagée  à  venir  le 
joindre  à  l'armée.  Elle  craignit  que,  dans  l'ef- 


LES  DERNÎÈRES  ANNÉES  UE  LA  FAYETTE.    IS 

fervescence  des  esprits,  son  déplacement  ne 
servît  de  prétexte  aux  calomnies,  ou  ne  gênùt 
l'action  de  son  mari.  Elle  se  sacrifia  encore 
une  fois. 

C'est  à  Chavaniac  qu'elle  apprit  tous  les  évé- 
nements qui  suivirent,  et  d'abord  le  10  Août, 
et  comment  son  père,  le  duc  d'Ayen,  et  son 
beau-frère,  le  duc  de  Gramont,  qui  étaient  aux 
Tuileries  pour  défendre  le  roi,  avaient  échappé 
aux  dangers  de  cette  journée,  et  enfin  la  ré- 
sistance de  son  mari  à  Sedan.  Le  24  août,  elle 
recevait  de  sa  sœur,  madame  de  Noailles,  un 
billet  qui  lui  apprenait  que  La  Fayette  élait 
hors  de 'France. 

L'ivresse  de  sa  joie  fut  égale  à  son  désespoir 
des  jours  précédents.  Par  un  pressentiment 
qui  tenait  à  sa  perspicacité,  elle  brûla  ou  cacha 
les  papiers  compromettants;  le  10  septembre 
17912,  le  château  fut  investi  à  huit  heures  du 
matin.  Un  commissaire  nommé  Aulagnier, 
juge  de  paix  au  Puy,  lui  présenta  un  arrêté 
du  Comité  de  sûreté  générale,  et  une  lettre  de 
Roland,   ministre  de    l'intérieur,    qui   ordon- 


14    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

naient  de   la  conduire   à  Paris  avec  ses   en- 
fants \ 

Madame  de  La  Fayette  ne  montra  aucun  ef- 
froi ;  elle  donna  immédiatement  les  ordres  du 
départ  ;  et,  comme  Aulagnier  ouvrait  son  se- 
crétaire et  s'emparait  des  lettres  du  général  : 

«  Vous  y  verrez,  monsieur,  dit-elle,  que  s'il 
y  avait  eu  des  tribunaux  en  France,  M.  de  La 
Fayette  y  eiit  apporté  sa  tête,  bien  sûr  qu'il 
ne  se  trouverait  pas  une  action  de  sa  vie  qui 
pût  le  compromettre  aux  yeux  des  vrais  pa- 
triotes. 

»  —  Les  tribunaux,  aujourd'hui,  madame, 
dit  Aulagnier,  sont  l'opinion  publique.  » 

Madame  de  Chavaniac,  quoique  âgée  de 
soixante-treize  ans,  déclara  qu'elle  ne  se  sépa- 
rerait pas  de  sa  nièce.  On  arriva  sans  accident 
au  Puy,  malgré  des  cris  furieux  et  des  pierres 
lancées  dans  la  voiture.  Les  membres  du  Di- 

1.  Voir  procès-verbal  du  commissaire  Aulagnier. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    lo 

rectoire  du  département  furent  immédiatement 
convoqués.  Madame  de  La  Fayette  déclara 
qu'elle  se  plaçait  avec  confiance  sous  leur  pro- 
tection, parce  qu'elle  voyait  en  eux  l'autorité 
du  peuple  et  qu'elle  la  respectait.  Elle  de- 
manda ensuite  que  les  lettres  de  son  mari  fus- 
sent copiées  avant  d'être  envoyées  à  Paris  et 
qu'une  copie  lui  fût  remise.  Elle  sollicita  même 
la  permission  de  lire  tout  haut  ces  lettres,  et 
quelqu'un  ayant  manifesté  la  crainte  que  cette 
lecture  ne  lui  fût  pénible  :  ^c  Au  contraire, 
monsieur,  reprit-elle,  les  sentiments  qu'elles 
expriment  me  soutiennent  et  sont  ma  conso- 
lation. » 

Cette  lecture  achevée  et  les  copies  terminées, 
elle  démontra  l'injustice  de  sa  détention,  et 
conclut  en  disant  que  si  l'on  persistait  à  la  rete- 
nir comme  un  otage,  le  Directoire  lui  rendrait 
un  grand  service  en  obtenant  qu'on  lui  laissât 
Chavaniac  pour  prison,  et  elle  offrait  sa  pa- 
role de  n'en  point  sortir.  M.  de  Montfleury, 
président  du  Directoire  du  département,  pré- 
senta cette  requête  à  Roland,  ministre  de  l'in- 


16    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

térieur.  Madame  de  La  Fayette  joignit  à  cette 
dépêche  une  lettre  qu'elle  écrivit  à  Brissot^ 
qu'elle  connaissait,  lettre  tout  empreinte  de  la 
courageuse  fierté  de  son  âme  ^  : 

«  Au  Puy,  12  septembre  1792. 

»  Monsieur,  je  vous  crois  réellement  fana- 
tique de  liberté;  c'est  un  honneur  que  je  fais 
en  ce  moment  à  bien  peu  de  personnes.  Je 
n'examine  pas  si  ce  fanatisme,  comme  celui  de 
la  religion,  agit  ordinairement  contre  son  ob- 
jet, mais  je  ne  saurais  me  persuader  qu'un 
ami  zélé  de  l'affranchissement  des  noirs  puisse 
être  un  suppôt  de  la  tyrannie  ;  je  pense  que 
si  le  but  de  votre  parti  vous  passionne,  du 
moins  ses  moyens  vous  répugnent.  Je  suis  sûre 
que  vous  estimez,  je  dirais  presque  que  vous 
respectez  M.  de  La  Fayette,  comme  un  ami 
courageux  et  fidèle  de  la  liberté  ;  lors  même 
que  vous  le  persécutez,  parce  qu'il  a  des  opi- 

1.  Vie  de  madame  de  La  Fayette,  par  madame  de  Lasteyrie, 
p.  243. 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.         17 

nions  contraires  aux  vôtres  sur  la  manière 
dont  elle  peut  être  affirmée  en  France,  soute- 
nue par  un  courage  tel  que  le  sien  et  par  une 
fidélité  inébranlable,  ses  serments  peuvent 
s'opposer  au  parti  que  vous  avez  embrassé  et 
à  votre  nouvelle  Révolution.  Je  crois  tout  cela, 
et  c'est  pourquoi  je  m'adresse  à  vous,  dédai- 
gnant de  m'adressera  d'autres.  Si  je  me  trompe, 
mandez-le-moi,  ce  sera  la  dernière  fois  que  je 
vous  importunerai.  » 

Après  avoir  raconté  son  arrestation  et  ce 
qui  s'est  passé  devant  le  Directoire  du  dépar- 
tement, madame  de  La  Fayette  ajoute  : 

«  J'ignore  quelle  sera  la  réponse  de 
M.  Roland.  Il  est  aisé  de  voir  que  si  elle  est 
dictée  par  la  justice,  elle  me  rendra  ma  liberté 
indéfinie.  Si  elle  est  selon  le  vœu  de  mon 
cœur,  elle  me  permettra  de  me  réunir  à  mon 
mari,  qui  me  demande  en  Angleterre,  dès 
qu'il  sera  délivré  de  sa  captivité,  afin  que 
nous    allions  ensemble  nous  établir  en  Amé- 


48         LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

rique,  aussitôt  que  le  voyage  sera  praticable. 
Mais  si  on  veut  absolument  me  retenir  en 
otage,  on  adoucirait  ma  prison  en  me  per- 
mettant de  la  choisir  à  Chavaniac,  sur  ma 
parole  et  sous  la  responsabilité  de  la  munici- 
palité de  mon  village.  Si  vous  voulez  me 
servir,  vous  aurez  la  satisfaction  d'avoir  fait 
une  bonne  action,  en  adoucissant  le  sort  d'une 
personne  injustement  persécutée,  et  qui,  vous 
le  savez,  n'a  pas  plus  de  moyens  que  d'envie 
de  nuire. 

»  Je  consens  à  vous  devoir  ce  service. 

»    NOAILLES-LA   FAYETTE.    » 

Nous  ne  voulons  pas  refaire,  après  madame 
de  Lasteyrie,  le  récit  des  souffrances  de  sa 
mère  pendant  la  Terreur;  nous  ne  pouvons 
que  renvoyer  à  un  livre  touchant  par  sa  sim- 
plicité et  son  éloquence  sans  apprêt.  Nous  ne 
citerons  que  quelques-uns  des  traits  qui  font 
le  mieux  connaître  l'âme  héroïque  et  profon- 
dément religieuse  de  madame  de  La  Fayette. 

Le   Directoire  du  département  avait  décidé 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.         19 

que  la  commune  d'Aurat  fournirait  chaque 
jour  six  hommes  pour  monter  la  garde  à 
Ghavaniac.  —  «  Je  déclare,  dit-elle,  que  je  ne 
donne  plus  la  parole  que  j'ai  offerte,  si  l'on 
met  des  gardes  à  ma  porte.  Choisissez  entre 
les  deux  sûretés,  je  ne  cumule  pas  ma  parole 
avec  des  baïonnettes.  »  La  garde  fut  supprimée, 
et  la  municipalité  d'Aurat  dut  rendre  compte 
tous  les  quinze  jours,  de  la  présence  de 
madame  de  La  Fayette. 

Avant  de  se  rendre  à  la  prison  volontaire 
de  Ghavaniac,  elle  écrivait  encore  à  Brissot  : 

«  Après  tout  ce  que  votre  crédit  a  fait,  après 
tout  ce  que  vous  osez  depuis  quelque  temps 
avec  courage  contre  une  faction  meurtrière, 
je  ne  puis  croire  que  vous  ne  puissiez  et 
que  vous  ne  vouliez  obtenir  du  Gomité  la 
révocation  entière  de  son  arrêté.  11  fut  pris  à 
une  époque  où  il  craignait  que  l'opinion  de 
M.  de  La  Fayette  ne  pût  soutenir  quelques 
citoyens  dans  la  fidélité  à  la  constitution;  je 
ne  puis  croire  que  vous  n'obteniez   pas   que 


20        LES    DERNIÈRES    ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

l'ordre  de  M.  Roland,  qui  ne  s'appuie  que  sur 
cet  arrêté,  soit  aussi  révoqué  et  que  ma  liberté 
me  soit  rendue  tout  entière.  Il  est  impossible 
qu'un  certificat  de  résidence  dans  les  fers  des 
ennemis,  pour  s'être  dévoué  à  la  cause  de  la 
liberté,  ne  vaille  pas  à  la  femme  de  La  Fayette 
les  avantages  que  vaudrait  à  la  femme  d'un 
artiste  le  certificat  qui  répondrait  qu'il  voyage 
pour  s'instruire  de  son  art...  Laissez  les  enne- 
mis étrangers  assouvir  leur  haine  contre  un 
sincère  ami  de  la  liberté,  ne  vous  unissez  pas 
à  eux  pour  le  persécuter  dans  ce  qui  lui  est 
cher.  » 

Le  mari  d'une  de  ses  anciennes  femmes  de 
chambre,  M.  Beauchet,  commis  à  la  liquidation 
de  la  dette,  allait  et  venait  de  Chavaniac  à 
Paris,  portant  les  lettres  de  madame  de  La 
Fayette.  Il  avait  même  communiqué  aux  mi- 
nistres une  lettre  d'elle  au  duc  de  Brunswick, 
le  suppliant,  comme  chef  des  armées  coalisées, 
d'ordonner  la  mise  en  liberté  de  son  mari. 

Elle    alla    plus    loin,    sur    le    conseil     de 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    21 

M.  Morris,  ministre  des  États-Unis  à  Paris, 
elle  s'adressa  au  roi  de  Prusse  :  «  Sire,  lui 
disait-elle,  dans  l'ignorance  affreuse  où  je  suis 
depuis  cinq  mois,  des  nouvelles  de  M.  de  La 
Fayette,  je  ne  puis  plaider  sa  cause;  mais  il 
me  semble  que  ses  ennemis  et  moi,  parlons 
éloquemment  en  sa  faveur,  les  uns  par  leurs 
crimes,  l'autre  par  l'excès  de  sa  douleur.  Les 
uns  prouvent  sa  vertu  et  combien  il  est  redouté 
des  méchants;  moi,  je  montre  combien  il  est 
digne  d'être  aimé.  » 

A3ant  lu  dans  un  journal  une  lettre  de 
Klopstock  où  le  nom  de  La  Fa3'ette  était  pro- 
noncé avec  bienveillance,  elle  s'empressa  de  lui 
écrire.  Elle  profita  du  départ  de  deux  plâtriers 
italiens  qui  retournaient  chez  eux,  pour  faire 
parvenir  quelques  lettres.  Ainsi,  d'après  le 
conseil  de  Gouverneur  Morris  qui  ne  cessa  pas 
d'être  bon,  elle  lit  appel  au  cœur  de  la  prin- 
cesse d'Orange,  sœur  du  roi  de  Prusse j 
madame  de  La  Fayette  reçut  une  réponse  polie 
qui  mit  du  baume  sur  ses  blessures. 

A    la    fin    de    mars    179;^,  la   trahison   de 


22    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Dumouriez  amena  une  recrudescence  dans  les 
persécutions.  Les  papiers  de  Ghavaniac  furent 
de  nouveau  visités,  sans  qu'on  y  pût  trouver 
rien  de  suspect.  La  mission  du  représentant 
du  peuple  Lacoste  donna  lieu  à  de  nouvelles 
inquiétudes.  Il  avait  dit,  en  passant  à  Aurat, 
qu'il  fallait  arrêter  la  citoyenne  La  Fayette. 
Elle  crut  utile  d'aller  le  trouver  à  Brioude. 

a  J'ai  appris,  monsieur,  lui  dit-elle,  qu'il 
est  question  d'emprisonner  tous  les  ci-devant 
nobles,  à  l'occasion  de  la  trahison  de  M.  Du- 
mouriez; je  viens  vous  déclarer  que  si,  en 
toute  circonstance,  je  serais  charmée  d'être  la 
caution  de  M.  de  La  Fayette,  je  ne  puis  l'être 
en  aucune  manière,  de  ses  ennemis.  D'ailleurs, 
ma  vie  et  ma  mort  sont  fort  indifférentes  à 
M.  Dumouriez.  On  ferait  mieux  de  me  laisser 
dans  ma  retraite. 

—  Citoyenne,  répondit  Lacoste,  ces  senti- 
ments sont  dignes  de  vous. 

—  Je  ne  m'embarrasse  pas,  monsieur, 
répliqua-t-elle,  de  savoir  s'ils  sont   dignes  de 


LES    DERNIÈRES    ANNÉFS    DE    LA    FAYETTE.         23 

moi,  je  désire  seulement  qu'ils  soient  dignes 
de  M.  de  La  Fayette.    » 

Les  nouvelles  de  Paris  la  tenaient  dans  une 
agitation  continuelle.  La  journée  du  31  mai, 
en  assurant  le  triomphe  des  jacobins,  aggrava 
sa  situation.  Il  y  eut  cependant  un  rayon  de 
soleil  dans  ses  nuits  de  douleur  et  d'angoisses 
mortelles.  Elle  reçut,  par  l'entremise  du  mi- 
nistre des  États-Unis,  des  nouvelles.  Son  mari 
lui  écrivait  de  Magdebourg  : 

«  Les  cinq  objets  de  ma  tendresse  sont  donc 
toujours  réunis  à  Ghavaniac,  mon  cher  cœur, 
et  dans  un  état  de  tranquillité  qu'ils  méritent 
trop  bien,  pour  que  j'osasse  l'espérer!  J'étais 
sûr  que,  d'un  autre  côté,  le  désir  même  d'ob- 
tenir ma  liberté  ne  vous  arracherait  aucune 
démarche,  ni  aucune  expression  qui  ne  fût 
pas  digne  de  vous;  mais  la  manière  dont  vous 
m'en  parlez  répond  tellement  à  mon  cœur, 
que  j'ai  besoin  de  vous  en  remercier.  Je  vous 
ai    associée    à    des   destinées    fort    agitées    et 


24    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

actuellement  fort  tristes;  mais  je  sais  que  vous 
trouvez  quelque  douceur  à  penser  que  votre 
tendresse  et  votre  estime  sont  au  premier  rang 
des  souvenirs  de  ma  vie,  des  consolations  de  ma 
captivité  solitaire  et  des  épreuves  d'un  avenir 
qui,  s'il  me  rend  à  ma  famille,  m'en  laissera 
jouir  plus  que  jamais. 

»  Je  continue  à  être  content  de  ma  santé  et 
particulièrement  de  ma  poitrine,  malgré  le 
régime  inverse  de  ce  qu'il  lui  faudrait.  Pen- 
dant une  heure  chaque  jour,  on  me  tire  de 
mon  trou  pour  avaler  un  peu  d'air  extérieur; 
j'ai  des  livres 

»  Adieu,  mon  cher  cœur,  je  vous  conjure 
tous  de  ne  pas  vous  abandonner  à  des  idées 
trop  affligeantes,  de  vous  occuper  de  l'espé- 
rance de  nous  revoir.  11  m'est  impossible  de 
croire  que  mon  étoile  soit  tout  à  fait  éteinte, 
puisque  ma  Dauvre  tante,  par  un  miracle  de 
tendresse,  a  eu  la  force  de  résister  à  ce  nouveau 
choc.  Je  l'embrasse  de  tout  mon  cœur,  ainsi 
qu'Anastasie,  Georges,  Virginie  et  M.  Frestel, 
qui  est  bien  aussi  de  la  famille. 


LES    DERNIERES    ANNEES    DE    LA    FAYETTE.         ^2d 

»  Adieu,  adieu,  je  vous  embrasse  et  je  vous 
chéris  de  toute  mon  âme.  » 

Le  désir  d'aller  le  rejoindre  fut  plus  violent 
que  jamais  dans  Tâme  de  madame  de  La 
Fayette.  Elle  ne  voulait  cependant  tenter  de 
se  séparer  de  madame  de  Ghavaniac  que  lors- 
qu'elle aurait  assuré  son  sort  et  payé  quelques 
dettes  urgentes.  Elle  s'adressa  à  M.  Morris,  qui 
répondit  de  la  manière  la  plus  généreuse,  lui 
offrant  avec  délicatesse  l'argent  nécessaire,  et 
ajoutant  que,  si  les  circonstances  lui  faisaient 
perdre  ce  qu'il  avançait,  les  Américains  en 
répondraient.  Les  créanciers  de  La  Fa^'ette 
furent  ainsi  payés.  Tandis  qu'à  ce  moment  de 
la  Révolution,  beaucoup  de  femmes  d'émigrés 
crurent  nécessaire  à  la  conservation  de  la  for- 
tune de  leurs  enfants  et  à  leur  sûreté  person- 
nelle, de  faire  acte  de  divorce  ;  chez  madame 
de  La  Fayette,  la  conscience  fut  supérieure  à 
toute  autre  considération.  Elle  n'adressait  pas 
une  demande,  ne  présentait  pas  une  pétition, 
sans  éprouver  de  la  fierté  à  commencer  tout 


26    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

ce  qu'elle  écrivait  par  ces  mots  :  La  femme  La 
Fayette. 

Les  biens  de  son  mari  furent  mis  en  vente; 
elle  alla  protester  «  au  district,  contre  l'injus- 
tice que  l'on  commettait  en  appliquant  les  lois 
sur  l'émigration  à  celui  qui,  dans  ce  moment, 
était  prisonnier  des  ennemis  de  la  France  ». 
Sa  foi  religieuse,  très  sincère,  ne  l'abandon- 
nait pas,  au  milieu  des  épreuves  ;  malgré  les 
dénonciations,  elle  rassemblait,  chaque  di- 
manche, les  femmes  pieuses  du  village,  et 
leur  parlait  de  la  vie  future  ;  indifférente  à 
ses  droits  seigneuriaux,  elle  se  prêta  «  au  triage 
des  papiers  entachés  de  féodalité  ».  Ces  pa- 
piers furent  emportés  avec  les  bustes  du  roi 
et  de  Mirabeau,  et  anéantis.  C'étaient  les  pré- 
liminaires de  son  arrestation.  Le  Comité  ré- 
volutionnaire l'avait  décidée. 

Madame  de  La  Fayette  fut  enfermée  à  la 
maison  d'arrêt  de  Brioude.  Sa  tante,  décrétée 
comme  elle  d'arrestation  (janvier  1794),  fut, 
à  cause  de  son  grand  âge,  laissée  à  Chavaniac. 
M.  Frestel  réussit  à  gagner  le  geôlier,  et  put, 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.    Zl 

une  ou  deux  fois,  amener  à  la  prisonnière  ses 
enfants.  Son  courage  était  la  ressource  de  tous 
ceux  qui  l'environnaient.  Une  seule  pensée  la 
plongeait  dans  une  profonde  affliction  :  elle 
venait  d'apprendre  que  sa  mère,  la  duchesse 
d'Ayen,  sa  sœur,  la  vicomtesse  de  Noailles,  et 
sa  grand'mère  la  maréchale,  avaient  été  en- 
fermées à  la  prison  du  Luxembourg. 

On  était  à  la  fin  de  mai  1793,  lorsque 
l'ordre  de  la  conduire  à  la  prison  de  La  Force, 
à  Paris,  parvint  à  Brioude.  M.  Frestel,  l'ancien 
précepteur  de  La  Fayette,  emporta  les  petits 
bijoux  des  servantes  de  la  maison,  qui  les  of- 
fraient, afin  de  les  vendre,  pour  éviter  à  ma- 
dame de  La  Fayette  le  transport  en  charrette, 
de  brigade  en  brigade.  Elle  put  dire  adieu  à 
ses  plus  jeunes  enfants,  leur  faire  ses  dernières 
recommandations  ;  elle  leur  fit  promettre,  si 
elle  mourait,  de  chercher  tous  les  moyens 
possibles  pour  retrouver  leur  père.  Sa  fille 
aînée,  Anastasie,  était  allée  au  Puy  pour  ob- 
tenir du  représentant  Guyardin  la  permission 
d'accompagner  sa  mère.  Il  refusa,   en  mêlant 


28        LES    DEUNIÈRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

des  plaisanteries  grossières  à  son  refus.  M.  Fres- 
tel  suivait  la  voiture,  la  plupart  du  temps  à 
pied. 

Madame  de  La  Fayette  arriva  à  Paris  le 
19  prairial,  la  veille  de  la  fête  de  l'Être  su- 
prême. Elle  fut  déposée  à  la  Petite-Force. 
Madame  Beauchet,  son  ancienne  femme  de 
chambre,  prévenue  par  le  conducteur,  venait 
tous  les  deux  jours  à  la  porte  de  la  prison.  Elle 
s'assurait  au  guichet  que  son  ancienne  maî- 
tresse vivait  encore,  et  elle  l'écrivait  à  ses  en- 
fants. L'histoire  de  la  Révolution  est  pleine  de 
ces  dévouements  obscurs  qui  relèvent  la  nature 
humaine  et  qui,  à  travers  les  crimes,  n'ont 
jamais  fait  désespérer  de  sa  grandeur.  C'étaient 
les  paysans  de  Chavaniac  qui  nourrissaient 
les  jeunes  enfants  de  La  Fayette  et  leur  vieille 
tante.  On  avait  fait  vendre  le  château  et  les 
meubles  ;  madame  de  Chavaniac  ne  put  rache- 
ter que  son  lit;  elle  n'eut  même  pas  la  con- 
solation de  garder  le  portrait  de  son  père, 
uspendu  à  son  chevet  depuis  la  bataille  de 
Minden. 


LES    DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETIK.         29 

Au  bout  de  quinze  jours,  madame  de  La 
Fa^'ette  fut  transférée  au  Plessis,  l'ancien  col- 
lège où  son  mari  avait  été  élevé,  et  qui  avait  été 
transformé  en  prison.  Elle  y  trouva  sa  cou- 
sine, la  duchesse  de  Duras,  et  fut  accueillie 
par  elle  de  la  manière  la  plus  touchante*. 

Depuis  la  loi  da  22  prairial,  le  Tribunal 
révolutionnaire  faisait  exécuter  soixante  per- 
sonnes par  jour;  madame  de  La  Fayette  voyait 
chaque  matin  partir  du  Plessis  quinze  prison- 
niers pour  l'échafaud.  «  L'idée  qu'on  sera 
bientôt  de  ce  nombre,  disait-elle,  rend  plus 
ferme  pour  un  pareil  spectacle.  »  Elle  fit  alors 
son  testament.  Nous  y  lisons  ces  lignes,  où 
l'image  de  son  mari  est  toujours  présente  et 
où  la  ligueur  de  son  âme  puritaine  s'est  gra- 
vée en  traits  ineffaçables  :  «  Je  pardonne  de 
tout  mon  cœur  à  mes  ennemis,  si  j'en  ai,  à 
mes  persécuteurs,  quels  qu'ils  soient,  et  même 
aux  persécuteurs  de  ceux  que  j'aime,  je  prie 
Dieu  de  les  combler  de  biens  et  de  leur  par- 
ie Voir  Mes  Prisons,  par  la  duchesse  de  Duras. 


30         LES    DERNIÈRES    ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

donner,  comme  je  leur  pardonne.  Seigneur, 
en  .  vous  priant  pour  nos  persécuteurs  aussi 
sincèrement  que  votre  grâce  me  l'inspire,  vous 
ne  rejeterez  pas  mes  prières  pour  ce  qui  m'est 
cher,  et  vous  nous  traiterez  selon  la  grandeur 
de  vos  miséricordes.  Ayez  pitié  de  moi,  ô  mon 
Dieu  !  —  Je  déclare  que  je  n'ai  cessé  d'être 
fidèle  à  ma  patrie,  que  je  n'ai  jamais  pris 
part  à  aucune  intrigue  qui  pût  la  troubler,  que 
mes  vœux  les  plus  sincères  sont  pour  son  bon- 
heur, que  les  principes  de  mon  attachement 
pour  elle  sont  inébranlables,  et  qu'aucune  per- 
sécution, de  quelque  part  qu'elle  vienne,  ne 
peut  les  altérer.  Un  modèle  bien  cher  à  mon 
cœur  me  donne  l'exemple  de  ces  sentiments. 
—  Je  remets,  mes  chers  enfants,  je  remets 
mon  âme  entre  vos  mains!...  Ayez  pitié  de 
moi,  ô  mon  Dieu  !  '■> 

Madame  de  La  Fayette  passa  ainsi  cinquante 
jours,  attendant  la  mort.  On  parvint  à  lui  ca- 
cher que  sa  mère,  sa  sœur  et  sa  grand'mère, 
la  maréchale  de  Noailles,  trois  générations, 
avaient  été  immolées  le  4  thermidor.  Quelques 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.         31 

jours  après,  Robespierre  tombait  enfin.  Le  nou- 
veau Comité  de  sûreté  générale,  composé  des 
Thermidoriens,  chargea  vers  la  fin  de  fructidor 
(septembre  1794),  les  représentants  Bourdon 
de  l'Oise  et  Legendre  de  visiter  les  prisons  du 
Plessis  et  de  décider  du  sort  des  prévenus. 
Tous  furent  délivrés,  même  madame  de  Duras. 

Madame  de  La  Fayette  comparut  la  der- 
nière. On  n'osa  pas  l'annoncer  tout  haut, 
comme  on  avait  fait  pour  les  autres.  Ce  fut  à 
elle  à  dire  un  nom  dont  elle  était  accoutumée 
à  se  glorifier.  Les  représentants  du  peuple  dé- 
cidèrent que  son  mari  avait  trop  évidemment 
trahi  pour  qu'ils  prissent  sur  eux  de  statuer, 
et  qu'elle  n'avait  qu'à  envoyer  ses  papiers  au 
comité.  Elle  pria  les  commissaires  de  les  pré- 
senter eux-mêmes.  «  Vous  ne  parliez  pas  ainsi, 
lui  répondit  Legendre,  quand  vous  étiez  si  in- 
solente avec  vos  aides  de  camp.  » 

M.  Monroë,  qui  avait  remplacé  Gouverneur 
Morris  comme  ministre  des  États-Unis,  s'em- 
pressa d'aller  la  visiter,  et  de  solliciter,  mais 
sans  succès,  sa  délivrance.  La  prisonnière  fut 


32    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

transférée  rue  Notre-Dame-des-Ghamps.  Le 
Père  Garrichon,  le  digne  prêtre  qui  avait  ac- 
compagné jusqu'au  pied  de  l'échafaud  ma- 
dame de  Noailles,  s'introduisit,  comme  me- 
nuisier, dans  la  maison  de  détention.  Il  vint 
apporter  à  madame  de  La  Fayette  des  conso- 
lations et  lui  faire  le  récit  des  derniers  mo- 
ments de  sa  mère,  de  sa  grand'mère  et  de  sa 
sœur. 

Qui  n'a  lu  dans  la  vie  de  madame  d'Ayen 
la  relation  du  Père  Garrichon,  ce  violent 
orage  qui  éclate  au  passage  des  charrettes  et 
qui  faisait  chanceler,  sur  sa  misérable  planche 
sans  dossier,  la  vieille  maréchale,  dont  le  bon- 
net, soulevé  par  le  vent,  laissait  passer  les 
cheveux  gris?  Qui  ne  suit  des  yeux,  sous  ce 
ciel  noir,  traversé  d'éclairs,  madame  d'Ayen  et 
sa  fille,  s'inclinant  sous  la  prière  du  courageux 
prêtre  qui  les  accompagnait,  sous  un  déguise- 
ment ?  Et  qui  ne  voit  monter  à  l'échafaud 
madame  la  maréchale,  dont  il  fallut  échancrer 
le  haut  de  la  robe  pour  lui  découvrir  le  cou  ; 
et  la  duchesse  d'Ayen,  dont  le  bourreau  arra- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE.  33 

cha  le  bonnet  retenu  par  une  épingle  et  une 
poignée  de  cheveux  ;  enfin  Louise,  sa  fille,  en 
robe  blanche,  dont  la  chevelure  fut  aussi  pro- 
fanée, et  disant  à  un  jeune  homme  montant 
avant  elle  les  degrés  du  supplice,  et  qui  blas- 
phémait :  «  De  grâce,  monsieur,  prononcez  le 
mot  de  pardon  ?  » 

Cette  journée  du  22  juillet  1794  avait  enlevé 
à  madame  de  La  Fayette  tout  désir  de  vivre. 
Que  lui  importaient  les  souffrances  physiques, 
dans  sa  chambre  sans  feu  durant  le  rude  hi- 
ver de  1795?  Enfin,  grâce  au  zèle  persévérant 
de  M.  Monroë,  grâce  au  dévouement  de  ma- 
dame de  Duras,  qui  arracha  l'adhésion  de  Le- 
gendre  en  allant  le  voir  à  sa  toilette,  l'élargis- 
sement de  la  prisonnière  fut  signé  le  2  pluviôse 
(22  janvier). 

Son  premier  soin  en  sortant  de  prison  fut 
d'aller  remercier  M.  Monroë  et  le  prier  de 
compléter  son  ouvrage  en  obtenant  un  passeport 
pour  elle  et  sa  famille.  Elle  n'avait  qu'un  but, 
rejoindre  son  mari,  dont  elle  ne  recevait  plus 
de  lettres  et  régler  le  sort  de  son  fils.  Son  bon 

3 


34    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

sens  la  détermina  à  envoyer  Georges  en  Amé- 
rique. Elle  était  sûre  que  c'était  la  pensée  de 
M.  de  La  Fayette.  M.  de  Ségur  procura  à  cet 
enfant,  par  l'intermédiaire  de  Boissy  d'Anglas, 
un  passeport  sous  le  nom  de  Motier  M.  Frestel 
en  obtint  un  autre  sous  le  nom  de  Russe!; 
madame  de  La  Fayette  lui  remit  une  lettre 
pour  Washington. 

a  Monsieur,  disait-elle,  je  vous  envoie  mon 
fils  ..  Celui  qui  vous  remettra  cette  lettre  a 
été  depuis  nos  malheurs  notre  a[)pui,  notre 
ressource,  notre  consolation,  le  guide  de  mon 
fils...  C'est  aux  soins  généreux  de  cet  ami  que 
mes  enfants  doivent  la  conservation  de  la  vie 
de  leur  mère...  Mon  vœu  est  que  mon  fils 
mène  une  vie  très  obscure  en  Amérique;  qu'il 
y  reprenne  des  études  que  trois  ans  de  mal- 
heurs ont  interrompues,  et  qu'éloigné  des  lieux 
qui  pourraient  ou  abattre  ou  indigner  trop 
fortement  son  âme,  il  puisse  travailler  à  se 
rendre  capable  de  remplir  les  devoirs  d'un 
citoyen  des  États-Unis,  dont  les  sentiments  et 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    3o 

les  principes  seront  toujours  d'accord  avec  ceux 
d'un  citoyen  français...  Je  supplie  M.Washing- 
ton d'agréer  avec  bonté  l'hommage  de  ma 
confiance,  de  mon  respect  et  de  mon  dévoue- 
ment. » 

Au  moment  oij  elle  se  séparait  de  Georges, 
elle  trouva  des  forces  dans  la  conviction  que 
c'eût  été  l'avis  de  son  mari.  Pour  se  refaire  le 
cœur,  elle  passa  avec  ses  filles  quelques  jours 
à  Chavaniac,  racheté  par  sa  tante,  grâce  à  la 
vente  des  diamants  que  madame  de  Gramont 
avait  mis  à  sa  disposition.  Cette  sœur  adorée 
était  venue  avec  son  mari  à  pied  de  Franche- 
Comté,  en  passant  par  Paris,  pour  revoir  en 
Auvergne  madame  de  La  Fajette.  C'est  à  peine 
croyable.  Ils  évitaient  ainsi  de  rencontrer  les 
Terroristes  dans  les  voitures  publiques  ;  et, 
comme  ils  n'avaient  pas  assez  d'argent  pour 
aller  en  poste,  ils  amenaient  leurs  trois  petits 
enfants  qu'on  avait  placés  dans  des  paniers, 
suspendus  aux  flancs  d'un  cheval. 

Madame  de  La  Fayette  repartit  bientôt  pour 


36    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Paris,  afin  de  prendre  le  passeport  si  désiré, 
que  le  crédit  de  son  oncle,  M.  de  Ségur,  lui 
faisait  obtenir.  En  attendant,  elle  prit  posses- 
sion des  biens  que  sa  mère  possédait  en  Brie 
et  qu'un  décret  venait  de  restituer  aux  héri- 
tiers des  condamnés.  Elle  pourvut  au  sort  de 
toutes  les  personnes  dont  elle  était  la  res- 
source. 

Enfin  ce  passeport  fut  délivré.  Ses  deux 
filles  et  elle  partirent  sur-le-champ  pour  Dun- 
kerque  et  s'embarquèrent  le  5  septembre  pour 
Hambourg  sur  un  bâtiment  américain.  Après 
huit  jours  de  navigation,  madame  de  La 
Fayette  arrivait  à  Altona,  où  habitait  sa  sœur, 
madame  de  Montaigu,  et  leur  tante,  madame 
de  Tessé.  Les  Mémoires  de  madame  de  Mon- 
taigu qu'a  rédigés  M.  Callet  donnent  sur  cette 
réunion  douloureuse  des  détails  émouvants*. 
«  Ses  malheurs  avaient  beaucoup  changé  ma- 
dame de  La  Fayette,  mais  on  voyait  encore 
dans  ses  traits,  sous    la    marque  de  ses  souf- 

1.  A  nne-Paule- Dominique   de  Noailles,  marquise  de  Mon- 
taigu, par  Auguste  Callet,  Rouen,  1859,  1  volume. 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA    FAYETTE.  37 

frances,  un  calme  surprenant,  et  avec  cela  un 
air  de  résolution  qui  avait  quelque  chose 
d'étrange  et  de  tout  à  fait  imposant.  »  Les 
deux  sœurs  étaient  si  émues  qu'elles  furent 
longtemps  sans  pouvoir  se  parler;  elles  con- 
naissaient l'une  et  l'autre  la  journée  du 
22  juillet,  et  dans  leur  silence,  coupé  de 
larmes,  elles  ne  pouvaient  en  détacher  leurs 
pensées. 


II 


Depuis  son  arrestation,  La  Fayette  avait 
trouvé  dans  la  princesse  d'Hénin  une  admi- 
rable amie.  Elle  s'était  réfugiée  en  Angleterre. 
La  plupart  des  lettres  que  le  général  put 
écrire,  pendant  la  première  partie  de  sa  cap- 
tivité, lui  furent  adressées,  et  c'était  elle  qui 
s'efforçait  de  faire  parvenir  à  tous  des  nou- 
velles   et   des  consolations.   Remplir  une   pa- 


38  LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE. 

reille  mission,  dans  des  temps  si  troublés,  était 
plus  que  difficile  et  compromettant. 

Sa  correspondance  avec  la  princesse  d'Hé- 
nin  montre  bien  l'état  d'âme  du  prisonnier, 
son  énergie  morale  et  sa  tendresse  pour  ceux 
qui  l'aimaient.  Ce  qu'était  la  prison  de  Magde- 
bourg  est  indescriptible.  Imaginez  une  ca- 
verne pratiquée  sous  le  rempart  de  la  citadelle, 
et  entourée  d'une  haute  et  forte  palissade. 
Après  avoir  ouvert  quatre  portes  armées  de 
chaînes,  cadenas,  barres  de  fer,  on  parvenait, 
non  sans  peine  et  sans  bruit,  à  un  cachot  large 
de  trois  pas  et  long  de  cinq  et -demi.  Le  mur 
du  côté  du  fossé  était  moisi  par  l'humidité  ; 
celui  du  devant  laissait  voir  un  peu  de  jour 
par  une  fenêtre  grillée.  Le  prisonnier  avait 
quelques  livres,  dont  on  avait  déchiré  les 
feuillets  blancs.  Ni  encre,  ni  plume,  ni  papier. 
Il  avait  pu  cacher  une  feuille  et  il  écrivait 
avec  un  cure-dent  et  du  noir  délayé  dans  du 
vinaigre.  La  fièvre  et  l'insomnie  le  rongeaient^ 

1.  Correspondance,  t.  IV,  pp.  220  et  suivantes. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.  39 

Quelques  soins  que  missent  les  geôliers  à  le 
priver  de  toutes  nouvelles,  il  avait  appris 
l'abominable  meurtre  de  La  Rochefoucauld,  et 
ce  qu'il  appelle  ïassassinat  du  roi  :  «  Vous 
sentez,  disait-il,  avec  quelle  ardeur  j'attends 
les  nouvelles  de  ma  famille  et  les  vôtres.  Je 
vous  recommande  surtout  une  discrétion  invio- 
lable 1  II  y  va  de  la  fortune  et  de  la  vie  de 
quiconque,  soumis  à  ce  gouvernement,  se  se- 
rait dévoué  pour  nous  être  utile.  »  Mais  les 
sentiments  politiques  de  La  Fayette,  en  ces 
douloureux  moments,  sont  plus  nettement  ex- 
primés, dans  une  éloquente  lettre  écrite  de  ce 
cachot  de  Magdebourg  le  27  mars  1793,  à 
M.  d'Archinholz,  rédacteur  à  Hambourg,  d'un 
journal  intitulé  la  Minerve,  et  auteur  distin- 
gué d'un  ouvrage  sur  la  guerre  de  Sept  ans. 
M.  d'Archinholz  avait  rendu  justice  à  la  con- 
duite politique  de  La  Fayette  et  lui  avait  donné 
une   publique    approbation. 

Après  l'avoir  remercié,  après  avoir  rappelé 
qu'il  avait  déplu  aux  Jacobins,  en  blâmant  leur 
usurpation  des  pouvoirs,  La  Fayette  ajoute: 


40    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

«  Quant  à  mes  rapports  avec  le  roi,  j'eus 
toujours  son  estime,  jamais  sa  confiance,  sur- 
veillant incommode  pour  lui,  haï  de  ses  en- 
tours,  je  cherchais  à  lui  inspirer  des  senti- 
ments et  des  démarches  utiles  à  la  Révolution, 
à  garantir  ses  jours  et  sa  tranquillité.  Lorsque 
après  son  évasion,  l'Assemblée  constituante  lui 
offrit  de  nouveau  la  royauté,  je  crus  devoir 
unir  ma  voix  à  la  presque  unanimité  des  vo- 
tants de  ce  décret,  j'ai  depuis  réclamé  contre 
la  licence  qui  menaçait  sa  personne  et  arrê- 
tait l'exécution  des  lois  ;  je  proposais  enfin, 
mais  bien  inutilement,  qu'avec  l'aveu  de  l'As- 
semblée et  une  garde  patriote,  il  allât  à  Com- 
piègne  mettre  ses  jours  en  sûreté,  manifester 
sa  bonne  foi,  et  par  là  peut-être  assurer  la 
paix  1  La  dernière  fois  que  je  le  vis,  il  me  dit 
en  présence  de  la  reine  et  de  sa  famille,  que 
la  constitution  était  leur  salut,  que  lui  seul  la 
suivait.  Il  se  plaignit  de  deux  décrets  incons- 
titutionnels, de  la  conduite  du  ministère  jaco- 
bin relativement  à  l'armée  et  souhaita  que  les 
ennemis  fussent  battus.  Vous  parlez,  monsieur, 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    41 

de  sa  correspondance  avec  eux  ;  je  l'ignore 
encore;  mais  d'après  ce  que  j'ai  pu  apprendre 
de  son  horrible  procès,  je  pense  que  jamais  le 
droit  naturel  et  civil,  la  foi  nationale,  l'inté- 
rêt public,  ne  furent  violés  avec  tant  d  impu- 
deur. » 

Et,  après  s'être  ainsi  exprimé  en  toute  liberté 
d'esprit  sur  ses  rapports  avec  Louis  XVI,  il 
terminait  cette  précieuse  lettre  par  ces  mots  qui 
aident  à  connaître  son  caractère! 

«  Dans  la  sincérité  de  mon  cœur,  je  vous 
lègue,  monsieur,  cette  consolante  vérité  :  il  y 
a  plus  de  jouissance  dans  un  seul  service 
rendu  à  la  cause  de  l'humanité,  que  la  réunion 
de  tous  ses  ennemis  et  l'ingratitude  même  des 
peuples  ne  peuvent  jamais  causer  de  tour- 
ments. » 

C'est  dans  ses  lettres  à  madame  d'Hénin 
que  nous  suivons  les  combats  qui  se  livraient 
dans  l'âme  de  La  Fayette  au  fur  et  à  mesure 


42  LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

que  les    crimes  de  la  Terreur  lui  étaient  ré- 
vélés. 

La  jouissance  que  lui  donnait  un  rayon  de 
soleil  qu'il  put  savourer  une  heure  par  jour, 
d'après  l'ordre  du  médecin,  le  bonheur  qu'il 
éprouva  en  revoyant  l'écriture  de  sa  femme, 
en  apprenant  des  nouvelles  de  sa  famille,  de 
ses  amis,  ne  pouvaient  distraire  sa  pensée  des 
échafauds  qui  restèrent  dressés  dans  cette 
lugubre  année  1793  ^  Mais  de  tous  les 
meurtres,  il  en  était  un  qui  revenait  sans 
cesse  à  son  esprit  :  «  le  nom  de  mon  malheu- 
reux ami  La  Rochefoucauld,  s'écriait- il,  se 
présente  toujours  à  moi...  Ah!  voilà  le  crime 
qui  a  profondément  ulcéré  mon  cœur  !  »  Et 
nous  trouvons  pour  la  première  fois  en  lui,  la 
trace  de  ce  désenchantement  qui  saisit  toujours 
à  certaines  heures  les  hommes  publics  qui  ont 
le  plus  donné  aux  autres  leur  pensée  et  leur 
âme.  La  Fayette  écrit,  en  se  rappelant  l'assas- 
sinat de  Gisors,  ces  mots  mélancoliques  :  «  La 

1.  Lettres  à  la  princesse  d'Hénin,  correspondance,  t.  IV,  juin 
et  juillet  1793. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    43 

cause  du  peuple  ne  m'est  pas  moins  sacrée  ; 
je  donnerais  mon  sang  goutte  à  goutte  pour 
elle  ;  mais  le  charme  est  détruit.  »  Et  dans  une 
autre  lettre  à  la  princesse  d'Hénin,  nous  lisons 
sous  une  forme  différente  l'expression  du 
même  sentiment  :  «  L'injustice  du  peuple, 
sans  diminuer  mon  dévouement  à  celte  cause, 
a  détruit  pour  moi  cette  délicieuse  sensation  du 
sourire  de  la  multitude.  »  Il  ne  faut  pas  tou- 
jours croire  sur  parole  ces  adorateurs  de 
popularité.  Ce  sont  des  amoureux.  Le  charme 
renaît  à  la  première  occasion,  et  La  Fayette 
septuagénaire,  se  retrouvant  en  face  de  l'objet 
de  sa  passion,  se  remettra  à  croire  à  ses 
caresses  avec  la  même  crédulité  qu'autrefois. 

S'il  avait  reçu  dans  sa  prison  des  nouvelles 
de  sa  femme  et  de  ses  enfants,  c'était  grâce  à 
l'intervention  du  gouvernement  des  États-Unis. 
Washington  entreprit  pour  la  délivrance  de 
son  ami,  auprès  du  roi  de  Prusse  et  de  l'em- 
pereur d'Autriche,  plusieurs  démarches  qui 
furent  inutiles;  mais  du  moins  les  représen- 
tants du  gouvernement  américain,  soit  à  Paris, 


44    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

soit  à  Londres,  par  des  avances  d'argent, 
continuèrent  de  venir  en  aide  à  la  famille  de 
La  Fayette  et  à  lui.  Dans  une  lettre  à 
M.  Pinkney,  ambassadeur  en  Angleterre,  il  le 
remercie  d'avoir  déposé  à  une  banque  deux 
mille  florins,  qu'il  employait  au  fur  et  à 
mesure  de  ses  besoins,  et  en  même  temps,  il 
bénit  Charles  Fox  et  ses  amis,  qui,  sans  se 
laisser  ébranler  par  les  impressions  du 
moment,  soutenaient  dans  le  Parlement  que 
l'Angleterre  ne  devait  pas  entrer  dans  la 
coalition . 

Les  longs  mois  d'automne  s'écoulent  sans 
modifications  dans  le  sort  du  prisonnier.  Vai- 
nement il  avait  écrit  au  duc  de  Saxe  et  au 
nouveau  roi  de  Prusse  ;  l'un  avait  répondu 
par  des  injures,  l'autre  n'avait  rien  répondu 
du  tout. 

Il  avait  appris  l'arrestation  de  madame  de 
La  Fayette  à  Brioude,  sa  ,  dignité,  son  cou- 
rage ^ 

1.  Correspondance  de  prison,  p.  252  et  256. 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.    4o 

«  Je  connais  trop  l'élévation  de  son  âme, 
disait-il  à  la  princesse  d'Hénin,  pour  que  sa 
conduite  angélique  ne  fût  pas  prévue  par  moi; 
mais  je  sens  combien  elle  a  dû  augmenter  la 
vénération  et  l'attachement  de  ceux  qui  avaient 
été  moins  à  portée  de  l'apprécier.  » 

Mais  les  moyens  de  correspondance  avec  son 
amie  cessèrent.  Il  apprit  qu'il  allait  quitter  la 
prison  de  Magdebourg  pour  être  transporté  à 
Neisse,  plus  près  des  frontières  du  royaume 
de  Pologne.  C'était  au  moment  où  de  nouvelles 
anxiétés  sur  le  sort  de  sa  femme  et  de  ses 
enfants  déchiraient  son  cœur,  qu'il  voyait  sa 
solitude  devenir  plus  complète  et  son  tombeau 
plus  muré.  Il  fait  ses  adieux  à  la  princesse 
d'Hénin  et  à  ceux  qu'il  aime  : 

«  Adieu  donc,  ma  chère  femme,  mes  en- 
fants, ma  tante,  vous  aussi,  mon  excellente 
amie,  plus  excellente  que  jamais  dans  le 
malheur  et  que  je  chérirai  jusqu'à  mon  der- 
nier sou{)ir.  » 


46    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Il  eut  cependant  une  lueur  d'espoir.  Il  crut 
qu'il  pourrait  compter  sur  la  sympathie  du 
roi  de  Pologne.  Il  lui  écrivit  avant  de  quitter 
la  prison  de  Magdebourg  le  3  janvier  1794  et 
lui  envoya  M.  de  la  Colombe,  un  de  ses  fidèles 
aides  de  camp. 

L'insurrection  de  Kosciusko  empêcha  cet 
ami  de  franchir  la  frontière. 

L'Europe  se  taisait  sur  cet  inique  emprison- 
nement, et,  d'autre  part,  Stanislas  Auguste 
était  à  la  veille  de  sa  déchéance  :  «  Me  voici, 
écrivait  La  Fayette,  arrivé  à  la  forteresse  de 
Neisse,  me  voici  au  fond  de  l'infortune.  » 

Son  compagnon,  M.  de  Latour-Maubourg, 
avait  été  transféré  à  Gratz;  madame  de  Mai- 
sonneuve,  sa  sœur,  obtint  la  permission  de 
l'y  rejoindre.  Elle  l'accompagna  ensuite  dans 
la  prison  de  Neisse,  et  ne  le  quitta  que  lorsqu'il 
fut  conduit  en  Autriche.  «  Je  n'ai  été  favorisé 
dans  mes  cachots  d'aucune  apparition,  disait 
La  Fayette  à  Latour-Maubourg,  le  6  mai  1794; 
mais  j'imagine  que  les  anges  consolateurs 
doivent  avoir  la  même  physionomie  que  celle 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.     47 

de  votre  sœur.  »  Il  ne  pressentait  pas  que  les 
anges  allaient  bientôt  aussi  venir  le  consoler 
dans  sa  prison  sous  les  traits  de  madame  de 
La  Fayette  et  de  ses  fdles,  mais,  en  attendant, 
ce  bonheur,  les  nouvelles,  qui  lui  parvenaient 
si  difficilement,  n'étaient  relatives  qu'à  de 
continuelles  exécutions.  Celle  de  M.  de  Males- 
herbes  l'avait  profondément  ému. 

Il  était  plongé  dans  une  infinie  tristesse, 
quand  il  apprit  que  Bureaux  de  Pusy,  Latour- 
Maubourg  et  lui,  allaient  être  remis  par  la 
Prusse  entre  les  mains  de  l'empereur  d'Au- 
triche. 

C'est  ce  qui  eut  lieu  le  17  mai  1794.  Les 
négociations  entre  les  deux  cours  avaient  été 
longues.  Enfin  une  note  du  22  avril,  signée 
d'AvensIeben,  informait  Leherbach  de  la  con- 
clusion de  l'affaire.  Le  commandant  autrichien 
de  Mahren  avait  été  désigné  pour  prendre 
livraison  des  prisonniers  à  Troppau.  Ils  furent 
de  là  conduits  à  la  prison  d'Olmûtz.  Séparés, 
dès  le  premier  jour,  sans  qu'il  fût  permis  à 
l'un  de  savoir  la  moindre  nouvelle  de  l'exis- 


48    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

lence  des  deux  autres,  ils  devaient,  après  une 
tentative  d'évasion,  éprouver,  de  la  part  du 
gouvernement  autrichien,  les  raffinements  de 
vengeance  que  Charles  Fox  a  flétris  de  son 
éloquence  à  la  tribune  du  Parlement  britan- 
nique et  que  Silvio  Pellico  devait  plus  tard 
retrouver,  pour  les  stigmatiser  à  son  tour  dans 
ses  mie  pngio7iiK 

Depuis  son  entrée  dans  ce  cachot  jusqu'au 
mois  de  juillet  1797,  il  ne  fut  pas  permis  à 
La  Faj^ette  d'écrire  un  seul  mot;  mais  au 
mois  d'octobre  1794,  le  docteur  Bollmann, 
médecin  hanovrien,  qui,  de  concert  avec  des 
amis  réfugiés  en  Angleterre,  avait  déjà  tenté 
de  le  servir,  se  rendit  à  Olmûtz  et  parvint  à 
lui  faire  remettre  un  billet  où  il  lui  apprenait 
l'existence  de  madame  de  La  Fayette.  En 
même  temps  Bollmann  annonçait  au  prison- 
nier l'intention  de  travailler  à  son  évasion. 
La  Fayette  lui  écrivit  à  l'encre  de  Chine  sur 
la  marge  d'un  roman  : 

1.  Bûdinger,  La  Fayette  in  Ocsterreich. 


LES   DERNIERES   ANNEES   DE    LA   FAYETTE.  49 

«  Que  ne  puis-je,  mon  sensible  et  généreux 
ami,  vous  exprimer  toute  la  reconnaissance 
dont  mon  cœur  est  pénétré.  La  nouvelle  de 
votre  passage  avait  ranimé  mon  espoir;  celle 
qui  m'annonce  votre  retour,  en  me  rassurant 
sur  le  sort  de  ma  famille  et  de  plusieurs  de 
mes  amis,  m'a  fait  éprouver  une  joie  bien 
vive.  Ma  femme  et  mes  enfants  se  portent 
bien.  C'est  beaucoup  pour  mon  cœur  de  le 
savoir;  mais  ce  n'est  pas  encore  assez.  Ma 
famille  est-elle  toujours  à  Chavaniac  et  doit- 
elle  y  rester  jusqu'à  ce  que  je  sois  hors  des 
griffes  coalUionnaires?  J'ai  dans  le  même  lieu 
ma  tante  dont  vous  avez  peut-être  entendu 
parler.  Où  sont  et  comment  se  portent  les  fa- 
milles de  mes  deux  compagnons?  La  mère  et 
la  femme  de  mon  malheureux  ami  La  Roche- 
foucauld sont-elles  hors  de  prison*. 


1.  Statement  of  Ihe  attempted  rescuc  of  gênerai  La  Fayette, 
from  Olmutz. 

The  fullowing  account  is  proposée!  from  thc  personal  nar- 
rative and  conversation  of  colonel  Huger  by  one  of  this 
family. 

4 


50    LES  DERNIÈRKS  ANNÉES  DE  LA  lAYETTE. 

»  Quoiqu'on  m'ait  ôté  avec  une  singulière 
affectation,  quelques-uns  des  moyens  de  me 
tuer,  je  ne  compte  pas  profiter  de  ceux  qui  me 
restent  et  je  défendrai  ma  propre  constitution 
aussi  constamment,  mais  vraisemblablement 
avec  aussi  peu  de  succès  que  la  Constitution 
nationale.  Mes  forces  sont  encore  bonnes  et  si 
l'on  m'obtenait  mon  passeport,  je  rejoindrais 
lestement  mes  amis;  mais  ma  poitrine  souffre 
beaucoup,  je  regarde  ma  promenade  tous  les 
deux  jours,  comme  le  plus  efficace  remède... 
je  sors,  tous  les  jours  impairs,  en  redingote 
unie,  avec  un  chapeau  rond,  et  je  ne  suis  point 
avec  un  officier,  mais  avec  le  prévôt- geôlier, 
qui  a  l'uniforme  de  caporal.  C'est  après  demain 
dimanche  que  je  me  promène.  » 

(Sur  la  marge  du  livre,  l'avis  suivant  était 
écrit  avec  du  jus  de  citron)  : 

«  Je  n'ai  pas  le  temps,  mon  cher  ami,  d'en- 
trer dans  aucun  détail*.  Je  le  ferai  si  le  doc- 

1.   Il    s'agit  du  médecin  de  la  prison,  avec  qui  s'était  lié 
M.  Bollmann. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.  51 

leur  de  la  prison  consent  à  me  porter  un 
autre  livre;  je  dirai  seulement  que  toutes  les 
précautions  sont  prises  contre  les  moyens  ordi- 
naires d'évasion  et  qu'il  ne  nous  reste  à  tenter 
qu'une  entreprise  tout  à  fait  imprévue.  Mes 
amis  Latour-Maubourg  et  Pusy  en  sont  con- 
vaincus. C'est  pour  cela  que  j'ai  demandé  la 
permission  de  me  promener  et  qu'ils  n'ont 
pas  voulu  la  solliciter  pour  eux-mêmes,  afin 
que  j'aie  plus  de  chance  pour  m'évader.  Plus 
l'entreprise  semble  téméraire,  plus  elle  sera 
inattendue  et  pourra  réussir.  » 

C'est  tout  un  roman  que  l'histoire  de  la 
tentative  d'évasion  de  La  Fayette. 

On  se  souvient  que  lors  de  son  premier 
voyage  en  Amérique,  il  avait  débarqué  à 
North-Island,  sur  les  terres  du  major  Huger. 
Son  fils,  après  avoir  fait  ses  études  de  chirurgien 
à  Londres,  s'était  rendu  à  Vienne.  Dans  un 
café  qu'il  fréquentait,  il  rencontra  le  docteur 
Bollmann,  de  Hanovre.  C'était  en  octobre  1794; 
ils    causèrent    des    États-Unis,    des     services 


52    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

rendus  par  La  Fayette.  Le  docteur  Bollmann 
confia  à  M.  Iluger,  qu'il  avait  connu  en  An- 
gleterre, des  amis  du  général,  Lally-ToUendal, 
M.  et  madame  Church,  de  New-York,  le 
major  Pinkne}^  ministre  plénipotentiaire,  et 
qu'il  avait  reçu  d'eux  la  mission  affectueuse 
de  découvrir  la  prison  où  La  Fayette  était 
enfermé,  afin  de  tenter  tous  les  moyens 
pour  le  délivrer.  Bollmann  ajoutait  qu'après 
avoir  visité  plusieurs  places  fortes,  il  s'était 
rendu  à  Olmiitz,  que  là  il  s'était  lié  avec  le 
chirurgien,  avait  su  par  lui  la  prison  de  La 
Fayette,  avait  fait  parvenir  aussi  au  général 
des  nouvelles  de  ses  amis  et  un  plan  d'évasion. 
Bollmann  demanda  à  Huger  de  l'aider  dans 
son  entreprise.  L'offre  fut  immédiatement 
acceptée. 

La  Fayette  fut  informé  de  leur  arrivée  à 
Olmiitz,  et  il  fut  convenu  qu'ils  se  rencontre- 
raient le  jour  de  sa  promenade,  et  qu'au  mo- 
ment où  ils  se  croiseraient  et  se  salueraient, 
le  général  passerait  un  mouchoir  blanc  sur 
son  front.  Ce  serait  le  signal. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    53 

Les  deux  amis  envoyèrent  leur  voiture  en 
avant  jusqu'à  un  village  appelé  Hoff,  à 
quelques  milles  d'Olmiitz.  Le  jour  de  la  pro- 
menade étant  arrivé,  Huger  et  Bollmann 
montèrent  à  cheval.  La  Fayette  agita  son  mou- 
choir en  les  apercevant.  Les  deux  jeunes  gens 
donnèrent  de  l'éperon  et  s'élancèrent  en  avant. 
Le  général  était  descendu  de  son  phaéton, 
entendant  le  pas  rapide  des  chevaux,  il  saisit 
par  la  poignée  l'épée  de  son  gardien  et  essaya 
de  la  tirer;  une  lutte  était  engagée,  quand  les 
deux  cavaliers  arrivèrent.  Le  gardien  avait 
saisi  La  Fayette  par  la  gorge;  Bollmann  vint  à 
son  secours,  il  mit  sa  main  dans  la  bouche 
du  prévôt  qui  criait  de  toutes  ses  forces  au 
secours,  et  fut  cruellement  mordu.  Huger 
remit  à  La  Fayette  son  cheval  et  deux  pistolets 
de  poche,  et  lui  dit  en  anglais  :  Go  to  Hoff, 
allez  à  Hoff,  l'un  de  nous  vous  suivra  immé- 
diatement. Le  village  de  Hoff  était  inconnu  du 
général,  il  prit  ce  nom  pour  la  préposition  an- 
glaise off,  et  il  crut  qu'on  lui  disait  simplement 
d'aller     en    avant.    Bollmann    put    retrouver 


54    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

l'autre  cheval  et  prit  en  croupe  Huger.  Ils 
espéraient  suivre  La  Fayette  ;  mais  le  cheval 
ruant  avec  violence  renversa  les  deux  cavaliers 
et  s'évada.  Avant  qu'il  fût  rattrapé,  l'alarme 
était  donnée.  On  tirait  des  coups  de  fusil  sur 
les  remparts  ;  Huger  décida  BoUmann  à  re- 
monter à  cheval  et  à  fuir.  Il  resta  seul. 

Bientôt  entouré  de  soldats,  il  fut  conduit  à 
la  forteresse.  Cependant  La  Fayette  ignorait  dans 
quelle  direction  il  marchait.  Il  prit  un  peu  au 
hasard  la  route  qui  lui  parut  devoir   le  rap- 
procher de  la  frontière.  Il   se  trompa.  Après 
avoir  parcouru   rapidement   une  distance  d'à 
peu   près    trente     milles,    il   se    trouva    aux 
abords  de  Sterneberg.  Son  cheval  était  épuisé 
de  fatigue.  Il  s'adressa  à  un  paysan  dont  la 
figure  lui   inspirait  confiance  et  lui  dit  qu'il 
avait  besoin  d'un  guide  et  d'un  cheval  pour 
continuer    son    voyage.    Le   paysan    répondit 
qu'il  allait  s'en  occuper.  Mais  il  se  hâta  d'aller 
avertir  la   police,  et,  peu  d'instants  après,  le 
général  était  saisi   et  conduit  devant  un  ma- 
gistrat. Il  se  défendait  avec  calme  et  présence 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.  55 

d'esprit,  quand  un  jeune  homme  s'écria  :  «  J« 
crois  que  c'est  le  général  La  Fayette.  »  Tout 
espoir  étant  perdu,  le  général  avoua  son  iden- 
tité et  fut  le  lendemain  ramené  à  Olmiitz. 

De  son  côté,  le  docteur  Bollmann  était  ar- 
rivé seul  à  Hoff.  Il  attendit  jusqu'à  la  nuit. 
II  reprit  alors  avec  sa  voiture  la  route  que 
Huger  et  lui  avaient  eu  l'intention  de  faire 
suivre  à  La  Fayette.  Il  entra  en  Silésie,  erra 
quelque  temps  sur  la  frontière;  mais  il  fut 
arrêté  au  village  de  Waldenburgh,  remis  entre 
les  mains  du  gouvernement  autrichien  et  con- 
duit à  Olmiitz.  11  occupa  dans  la  forteresse 
une  cellule  proche  de  celle  de  Huger,  qui  y 
était  détenu  déjà  depuis  trois  semaines,  et  fut 
traité  avec  la  même  dureté  que  son  compagnon. 
La  police  autrichienne  était  convaincue  qu'un 
grand  complot  existait  et  que  les  deux  amis 
avaient  des  complices.  Huger  fut  menacé  de  la 
torture  pour  lui  arracher  des  aveux.  Au  bout 
de  quatre  mois,  il  fut  clairement  prouvé  qu'il 
ne  s'agissait  pas  d'un  complot  politique.  Le 
régime   de  la  prison   fut  alors  adouci.  Enfin, 


50    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

après  huit  mois  de  prévention,  les  deux  amis 
furent  condamnés  à  un  mois  de  travaux 
forcés  et,  après  l'exécution  de  leur  peine,  con- 
duits à  la  frontière. 

La  solitude  se  fit  plus  complète  autour  de 
La  Fayette.  Plus  de  promenade,  plus  de  livres; 
aucune  lettre  ne  lui  parvint. 

Cependant  madame  de  La  Fayette  ne  perdait 
pas  de  vue  un  seul  instant  le  but  qu'elle  voulait 
atteindre;  un  certain  nombre  d'émigrés  qui 
habitaient  Hambourg,  près  d'Altona,  venaient 
lui  rendre  visite.  Leur  conduite  vis-à-vis  du 
général  aurait  pu  lui  inspirer  de  l'amertume; 
il  n'y  en  avait  pas  trace  en  elle.  «  Elle  ap- 
préciait la  conduite  de  ceux  dont  elle  avait  le 
plus  à  se  plaindre  avec  une  justice  indulgente*.  » 

Malgré  l'inexprimable  douceur  de  se  réunir 
à  madame  de  Montaigu,  elle  ne  resta  à  Altona 
que  le  temps  nécessaire  pour  obtenir  de 
M.  Parish,  consul  des  États-Unis,  un  passe- 
port.   Gomme  il  était  défendu  à  tout  Français 

1 .    Vie  de  madame  de  La  Fayette. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE.  57 

d'entrer  en  Autriche,  elle  descendit  à  Vienne, 
sous  le  nom  de  Motier,  citoyenne  de  Hartford, 
dans  le  Gonnecticut,  un  des  États  où  le  général 
et  sa  famille  étaient  naturalisés.  Elle  était  recom- 
mandée à  la  comtesse  de  Rumberck,  sœur  de 
M.  de  Cobentzel,  qui  fut  charmante. 

D'après  son  conseil,  madame  de  La  Fayette 
s'adressa  au  vieux  prince  de  Rosenberg,  grand 
chambellan,  qui  avait  eu  quelques  rapports 
avec  la  famille  de  Noailles.  Elle  ne  lui  coniia 
son  nom  qu'après  avoir  été  reçue  par  lui.  Le 
prince,  touché  de  sa  demande,  lui  obtint  une 
audience  de  l'empereur,  à  l'insu  des  ministres. 

Ses  h  lies  l'accompagnaient.  Reçue  avec  po- 
litesse, elle  demanda  uniquement  la  permission 
de  partager  la  prison  de  son  mari. 

«  Je  vous  l'accorde,  répondit  l'empereur; 
quant  à  la  liberté,  cela  me  serait  impossible, 
mes  mains  sont  liées.  » 

Après  lui  avoir  exprimé  sa  reconnaissance, 
madame  de  La  Fayette  le  pria  de  lui  permettre 
de  s'adresser  directement  à  lui  pour  les  de- 
mandes qu'elle  aurait  à  faire.    «  J'y  consens. 


58    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

reprit  l'empereur,  ignorant  le  régime  d'Olmûtz; 
mais  vous  trouverez  M.  de  La  Fayette  bien 
nourri,  bien  traité.  J'espère  que  vous  me  ren- 
drez justice,  votre  présence  sera  un  agrément 
de  plus.  Au  reste,  vous  serez  contente  du  com- 
mandant. Dans  les  prisons,  on  ne  connaît  les 
prisonniers  que  par  leurs  numéros;  mais  pour 
votre  mari,  on  sait  bien  son  nom.  » 

Elle  sortit  heureuse  de  cette  audience;  mais 
elle  fut  forcée  de  passer  encore  huit  jours  à 
Vienne,  pour  y  presser  l'expédition  du  permis 
d'entrée  dans  la  prison.  Durant  cet  intervalle, 
elle  vit  mesdames  d'Ursel  et  de  Windisch- 
graëtz,  parentes  de  madame  Auguste  d'Aren- 
berg,  son  amie  la  plus  chère.  Elle  crut  même 
nécessaire,  avant  de  quitter  Vienne,  de  faire 
une  visite  au  principal  ministre,  M.  de  Thugut. 
Elle  fut  reçue  par  lui,  avec  une  politesse  con- 
trainte. Chacune  des  expressions  dont  il  se 
servit  laissait  percer  un  sentiment  de  haine 
contre  La  Fayette.  Il  ne  dissimula  pas  que  sa 
liberté  ne  pouvait  de  longtemps  s'obtenir. 

Enfin,  après  bien  des  lenteurs,  la  permission 


LES   DERMÈRES    ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.  59 

de  partager  l'emprisonnement  de  son  mari  lui 
fut  remise  par  M.  de  Ferrari,  ministre  de  la 
guerre. 

«  Je  me  crois  obligé,  lui  dit-il,  de  vous  en- 
gager à  réfléchir  sur  le  parti  que  vous  prenez. 
Je  dois  vous  prévenir  que  vous  serez  fort  mal, 
et  que  le  régime  que  vous  allez  subir  pourra 
avoir  de  graves  inconvénients  pour  vos  filles 
et  pour  vous.  » 

Madame  de  La  Fayette  nel'écouta  même  pas 
et  elle  se  mit  sur-le-champ  en  route  pour 
Olmûtz. 

Elle  y  arriva  le  surlendemain  avec  ses  filles, 
bien  jeunes  encore,  mais  aussi  résolues  que 
leur  mère. 

C'était  le  P'  octobre  1795,  onze  heures  du 
matin;  madame  de  Lasteyrie  raconte  qu'au 
moment  où  le  postillon  montra  de  loin  les 
clochers  de  la  ville,  l'émotion  de  sa  mère  fut 
profonde.  Elle  resta  quelque  temps  suffoquée 
par  les  larmes,  et  lorsqu'elle  eut  recouvré  la 
possibilité  de  parler,  elle  bénit  Dieu  en  récitant 
le  cantique  de  Tobie  :    «   Seigneur,  vous  êtes 


60  LES   DI-r.iMÈRES  ANNÉES    DE   LA    FAYETTE. 

grand  dans  l'éternité  et  voire  règne  s'étend 
dans  la  suite  de  tous  les  siècles.  » 

Le  général  n'était  pas  prévenu.  Il  n'avait  reçu 
aucune  lettre  de  sa  femme.  Trois  années  de 
captivité,  la  dernière  passée  dans  une  solitude 
complète,  l'inquiétude,  les  souffrances  de  tout 
genre,  avaient  gravement  altéré  sa  santé.  Après 
le  premier  moment  de  bonheur  de  cette  subite 
réunion,  La  Fayette  n'osa  faire  aucune  question. 
Ce  ne  fut  que  le  soir,  lorsque  ses  filles  eurent 
été  enfermées  dans  la  chambre  voisine,  que 
madame  de  La  Fayette  apprit  à  son  mari  qu'elle 
avait  perdu  sur  l'échafaud  sa  grand'mère,  sa 
mère  et  sa  sœur^ 

M.  de  Ferrari  avait  dit  vrai.  Elle  partagea 
toutes  les  rigueurs  de  la  prison.  Dans  une 
lettre  à  madame  de  Tessé  (6  mai  1796;  elle 
donne  les  détails  des  rigueurs  de  la  police  au- 
trichienne. 

«Le  premier  compliment  de  réception,  pen- 
dant que  nous  embrassions  M.  de  La  Fayette, 

1.  Correspondance,  t.  IV,  pp.  279  et  suivantes. 


LES  DERMÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.  Gl 

fut  de  nous  demander  nos  bourses  et  de  sauter 
sur  trois  fourchettes  d'argent  qu'on  trouva 
dans  notre  paquet.  On  me  passa  de  quoi 
écrire  au  commandant.  Il  ne  me  répondit  pas; 
je  demandai  d'écrire  à  l'empereur,  qui  me  l'a- 
vait permis,  on  ne  le  voulut  pas  ;  mais  on  me 
dit  que  ma  demande  au  commandant  était 
partie  pour  Vienne.  C'était  :  1°  d'aller  le  di- 
manche à  la  messe  avec  mes  filles,  2°  d'avoir 
une  femme  de  soldat  pour  faire  leur  chambre, 
3°  d'être  servie  par  le  domestique  de  M.  de 
La  Fayette;  à  tout  cela  point  de  réponse.  Ayant 
eu,  six  semaines  après,  une  lettre  de  mon 
père  et  la  permission  d'y  répondre  ainsi  qu'à 
la  vôtre,  j'en  profitai  pour  renouveler  mes  de- 
mandes au  ministre  de  la  guerre,  M.  de  Fer- 
rari, en  ajoutant  celle  de  voir  nos  deux  amis, 
MM.  de  Latour-Maubourg  et  de  Pusy.  » 

Madame  de  La  Fayette  reçut,  un  mois  après, 
un  refus  formel  avec  l'observation  qu'elle  et 
ses  filles  s'étaient  soumises  à  être  traitées  comme 
M.  de  La  Favette. 


62    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Elle  répliqua  à  ces  communications  par  cette 
lettre  touchante  au  ministre  : 

«  Je  conviens  avec  grand  plaisir,  monsieur  le 
comte,  que  nous  nous  sommes  soumises  à 
partager  toutes  les  rigueurs  de  la  prison  de 
M.  de  La  Fayette,  et  que  c'est  uniquement  cette 
grâce  que  nous  avons  sollicitée.  Nos  sentiments 
sont  les  mêmes,  et  vous  répétons  toutes  les 
trois,  de  tout  notre  cœur,  que  nous  sommes 
beaucoup^plus  heureuses  avec  M.  de  La  Fayette, 
même  dans  cette  prison,  que  partout  ailleurs 
sans  lui;  mais  pour  justifier  la  liberté  que 
j'ai  prise  avec  vous,  je  vous  rappellerai,  mon- 
sieur le  comte,  que  Sa  Majesté  Impériale,  dans 
l'audience  qu'elle  nous  a  accordée,  a  eu  la 
bonté  de  me  dire  que  je  trouverais  que  M.  de 
La  Fa3^ette  était  fort  bien  traité;  mais  que  s'il 
y  avait  quelque  chose  à  demander,  je  serais 
fort  contente  du  commandant.  » 

Cette  lettre  lui  valut  la  permission  d'écrire  à 
l'empereur.  Elle  sollicitait  de  sa  bonté  l'auto- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.  63 

risation  de  passer  huit  jours  à  Vienne  pour 
consulter  sur  le  mauvais  état  de  sa  santé,  al- 
térée par  le  séjour  de  la  prison.  Deux  mois 
après,  madame  de  La  Fayette  vit  arriver  le 
commandant.  Il  lui  signifiait,  verbalement,  de 
la  part  de  son  maître,  qu'il  ne  lui  serait  per- 
mis de  sortir  d'Olmùtz  qu'à  la  condition  de 
n'y  plus  rentrer.  Il  exigea  une  réponse,  et 
madame  de  La  Fayette  lui  écrivit  ces  quelques 
lignes  qu'on  ne  peut  lire  sans  émotion  : 

«  J'ai  dû  à  ma  famille  et  à  mes  amis  de 
demander  les  secours  nécessaires  à  ma  santé, 
mais  ils  savent  bien  que  le  prix  qu'on  y  met 
n'est  pas  acceptable  pour  moi.  Je  ne  puis  ou- 
blier que,  tandis  que  nous  étions  prêts  à  périr, 
moi,  par  la  tyrannie  de  Robespierre,  M.  de  La 
Fayette,  par  les  souffrances  morales  et  phy- 
siques de  sa  captivité,  il  n'était  permis  ni 
d'obtenir  aucune  nouvelle  de  lui,  ni  de  lui  ap- 
prendre que  nous  existions  encore,  ses  enfants 
et  moi,  et  je  ne  m'exposerai  pas  à  l'horreur 
d'une  autre  séparation. 


64    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

•>  Quels  que  soient  donc  l'état  de  ma  santé 
et  les  inconvénients  de  ce  séjour  pour  mes 
filles,  nous  profiterons  toutes  trois,  avec  re- 
connaissance, de  la  bonté  qu'a  eue  Sa  Majesté, 
en  nous  permettant  de  partager  cette  captivité 
dans  tous  ses  détails. 

»  Je  prie  le  commandant  de  vouloir  bien 
agréer  mes  compliments.  » 

Elle  continua  donc  à  manger  avec  ses  doigts 
et  à  faire  le  ménage  dans  ses  détails  les  plus 
sordides.  On  lui  permettait  de  temps  à  autre" 
d'écrire,  sous  les  yeux  de  l'officier  de  garde, 
des  billets  ouverts  à  sa  sœur  madame  de  Mon- 
tagu,  et  au  banquier  qui  avançait  l'argent  de 
leur  nourriture. 

Pendant  vingt-trois  mois  de  captivité,  sa 
plus  grande  affliction  fut  de  ne  pouvoir  donner 
de  ses  nouvelles  à  son  fils.  On  lui  renvoya  la 
lettre  qu'elle  avait  tenté  de  lui  écrire.  Bien 
que  la  privation  du  culte  religieux  lui  lut  pé- 
nible, elle  sentait  que  l'accomplissement  du 
plus  cher  devoir  tenait  lieu  de  tout. 


LES    DEUNIÈIÎES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.  65 

Elle  finit  par  tomber  malade.  Cette  vie  sé- 
dentaire, ce  régime  malsain,  sans  air,  ni  exer- 
cice, contribuèrent  à  aggraver  sa  maladie.  Elle 
eut,  avec  la  fièvre,  une  violente  éruption  aux 
bras  et  aux  jambes.  Cet  état  dura  onze  mois, 
d'octobre  1796  à  septembre  1797.  On  n'obtint 
aucun  adoucissement  au  régime  de  la  prison. 
La  malade  n'avait  pas  même  un  fauteuil,  mais 
ses  souffrances  n'altéraient  pas  sa  sérénité. 
«  En  la  voyant  toujours  égale,  dit  madame  de 
Laste^'rie,  toujours  jouissant  du  bien  qu'elle 
avait  retrouvé  et  des  consolations  qu'elle  avait 
apportées,  nous  étions  tous  moins  inquiets  que 
nous  eussions  dû  l'être.  » 

Pendant  que  ses  filles  suppléaient,  par  leur 
travail,  au  manque  d'ouvriers  du  dehors,  fai- 
sant même  des  souliers  à  leur  père,  madame 
de  La  Fa^^ette,  avec  un  cure-dent  et  un  mor- 
ceau d'encre  de  Chine,  écrivait  la  vie  de  sa 
mère,  la  duchesse  d'Ayen,  sur  les  marges  des 
gravures  d'un  volume  de  Bulïon.  Elle  y  met- 
tait toute  son  àme,  composée  de  modestie  et 
de  tendresse,  de  piété  et  d'élévation.  On  croi- 


G6  LES   DERNIÈRES  ANNÉES    DE   LA   FAYETTE. 

rait,  à  lire  aujourd'hui  ces  pages  si  délicates 
et  dans  lesquelles  se  montre  avec  la  résigna- 
tion la  plus  humble  la  pureté  morale  la  plus 
haute,  une  vie  de  sainte  écrite  par  une  survi- 
vante de  Port-Royal.  Il  est  peu  de  lectures 
mieux  faites  pour  éclairer  sur  la  forte  édu- 
cation domestique  que  recevaient  certaines 
femmes  de  la  grande  aristocratie  française.  Si 
les  plus  légères  elles-mêmes  retrouvaient  dans 
l'exil,  au  milieu  d'une  gêne  qui  allait  jusqu'à 
la  pauvreté,  des  qualités  de  fierté  et  de  vi- 
gueur d'esprit  incomparable,  le  tout  joint  à 
une  absence  complète  de  morosité,  au-dessus 
de  toutes,  il  faut  placer  ces  jeunes  filles  de  la 
maison  de  Noailles,  sans  en  excepter  une  seule; 
d'abord  avec  Adrienne,  son  aînée  Louise  qui 
aurait  pu  quitter  Paris,  appelée  qu'elle  était 
en  Angleterre  par  son  mari,  le  vicomte  de 
Noailles. 

La  fin  lugubre  de  ses  proches  était  l'objet 
constant  des  conversations  de  madame  de  La 
Fayette.  Elle  employait  l'autre  partie  de  son 
tiemps  à  l'instruction  de  ses  filles,   et  le  soir 


LES   DERNIÈRES  ANNÉES    DE   LA.    FAYETTE.  67 

le  général  lisait  à  haute  voix  quelques  pages 
d'histoire. 

Des  patriotes  allemands  s'étaient  efforcés, 
malgré  les  difficultés  et  les  périls,  de  nouer 
des  relations  avec  La  Fayette.  L'un  d'eux,  rec- 
teur de  l'Université  d'Olmùtz,  lui  fit  parvenir 
quelques  nouvelles  publiques.  Il  organisa  même 
une  correspondance  secrète  qui  permit  à  ma- 
dame de  La  Fayette  d'écrire  des  billets  qu'un 
ami  portait  au  delà  de  la  frontière  autri- 
chienne ^ 

C'est  ainsi  qu'elle  put  remercier  le  docteur 
Bollmann,  le  22  mai  1796. 

«  Je  puis  donc  enfin  vous  écrire,  monsieur. 
Je  puis  vous  parler  de  tous  les  sentiments 
dont  nous  sommes  pénétrés,  et  le  premier  be- 
soin de  mon  cœur  est  de  vous  offrir  l'expres- 
sion de  ma  reconnaissance.  Je  suis  aussi  bien 
pressée  de  vous  témoigner  mes  regrets  de  ne 
l'avoir  pas  fait  plus  tôt... Pour  retrouver  quel- 

1.  Souvenirs  sur  la  vie  privée  de  La  Fayette,  par  le  docteur 
Cloque  t.  V.  354. 


68    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

ques  facultés  de  mon  âme,  il  fallait  que  je 
vinsse  ici  reprendre  des  forces  K  » 

Parlant  ensuite  de  son  mari,  elle  dit  : 

«  Tout  ce  qu'il  a  fait  pour  la  justice  et  l'hu- 
manité, pour  la  souveraineté  nationale  et  les 
autorités  constituées,  ne  sont-ce  pas  autant  de 
torts  de  plus  envers  ceux  qui  souhaitaient  que 
la  France  fût  désorganisée,  la  cause  du  peuple 

souillée,  la  liberté  méconnue? Ce  serait  un 

grand  service  de  plus  à  nous  rendre,  mon- 
sieur, que  de  faire  parvenir  à  l'excellent  et 
généreux  M.  Huger  l'expression  de  notre  re- 
connaissance, de  notre  admiration  et  de  notre 
tendresse  à  tous  les  quatre,  et  tous  les  senti- 
ments qu'inspire  à  M.  de  La  Fayette  l'idée 
d'avoir  une  telle  obligation  au  fils  du  premier 
homme  qui  l'ait  reçu  et  du  premier  ami  qu'il 
ait  eu  en  Amérique.  » 

Les  succès  des  armées  françaises  pouvaient 
seuls  ouvrir  les  portes  de  la  prison  d'Olmùtz. 

1.  Corrcspoiulance,  t.  IV,  p.  292. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    69 

Ces  succès  se  multiplièrent  jusqu'au  prodige, 
en  même  temps  que  les  témoignages  de  sym- 
pathie pour  les  prisonniers  s'éveillaient  dans 
toute  l'Europe. 


III 


Le  premier  qui  osa  proclamer  en  face  du 
monde  l'injustice  de  l'incarcération  de  La 
Fayette  fut  un  de  ses  collègues  à  l'Assemblée 
constituante,  celui  que  Chateaubriand  appelait 
«  le  plus  gros  des  hommes  sensibles  »,  M.  de 
Lally-ToUendal.  Après  une  brouille  passagère, 
il  s'était  rapproché  du  général  et  lui  avait 
servi  d'intermédiaire  auprès  de  Louis  XVI, 
pour  l'exécution  de  deux  projets,  dont  nous 
avons  parlé.  L'un  avait  pour  but  de  transpor- 
ter la  famille  royale  à  Compiègne,  sous  la 
protection  de  quelques  escadrons  de  cavalerie; 
l'autre  voulait  amener  le   roi  à  se  rendre  au 


70  LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

milieu  de  l'Assemblée  législative,  au  lende- 
main de  la  fête  de  la  fédération,  escorté  de 
La  Fayette  et  de  Luckner  pour  affirmer  solen- 
nellement son  attachement  à  la  constitution. 
Du  fond  de  l'exil,  Lally-Tollendal  éleva  la 
voix.  Dans  un  mémoire  au  roi  de  Prusse 
(1795),  il  répond  aux  accusations  lancées  contre 
le  général  et  le  justifie  courageusement  en  face 
des  émigrés. 

«  Sire,  on  vous  a  dit  que  la  prison  de  M.  Qe 
La  Fayette,  que  ses  supplices,  quels  qu'ils 
fussent,  étaient  légitimés  par  la  prison  et  le 
supplice  de  Louis  XVI;  on  a  trompé  le  roi. 
C'est  pour  avoir  voulu  sauver  Louis  XVI  que 
M.  de  La  Faj^ette  s'est  perdu...  Le  premier 
rang  dans  la  République  lui  était  offert  !  Il  l'a 
rejeté... 

»  Toutes  ces  vérités  sont  mathématiquement 
démontrées.  «  Il  est  à  nous,  disait  madame 
»  Elisabeth  à  madame  de  Tonnerre,  au  mois 
»  de  juin  1792.  Il  faut  tout  oublier.  »  —  «  Il 
»  faut  lui  répondre,  écrivait  le  roi,  au  com- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE.  71 

»  mencement  de  juillet,  que  je  suis  infiniment 
»  sensible  à  l'attachement  pour  moi,  qui  le 
»  porte  ainsi  à  se  mettre  en  avant.  »  —  Cette 
lettre  a  été  dans  mes  mains  et  j'en  envoie  la 
copie  à  Votre  Majesté  ;  je  lui  envoie  aussi  la 
copie  de  celle  de  M.  de  La  Fayette  que  j'avais 
fait  passer  à  Louis  XVL.. 

»  Je  ne  suis  pas  suspect  ;  car,  pendant  deux 
années  entières,  j'ai  rompu  tout  commerce 
avec  celui  pour  lequel  j'intercède  aujourd'hui. 
Pendant  cet  espace  de  temps,  je  l'accusais 
bien  moins  de  ce  qu'il  faisait  contre,  que  de 
ce  qu'il  ne  faisait  pas  pour  son  roi.  Je  vais 
peut-être  étonner  Votre  Majesté  :  Ceux-là  ont 
de  bien  fausses  notions  qui  établissent  dans 
leur  esprit  M.  de  La  Fayette  comme  cause, 
même  comme  une  des  causes  de  la  Révolution 
française.  Il  y  a  joué  un  grand  rôle;  mais  ce 
n'est  pas  lui  qui  a  fait  la  pièce  ;  et  peut-être 
ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  dire,  c'est  qu'il  n'a 
participé  à  aucun  mal  qui  ne  se  fût  fait  sans 
lui,  tandis  que  le  bien,  qu'il  a  fait.  Ta  été  par 
lui  seul... 


72  LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

»  Voici  deux  faits  que  ni  moi  ni  personne 
au  monde  ne  peuvent  nier.  Le  dimanche  qui 
suivit  la  rentrée  du  roi  à  Paris,  les  principaux 
chefs  de  l'Assemblée  nationale  se  réunirent  en 
comité  pour  délibérer  si  le  procès  serait  fait 
au  roi  et  la  république  établie.  Tous  pérorè- 
rent longtemps  ;  on  s'aigrissait  par  la  contra- 
diction et  cette  aigreur  allait  amener  le  triom- 
phe de  l'opinion  la  plus  violente.  M.  de  La 
Fayette  proféra  cette  seule  phrase  :  «  Si  vous 
»  tuez  le  roi,  je  vous  préviens  que  le  lende- 
»  main  la  garde  nationale  et  moi  nous  pro- 
»  clamerons  le  prince  ro^al.  »  Il  n'y  eut  plus 
ni  chaleur,  ni  procès,  ni  république.  Second 
fait  :  le  17  juillet  1791,  pendant  que  M.  de  La 
Fayette  paraissait  si  dur  et  si  coupable  envers 
le  roi  dans  l'enceinte  des  Tuileries,  il  se  bat- 
tait pour  lui  au  Champ  de  Mars.  Voilà  ce  que 
la  justice  ne  peut  méconnaître... 

»  Pendant  les  quatre  derniers  mois  je  lui 
écrivais  sans  cesse  et  Louis  XVI  le  savait.  Sa 
proclamation  à  son  armée,  sa  fameuse  lettre 
au  Corps  législatif,  son  arrivée  imprévue  à  la 


LES   DERNIÈRES  ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.  73 

barre,  après  l'horrible  journée  du  20  juin, 
rien  de  tout  cela  ne  m'a  été  étranger.  J'encou- 
rageais M.  de  La  Fayette  à  ne  pas  perdre  un 
instant.  Le  lendemain  de  son  arrivée  à  Paris, 
je  passais  avec  lui  une  partie  de  la  nuit.  11  fut 
question  entre  nous  de  déclarer  la  guerre  aux 
Jacobins  dans  Paris  même,  d'appeler  tous  les 
amis  de  la  royauté  et  de  la  vraie  liberté  qu'il 
ne  séparait  plus,  tous  les  propriétaires  qui 
étaient  inquiets,  tous  les  opprimés  qui  étaient 
nombreux,  d'arborer  au  milieu  d'eux  sur  la 
place  publique,  un  étendard  monarchique, 
portant  ces  mots  :  Point  de  Jacobins,  point  de 
Cobkntz!  de  haranguer  le  peuple,  de  l'entraîner 
à  nous  suivre  aux  Jacobins,  d'arrêter  leurs 
chefs.  M.  de  La  Fayette  le  voulait  de  toute  sa 
force.  Il  avait  dit  au  roi  :  «  Il  faut  détruire 
»  les  Jacobins  physiquement  et  moralement.  « 
»  Ses  timides  amis  s'y  opposèrent,  notam- 
ment ceux  qu'il  avait  dans  le  Directoire  du 
département  et  dans  le  Corps  législatif.  Il  me 
jura  du  moins  que,  de  retour  à  son  armée,  il 
travaillerait  sur-le-champ  aux  moyens  de  venir 


74  LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

délivrer  le  roi.  Deux  amis  de  Louis  XVI,  dont 
l'un  avait  eu  une  audience  particulière  avec  la 
reine  et  dont  l'autre  eut  jusqu'à  la  fin  la  con- 
fiance de  madame  Elisabeth,  furent  témoins 
de  notre  entretien.  Ils  me  virent  l'embrasser  en 
lui  disant  :  «  Je  puis  donc  encore  être  votre  ami  ;  » 
et  ils  furent  aussi  satisfaits  que  moi  de  ses 
sentiments. 

»  Rendu  à  son  armée,  il  ne  différa  pas 
d'un  instant  à  remplir  sa  promesse.  Le  reste 
est  connu... 

»  Sire,  en  terminant  cette  lettre,  j'éprouve 
une  hésitation  involontaire,  je  me  demande  ce 
qu'elle  va  paraître  à  Votre  Majesté,  qui  va  la 
lire,  et  si  je  dois  oser  la  lui  envoyer.  Une 
pensée  vient  me  raffermir!  j'ai  plaidé  la  cause 
d'un  infortuné;  j'ai  servi  d'organe  à  une 
femme  qui  demande  son  mari,  à  des  enfants 
qui  demandent  leur  père;  j'ai  défendu  celui 
que  j'avais  exposé;  j'ai  dit  ce  que  je  sais  vrai, 
ce  que  je  trouve  juste,  et  ce  que  je  crois  salu- 
taire. C'est  au  neveu  du  grand  Frédéric  que  je 
l'ai  dit.   L'égal   de  son  oncle  pour  la   valeur 


LES   DERNIERES  ANNEES   DE   LA    FAYETTE.  iO 

et  l'héroïsme  militaire,  il  doit  l'être  aussi 
pour  la  sagesse  et  la  générosité  ;  ma  lettre  va 
partir.  » 

Tel  est  ce  curieux  et  courageux  mémoire 
qui  honore  Lally-Tollendal.  Nous  connaissons 
les  deux  pièces  justificatives  qui  y  sont  an- 
nexées. L'une  est  la  lettre  de  La  Fayette  du 
8  juillet  1792,  dans  laquelle  il  exposait  ses 
projets  pour  sauver  le  roi  ;  l'autre  est  la  ré- 
ponse de  Louis  XVL 

Cette  ardente  apologie  du  général  n'était  pas 
faite  pour  plaire  au  roi  de  Prusse.  Plus  le 
rôle  de  La  Fayette  était  relevé,  plus  sa  conduite 
libérale  et  son  cri  ni  Jacobins  ni  Coblentz  étaient 
soulignés,  plus  les  instincts  du  gouvernement 
absolu  étaient  froissés. 

Un  plus  grand  éclat  devait  être  donné  à 
l'injustice  de  l'emprisonnement  du  général  et 
de  ses  amis  dans  un  débat  qui  eut  lieu  à  la 
Chambre  des  communes  le  16  décembre  1796. 
Ce  fut  un  des  adversaires  de  La  Fayette,  pen- 
dant la  guerre  d'Amérique,   un   ami  de  lord 


iU    LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

Cornwallis,  le  général  Fitz-Patrick,  qui  se  fit 
son  champion*. 

Déjà  et  presque  au  lendemain  de  l'arresta- 
tion, il  avait  présenté  au  Parlement  britan- 
nique une  motion  pour  obtenir  un  adoucisse- 
ment à  l'inique  et  cruel  traitement  que 
subissaient  La  Fayette  et  ses  deux  compa- 
gnons ;  mais  Burke  s'était  levé  et  son  éloquence 
avait  un  tel  empire  et  son  art  tant  de  séduc- 
tion, qu'il  avait  entraîné  irrésistiblement  la 
Chambre  et  fait  écarter  la  motion  2. 

En  179(3,  Burke  n'était  plus  à  son  banc.  La 
mort  d'un  fils  l'avait  à  jamais  écarté  du  Par- 
lement et  il  allait  mourir.  Mais  ses  grands 
rivaux  étaient  debout.  C'étaient  Fox,  Sheri- 
dam,  Wilberforce,  William  Pitt;  et  tous  ces 
puissants  orateurs  prirent  part  à  cette  émou- 
vante discussion.  ((  La  Révolution  française, 
dit  Fitz-Patrick,  est  un  événement  si  grand,  si 
prodigieux,  qu'aucune  circonstance,  ayant  avec 
elle    une    connexion    immédiate,    n'est    sans 

1.  Voir  motion  faite  par  Filz-Patrick,  Hambourg  1797. 

2.  Voir  Handsard,  1796. 


LES    DEENIÈRES   ANNEES   DE   LA   FAYETTE.  77 

influence    à  un  degré  quelconque  sur  les  in- 
térêts et  la  politique  des  autres  nations.  » 

Après  avoir  rappelé  la  première  motion 
qu'il  avait  faite  dans  la  précédente  Chambre 
des  communes,  il  continue  en  ces  termes  : 

«  On  me  dira  peut-être  qu'aujourd'hui  que 
les  circonstances  sont  changées  dans  l'intérieur 
de  la  France,  la  raison  politique  se  trouve  bien 
faible.  S'il  était  vrai,  ce  que  je  suis  loin 
d'admettre,  qu'elle  fût  atténuée  à  ce  point;  au 
moins  ce  qu'aurait  pu  perdre  le  premier  de 
mes  motifs  serait-il  plus  que  compensé  par 
tout  ce  qu'ont  dû  ajouter  au  second  et  le  laps 
de  temps  et  l'aggravation  des  cruautés  sur  ces 
illustres  patients... 

»  Jamais  on  n'a  répondu  et  jamais  on  ne 
trouvera  rien  à  répondre  à  cette  question 
répétée  sans  cesse  par  les  amis  et  les  familles 
de  ces  infortunés  :  De  quel  droit,  tenez-vous 
ensevelis  dans  vos  cachots  des  hommes  que  leur 
naissance  n'a  pas  constitués  vos  sujets,  —  que 
la  guerre  n'a   pas   faits    vos    prisonniers,  — 


/b    LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

qu'aucun  délit  commis  sur  votre  territoire  n'a 
rendus  vos  justiciables?... 

»  Sûrement  aussi,  celui-là  doit  avoir  un 
cœur  singulièrement  composé,  qui  peut  dé- 
plorer avec  tant  de  sensibilité  les  souffrances 
injustes  de  la  malheureuse  reine  de  France  et 
cependant  contempler  sans  pitié  les  afflictions, 
certes  non  moins  injustes,  de  la  malheureuse 
épouse  de  La  Fayette,  modèle  d'héroïsme,  mais 
modèle  aussi  de  toutes  les  vertus  de  son  sexe. 
Arrachée  par  la  Providence  des  serres  de 
l'implacable  Robespierre,  cette  femme,  aussi 
malheureuse  qu'admirable,  avait  vu  son  aïeule, 
sa  sœur,  sa  mère,  tous  ses  plus  proches  et  ses 
plus  chers  parents  traînés  à  une  mort  misé- 
rable sur  un  échafaud,  au  pied  duquel  on  peut 
dire  qu'elle  a  passé  une  année  entière,  s'atten- 
dant  de  jour  en  jour  à  y  déposer  elle-même 
sa  malheureuse  existence.  Délivrée  inopiné- 
ment par  la  chute  de  son  persécuteur,  elle  a 
couru  des  prisons  de  la  tyrannie  anarchique 
au  secours  de  son  mari... 

»  Quant  aux  traitements  personnels  qu'elle 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    79 

avait  dû  attendre,  sous  le  rapport  des  cruautés, 
elle  s'était  résignée;  mais  sous  les  rapports  de 
la  bienséance,  de  la  décence,  quelles  ont  dû 
être  ses  sensations,  lorsqu'on  lui  a  refusé 
péremptoirement  de  laisser  approcher  d'elle  et 
de  ses  filles  une  personne  de  leur  sexe, 
lorsqu'elle  a  su  que  pour  les  services  les  plus 
indispensables,  pour  les  soins  nécessaires  en 
cas  de  maladie,  ces  deux  jeunes  et  innocentes 
créatures  ne  verraient  entrer  dans  leur  cachot 
qu'un  geôlier  brutal  ou  un  soldat  ivre? 

»  Avec  un  chagrin  qui  sera  partagé,  j'en 
suis  sûr,  par  tous  ceux  qui  m'écoutent,  j'ai  à 
instruire  la  Chambre  que  jusqu'à  ce  moment 
on  a  laissé  madame  de  La  Fayette  languir, 
dans  un  état  de  santé  alarmant,  au  fond  d'un 
cachot,  qui,  si  la  liberté  n'est  promptement 
rendue  à  cette  famille  infortunée,  deviendra 
trop  vraisemblablement  le  tombeau  précoce  de 
tant  de  vertus. 

»  Je  ne  supposerai  jamais  qu'auprès  d'hom- 
mes gouvernant  un  pays  libre,  une  remon- 
trance   contre    l'oppression    puisse    produire 


80    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

l'unique  effet  de  l'aggraver.  Loin  d'adopter 
une  telle  opinion,  je  ne  crois  pas  faire  tort  à 
la  cause  de  La  Fayette  dans  ce  pays,  en  disant 
que,  quels  que  soient  les  divers  jugements 
qu'on  y  porte  sur  les  principes  de  ses  croyances 
et  de  sa  conduite  politiques,  je  sais  qu'il  ne 
voudrait  pas  acheter  demain  sa  délivrance  par 
la  rétractation  honteuse  d'un  seul  de  ses  prin- 
cipes. 

»  Je  fais  la  motion  qu'il  soit  présenté  au 
roi  une  humble  adresse  disant  qu'il  paraît  à 
cette  Chambre  que  la  détention  du  général  La 
Fayette  et  celle  de  MM.  Latour-Maubourg  et 
Bureaux  de  Pusy  dans  la  prison  de  l'empe- 
reur d'Allemagne,  allié  de  Sa  Majesté,  sont 
extrêmement  injurieuses  et  préjudiciables  à 
Sa  Majesté  Lupériale  et  à  la  cause  commune 
des  alliés.  » 

Un  membre  du  cabinet,  M.  Wyndham,  s'é- 
tait levé  avec  vivacité  ;  mais  le  chancelier  de 
l'Échiquier,  WiUiam  Pitl,  demanda  à  être  en- 
tendu le  premier. 


LES   DERMÈUES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE.  81 

Il  commença  par  cette  déclaration  :  «  que, 
ce  n'est  ni  avec  le  cœur,  quelque  tendrement 
qu'il  soit  ému,  ni  avec  leur  âme,  quelque  no- 
blement qu'elle  soit  indignée,  mais  unique- 
ment avec  leur  intelligence  et  leur  jugement, 
que  les  hommes  d'État  doivent  apprécier  les 
circonstances  sur  lesquelles  ils  ont  à  pronon- 
cer. »  Puis  avec  son  argumentation  vigoureuse, 
il  posa  ainsi  la  question  :  «  Est-il  prouvé  à  la 
Chambre  que  l'emprisonnement  de  M.  de  La 
Fayette,  de  sa  famille  et  de  ses  amis,  dépende 
en  rien  du  gouvernement  de  ce  pays?  » 

Et  il  conclut  en  ces  termes  : 

«  Je  demande  la  permission  de  déclarer  de 
la  manière  la  plus  solennelle  et  la  moins  équi- 
voque, que  je  ne  connais  aucun  fondement, 
sur  lequel,  directement  ou  indirectement,  le  roi 
d'Angleterre  ait  jamais  pu  prétendre  le  plus 
léger  droit  d'intervenir  soit  dans  l'emprison- 
nement, soit  dans  le  traitement  de  M.  de  La 
Fayette,  ou  d'aucune  partie  de  sa  famille  ;  je 
déclare  aussi  solennellement:  que  je  n'ai  jamais 


82  LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    !•  AYETTE. 

connu  aucune  communication,  d'aucune  es- 
pèce, entre  les  deux  cours  au  sujet  de  ce  pri- 
sonnier, ni  que  l'opinion  de  Sa  Majesté  ait  été 
demandée  à  cet  égard.  » 

Ce  fut  Fox  qui  dans  un  admirable  discours 
releva  les  droits  de  la  justice  méconnue. 

a  Lorsqu'après  avoir  entendu,  s'écria-t-il, 
retentir  d'un  côté  le  cri  de  l'humanité,  la  voix 
de  la  sagesse,  les  préceptes  de  la  morale  et  de 
la  religion,  je  vois  déployer  de  l'autre  en  op- 
position les  efforts  laborieux  d'une  froide  et 
sophistique  argumentation,  il  n'est  pas  en  mon 
pouvoir  de  retenir  un  seul  instant  l'effusion 
de  tous  les  sentiments  qui  viennent  s'emparer 
de  mon  âme. 

»  Déjà  un  grand  bien  a  résulté  de  la  discus- 
sion. Enfin  lenormité  des  délits,  que  mon. 
honorable  ami  a  peints  avec  une  éloquence  si 
vraie  et  si  entraînante,  ne  rencontre  plus  de 
contradictions.  On  se  contente  d'insinuer  quel- 
ques doutes.  Eh  bien  !  c'est  encore  trop  de  ces 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    83 

doutes,  de  ces  insinuations,  je  ne  les  suppose- 
rai pas.  Les  paroles  sorties  de  la  bouche  de 
l'empereur  sont  claires,  elles  sont  intelligibles  ; 
mes  mains  sont  liées,  a-t-il  dit.  On  a  vainement 
cherché  à  nous  donner  une  étrange  explication 
de  ces  mots:  Liées  par  quoi?  —  Parla  loi?  Par 
ses  sentiments  privés?  Non.  Cette  question  n'a 
aucun  rapport  avec  l'économie  politique  de 
l'Autriche. 

»  Peut-on  imputer  à  La  Fayette  une  seule, 
je  dis  une  seule  des  horreurs  qui  ont  désho- 
noré la  Révolution  française?  On  a  pu  avoir 
des  partis  différents  du  sien;  mais  aujourd'hui 
tout  le  monde  a  reconnu  la  pureté  de  ses  in- 
tentions. » 

Wilberforce  se  leva  alors  pour  proposer 
un  amendement  à  la  motion  de  Fitz-Patrick  ; 
il  demanda  que  l'adresse  projetée  eût  pour 
objet  simplement  de  soumettre  à  Sa  Majesté 
la  convenance  et  la  manière  d'employer 
son  intervention,  auprès  de  la  cour  de 
Vienne,  pour  la  délivrance  du  marquis  de  La 


84    LES  DERNMÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Fayette,  de  ses  compagnons  et  de  sa  famille. 

Fitz-Patrick  s'était  empressé  de  se  rallier  à 
cet  amendement  et  Sheridan  l'avait  appuyé 
en  ajoutant  :  «  qu'il  professait  pour  le  carac- 
tère de  La  Fayette  la  plus  haute  vénération, 
unissant  au  courage  de  Hampden  la  loyauté 
de  Falkland,  ayant  eu  la  force  d'arriver  et  la 
sagesse  de  s'arrêter  au  but  légitime.  » 

Le  plus  fougueux  des  tories,  Wyndham,  ne 
put  se  contenter  de  cette  modification,  toute 
de  forme  ;  il  osa  dire  qu'il  était  satisfait  de 
l'emprisonnement  de  La  Fayette  et  de  ses  com- 
pagnons, et  il  termina  par  ces  paroles  mémo- 
rables : 

«  Ceux  qui  commencent  les  révolutions  se- 
ront toujours  à  mes  yeux  l'objet  d'une  répro- 
bation irrésistible;  je  me  délecte  en  les  voyant 
boire  jusqu'à  la  lie  le  calice  d'amertume  qu'ils 
ont  préparé  pour  les  lèvres  des  autres.  » 

Une  réplique  virulente  de  Fox  qui  ne  put 
contenir    son    indignation     en     écoutant    un 


LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.    8o 

pareil  langage,  cloua  M.  "Wyndham  sur  son 
banc.  On  alla  aux  voix  :  cent  soixante-quatorze 
membres  seulement  prirent  part  au  vote.  L'a- 
mendement de  M.  Wilberforce  fut  repoussé  par 
cent  trente-deux  voix  contre  cinquante-deux. 

Le  débat  n'en  eut  pas  moins  un  grand  re- 
tentissement en  Europe.  Un  Français,  exilé  en 
Angleterre,  et  qui  cependant  n'était  pas  lié 
avec  La  Fayette,  contribua  puissamment  par  sa 
plume  à  prolonger  dans  le  monde  l'écho  de 
cette  éclatante  discussion.  Il  se  nommait  Mas- 
clet.  Né  à  Douai,  il  avait  fait  les  plus  bril- 
lantes études  au  collège  Louis-le-Grand  ;  il 
connaissait  presque  toutes  les  langues  anciennes 
et  modernes.  Savant  helléniste  et  ardent  pa- 
triote, il  abandonna  les  lettres  et  devint  aide 
de  camp  du  comte  de  Valence.  Ses  camarades 
l'avaient  surnommé  le  plus  chaud  des  modérés. 
Il  était  à  Strasbourg  avec  son  général,  pendant 
la  Terreur. 

Un  de  ses  amis  lui  écrivit  qu'il  était 
décrété  d'accusation.  Pour  sauver  sa  tête, 
Masclet  passa  en  Angleterre  et  s'y  maria.  C'est 


86    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

alors  qu'il  entreprit   la  délivrance  des  prison- 
niers d'Ûlmùtz'. 

n  n'avait  jamais  vu  La  Faj-ette  ;  mais  il 
partageait  ses  principes  politiques  et  admirait 
sa  générosité.  Retiré  à  la  campagne  près  de 
Londres,  il  écrivait  des  articles  contre  la  dé- 
tention inique  du  général,  les  faisait  insérer 
dans  le  Morning  Chronicle,  et  dans  les  journaux 
de  Hollande  et  de  Hambourg.  Masclet  avait 
adopté  le  pseudonyme  d'Eleuthère  et  signait 
de  ce  nom  ses  écrits  ;  il  s'était  adjoint  des 
agents  actifs  et  intelligents,  et  avait  fini  par 
établir  avec  les  prisonniers  d'Olmùtz  une  cor- 
respondance, qui,  sans  être  suivie,  le  mettait 
au  fait  de  leur  situation. 

Son  entreprise  était  périlleuse.  Le  gouverne- 
ment autrichien,  irrité  de  se  voir  démasqué 
aux  yeux  de  l'Europe,  avait  envoyé  à  Londres 
de  nombreux  émissaires  pour  découvrir  cet 
Éleuthère,  mais  toutes  les  recherches  de  la  po- 
lice furent    inutiles.    Éleuthère    lui    échappa. 

1.  Jules  QcKjuel,  Souvenirs  sur  la  Vk  privée  de  La  Fayette. 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.  87 

Thugut,  chef  du  cabinet  de  Vienne,  voulut 
faire  croire  à  la  bonté  des  procédés  dont  il 
usait  envers  les  victimes  et  fit  paraître  un  ma- 
nifeste justificatif.  Masclet  publia  une  vigou- 
reuse réfutation  et  pour  mieux  faire  connaître 
la  vérité,  il  publia  dans  le  Morning  Chroniclc, 
sous  ce  titre  :  Lettre  d'un  officier  autrichien  à 
son  frère,  une  lettre  de  Latour-Maubourg  dans 
laquelle  tous  les  mauvais  traitements  des  pri- 
sonniers d'Olmiitz  étaient  énumérés*. 

Nous  rétablissons  les  parties  qui  avaient  été 
tronquées  : 

«  Les  eaux  qui  nous  entourent  fournissent, 
outre  une  multitude  de  moustiques  fort  in- 
commodes, des  brouillards  fréquents  qui  oc- 
casionnent des  fièvres  dangereuses.  De  plus, 
le  bras  de  rivière  le  plus  près  de  nous  a 
paru  par  son  enfoncement  si  favorable  pour 
recevoir  et  emporter  les  immondices  de  la 
ville,  que  tous  les   égouts  viennent  s'y  réunir 


1.    A    Paris,   chez   Huet,   libraire.     Bibliothèque    nationale, 
L"  n°  lO.WiS. 


88  LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

en  passant  sous  nos  fenêtres,  avec  des  regards 
de  distance  en  distance  qui,  recouverts  négli- 
gemment avec  une  planche  de  sapin,  donnent 
toujours  une  odeur  insupportable. 

»  J'ajouterai  que  nos  plus  proches  voisins 
sont  l'hôpital  militaire   et  l'hôpital  bourgeois. 

»  Mesdemoiselles  de  La  Fayette  sont  ren- 
fermées à  part,  un  quart  d'heure  après  l'ar- 
rivée du  souper,  ce  qui  les  force  ou  à  ne  pas 
manger  ou  à  manger  précipitamment,  et  les 
jours  qui  raccourcissent  les  obligent  de  quitter 
leurs  parents,  chaque  jour  plus  tôt,  en  sorte 
que  bientôt  elles  paieront  de  dix-huit  heures 
de  solitude  le  bonheur  de  soigner  leur  père 
pendant  cinq  ou  six  heures. 

»  Dans  la  rigueur  de  la  saison,  le  feu  est 
allumé  deux  fois  dans  les  vingt-quatre  heures, 
à  cinq  heures  du  matin  et  à  quatre  heures  du 
soir  ;  s'il  brûle  mal,  on  l'éteint  tout  à  fait,  ce 
qui  n'est  pas  sans  exemple  ;  tant  pis  pour  le 
prisonnier. 

»  Les  repas  sont  préparés  par  une  vivcin- 
dière,  dans  une  gargotte  où  les  soldats    de  la 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.    «y 

caserne  entrent  à  volonté  et  fument  conti- 
nuellement. Aussi  tout  ce  que  nous  mangeons 
est-il  imprégné  d'une  forte  odeur  de  tabac  ; 
bien  heureux  quand  nous  n'en  trouvons  pas 
en  nature  dans  ce  qu'on  nous  donne. 

»  Le  dîner  est  servi  dans  des  écuelles  de 
faïence,  toutes  de  même  forme  et  de  même 
grandeur.  Pour  combler  la  mesure,  viande, 
soupe,  fricassée,  tout  doit  être  mangé  avec 
une  cuiller  d'étain,  sans  fourchette,  ni  cou- 
teau. Dans  le  principe,  nous  buvions  dans  un 
verre;  on  y  a  substitué  deux  espèces  de  bo- 
caux de  forme  cylindrique,  tenant  chacun  à 
peu  près  une  demi-boutedie.  On  les  apporte 
pleins,  l'un  d'un  gros  vin  rouge  fort  plat, 
l'autre  d'eau  sale,  et  il  faut  boire  dans  l'un  et 
dans  l'autre.  Vous  concevrez  le  dégoût  qu'ins- 
pirent ces  vases,  quand  je  vous  aurai  dit  qu'en 
les  retirant  de  nos  chambres  on  les  place  sur 
les  fenêtres  du  corridor  où  ils  sont  exposés  aux 
insectes,  à  la  poussière,  à  la  fumée  de  tabac, 
et,  ce  qui  est  pis  que  tout,  à  la  disposition 
des  soldats,  qui  y  boivent,  s'en  servent  pour 


90    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

leurs  ablutions,  et  qu'on  ne  les  nettoie  qu'à 
des  époques  fixées,  au  commencement  et  au 
milieu  de  chaque  mois,  avec  un  bouchon  de 
paille. 

»  Vous  avez  su  que  nous  fûmes  dépouillés 
de  nos  montres,  de  nos  rasoirs,  de  nos  cou- 
verts d'argent  et  de  tous  les  petits  meubles  de 
propreté,  jusqu'au  couteau  pour  ôter  la  poudre. 
Ce  fut  un  grand  objet  de  scandale  pour  nos 
geôliers  qui  se  répandaient  en  lazzis  mépri- 
sants sur  le  peu  d'intelligence  des  Prussiens 
à  tourmenter  leurs  victimes. 

»  On  nous  ôta  jusqu'aux  lettres  que  nous 
avions  reçues  de  nos  parents  et  de  nos  amis 
et  on  nous  prévint  que  nous  étions  séquestrés 
du  reste  du  monde,  que  nous  devions  oublier 
nos  propres  noms  pour  ne  nous  souvenir  que 
de  nos  numéros  et  que  nous  n'entendrions 
plus  parler  les  uns  des  autres. 

»  Cette  première  opération  achevée,  on  pro- 
céda à  la  visite  de  nos  livres.  Tout  ce  qui  était 
imprimé  depuis  1789  était  proscrit  de  droit, 
eùt-ce  été  V Imitation  de  Jésus-Christ. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.  91 

»  Vous  demandez  comment  nous  sommes 
vêtus?  Gomme  des  mendiants,  c'est-à-dire  en 
guenilles,  puisqu'on  n'a  pas  remplacé  nos  ha- 
billements usés.  La  Fayette  cependant  a  eu 
besoin  de  culottes;  j'ai  su  qu'on  lui  a  fait 
faire,  sans  prendre  mesure,  un  pantalon  large 
et  un  gilet  de  serge  grossière,  en  lui  disant 
que  le  drap  était  trop  cher  pour  lui.  Il  est 
étrangement  chaussé,  car  c'est  mademoiselle 
Anastasie  qui  de  sa  belle  main  lui  a  fait,  avec 
l'étoffe  d'un  vieil  habit,  la  chaussure  qu'il 
porte. 

»  Pour  moi,  je  suis  en  gilet  et  en  pantalon 
de  nankin  faits  à  Nivelle,  vous  jugez  de  la 
maturité  ;  si  l'on  me  voyait  dans  la  rue,  il  n'y 
a  pas  une  bonne  âme  qui  ne  me  donnât  une 
aumône  ;  j'ai  pourtant  eu  des  souliers  neufs, 
il  y  a  trois  mois;  ceux  qu'ils  ont  remplacés 
avaient  été  ressemelés  treize  fois  et  je  n'ai  dû 
les  neufs  qu'à  l'opiniâtreté  du  savetier,  qui  a 
trouvé  impossible  de  les  ressemeler  une  qua- 
torzième fois.  Pendant  qu'on  y  travaillait,  il 
fallait  rester  dans  mon  lit.  » 


92  LES   DERNIÈRES  ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

C'est  flans  ces  termes  où  l'esprit  le  dispute 
à  la  fermeté  de  l'àme  et  à  la  simplicité,  que 
M.  de  Latour-Maubourg  bravait  la  mauvaise 
fortune. 

Ainsi  s'écoula  l'année  1796. 


IV 


A  mesure  que  le  calme  se  rétablissait  en 
France,  l'opinion  publique  se  manifestait  avec 
énergie  en  faveur  des  prisonniers  d'Olmiitz. 
Les  généraux  de  nos  armées  sur  le  Rhin,  et 
surtout  Hoche,  qui  commandait  l'armée  de 
Sambre-et-Meuse,  avaient,  dans  plusieurs  occa- 
sions, fait  des  réclamations  en  faveur  de  La 
Fayette  et  de  ses  amis  *. 

Le  cabinet  autrichien  était  fort  embarrassé. 

1.  Jules  Cloquet,  Souvenirs  sur  la  Vie  privée  de  La  Fayette. 


LES   DERNIERES   ANNEES   DE   LA   FAYETTE.  9o 

Les  archives  de  Vienne  ont  fait  complètement 
la  lumière  à  ce  sujet*. 

Depuis  le  rapport  du  premier  ministre  Thu- 
gut  à  l'empereur  François,  du  15  février  1794, 
rapport  qui  rappelait  le  désir  maintes  fois 
exprimé  par  la  cour  de  Berlin  de  se  débarras- 
ser à  l'avenir  de  la  surveillance  de  La  Fayette 
•et  de  ses  compagnons,  l'empereur  non  seule- 
ment n'avait  eu  aucun  scrupule  à  en  accepter 
la  garde,  mais  il  l'avait  désirée  ;  il  la  croyait 
justifiée. 

Dans  une  dépêche  adressée  au  comte  Ler- 
bach,  ambassadeur  d'Autriche  à  Berlin  (24  fé- 
vrier 1794),  il  était  dit  : 

«  M.  le  marquis  Luchesini  nous  a  plusieurs 
fois  exprimé  le  désir  du  roi  de  Prusse  de  voir 
Sa  Majesté  Impériale  prendre  dans  ses  États 
M.  le  marquis  de  La  Fayette  et  ceux  qui  furent 
■arrêtés  avec  lui  et  qui  furent  détenus  à  Wezel 
d'abord,  en  Silésie  ensuite.  Comme  Sa  Majesté, 


1.  Documents  publiés  par   Max   Bùdinger  dans   son   Élude 
■historique.  W'ien,  1878. 


94  LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

dans  ce  cas,  veut  montrer  son  bon  vouloir  et 
sa  cordiale  considération  pour  le  roi  de  Prusse 
et  est  favorable  spontanément  à  cette  demande, 
je  ne  veux  pas  manquer  d'en  informer  Votre 
Excellence,  avec  cette  remarque  que  vous  ferez 
connaître  cette  favorable  résolution  au  minis- 
tère royal  prussien  et  que  vous  discuterez  avec 
lui  tout  ce  qui  sera  relatif  à  la  reddition,  au 
transport  et  à  la  prise  de  possession,  » 

Cette  prise  de  possession  avait  été  retardée 
jusqu'au  départ  de  Niesse,  le  17  mai  1794,  jour 
où  les  prisonniers  avaient  été  remis  à  la  garde 
d'une  escorte  autrichienne  et  le  lendemain  soir 
amenés  à  Olmûtz. 

De  l'aveu  de  l'homme  d'Etat  qui  dirigeait 
le  cabinet  de  Vienne,  M.  de  Thugut,  la  situa- 
tion du  gouvernement  impérial  était  étrange, 
en  face  du  droit  européen.  Après  la  motion 
de  Fitz-Patrick,  il  exprimait,  de  la  façon  la 
plus  formelle,  dans  une  dépêche  confidentielle, 
le  regret  que  l'Autriche  eût  accepté  la  posses- 
sion de  La  Fayette.  Thugut  désirait  que  l'An- 


LES   DERNIERES   ANNEES   DE    LA    FAYETTE.  do 

gleterre  en  prît  la  charge  et  qu'après  sa  remise, 
le  général  fût  laissé  libre  à  Londres.  Les  mi- 
nistres anglais  n'ayant  pas  voulu  prendre  cette 
responsabilité,  le  gouvernement  autrichien 
resta  chargé  de  la  garde  des  prisonniers  K 

Dès  ce  moment,  des  embarras  de  plus  en 
plus  nombreux  assaillirent  l'empereur  et  son 
ministre.  Les  émigrés,  en  effet,  se  considé- 
raient comme  maîtres  du  sort  de  La  Fayette. 
L'un  d'eux,  M.  de  la  Vaupillière,  le  26  octo- 
bre 1796,  à  Vienne,  dans  le  salon  de  madame 
d'Audenard,  en  présence  de  Gouverneur  Mor- 
ris, exprimait  le  vœu  que  La  Fayette  fût  pendu. 
M.  de  la  Vaupillière  l'accusait,  non  seulement 
d'avoir  manqué  d'habileté,  mais  encore  d'avoir 
été  ingrat  envers  le  roi  et  la  reine.  Morris  prit 
la  défense  de  La  Fayette  et  voulut  savoir  sur 
quoi  était  fondée  l'inculpation  : 

«  Sur  deux  causes,  repartit  son  interlocu- 
teur, sur    deux  faveurs  qu'il  a  reçues  de    la 

1.  Mémorial  de  Gouverneur  Morris,  p.  414. 


9G    LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Cour  :  premièrement,  son  pardon  pour  avoir 
été  en  Amérique,  malgré  la  défense  qui  lui  en 
avait  été  faite,  et  ensuite  sa  promotion  au 
grade  de  maréchal  de  camp,  au  préjudice 
de  plusieurs  autres  officiers  d'une  noble  fa- 
mille. » 

Enfin,  La  Vaupillière  accusa  le  général  de 
manquer  de  courage.  Morris  donna  à  ces  calom- 
nies le  démenti  le  plus  énergique,  et  il  faut 
croire  que  l'attitude  et  le  langage  des  émigrés 
l'avaient  exaspéré,  puisqu'il  ajoute  dans  son 
Mémorial  ces  mots  historiques  : 

«  En  vérité,  le  ton  tranchant  et  les  préten- 
tions ridicules  de  ces  messieurs,  dont  le  plus 
grand  nombre  n'a  de  titres  à  l'estime  publique 
que  le  nom  et  la  gloire  de  leurs  ancêtres,  me 
porterait  presque  à  oublier  les  crimes  de  la 
Révolution  française.  Souvent  leur  caractère 
intolérant  et  leurs  vœux  sanguinaires  m'ont 
fait  croire  à  la  vérité  de  cette  assertion  des 
ennemis  de  la  Révolution,  que  le  succès  seul 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE.  97 

déterminerait   de   quel   côté  auraient  été   les 
criminels  et  de  quel  côté  les  victimes.  » 

Aussi,  Thugut  ne  désirait  rien  moins  que 
de  n'avoir  plus  affaire  aux  émigrés.  L'arrivée 
à  Vienne  de  madame  de  La  Fayette  et  de  ses 
filles,  patronnées  par  le  prince  de  Rosenberg, 
son  ennemi  acharné,  avait  créé,  on  le  sait 
aujourd'hui,  des  soucis  encore  plus  pénibles 
au  gouvernement  impérial.  La  haute  société 
autrichienne  restait  sympathique  à  la  femme 
du  prisonnier  et  à  ses  enfants.  La  compassion 
allait  grandissant.  Aussi  Thugut  ne  dissimu- 
lait pas  le  soulagement  qu'il  éprouvait  d'une 
libération  définitive.  Il  écrivait  à  un  ami  :  «  Je 
serais  très  heureux  d'être  débarrassé  de  toute 
la  caravane.  » 

C'était  au  milieu  de  cette  situation  difficile 
qu'était  arrivé  à  Vienne,  dans  l'automne 
de  4796,  Gouverneur  Morris.  Le  vif  intérêt 
qu'il  portait  aux  malheurs  du  prisonnier  et 
de  sa  famille,  la  considération  qu'il  avait  pour 
la  France  et  pour  tous  les  amis  de  la  liberté, 

7 


■98  LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

le  déterminèrent  à  entreprendre  de  nouvelles 
démarches.  Il  recevait  du  reste,  de  madame 
de  Staël,  deux  lettres  qui  étaient  bien  propres 
à  réveiller  l'enthousiasme  dans  le  cœur  le  plus 
glacé  : 

a  Coppet,  le  21  novembre  1796. 

»  Monsieur,  je  n'ai  aucun  droit  de  m'a- 
dresser  à  vous;  je  vous  estime  beaucoup,  mais 
qui  ne  vous  estimerait  point?  J'admire  vos 
talents,  car  je  vous  ai  entendu  parler;  et  de 
cela,  je  ne  suis  pas  la  seule.  Mais,  ce  que 
j'ai  à  vous  demander  est  tellement  d'accord 
avec  vos  propres  sentiments,  que  ma  lettre  ne 
fera  que  répéter  les  conseils  de  votre  cœur, 
seulement  en  termes  plus  faibles.  Vous  voya- 
gez en  Allemagne,  et,  que  ce  soit  en  vertu 
d'une  mission  publique  ou  non,  vous  avez  de 
l'influence,  car  les  hommes  d'État  de  ce  pays 
ne  sont  pas  assez  maladroits  pour  ne  pas 
consulter  un  homme  tel  que  vous  :  Ouvrez  la 
prison  de  M.  de  La  Fayette  1  Vous  avez  déjà 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    90 

sauvé  la  vie  de  sa  femme,  sauvez  toute  sa  fa- 
mille 1  Payez  la  dette  de  votre  pays  !  Quel  plus 
grand  service  peut-on  rendre  à  sa  patrie,  que 
d'acquitter  les  dettes  de  la  reconnaissance?  Ya- 
t-il  une  calamité  plus  rigoureuse  que  celle 
qui  a  frappé  La  Fayette?  Jamais  plus  éclatante 
injustice  a-t-elle  attiré  l'attention  de  l'Eu- 
rope?... 

»  Je  suis  plus  affligée  que  personne  du  sort 
de  M.  de  La  Fayette,  je  n'ai  pas  la  présomption 
de  croire  que  mes  prières  puissent  vous  in- 
fluencer en  sa  faveur;  mais  vous  ne  pouvez 
m'empêcher  de  vous  admirer,  ni  de  me  sentir 
aussi  reconnaissante  envers  vous  que  si  vous 
m'accordiez  à  moi  seule  ce  que  l'humanité, 
votre  propre  gloire  et  les  deux  mondes  at- 
tendent de  vous.  » 

Morris  répondit  à  cette  lettre,  mais  sans 
donner  à  sa  généreuse  correspondante  l'espoir 
que  ses  désirs  pussent  être  réalisés.  Il  gémis- 
sait des  infortunes  de  leur  ami  commun,  mais 
il  craignait  que  le  mal    ne   fût  sans  remède. 


iOO       LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

Madame  de  Slaël  lui  écrivit  de  nouveau  : 

«  Coppet,  2  novembre  1795. 

»  Monsieur,  le  nom  du  lieu  d'où  vous  datez 
votre  lettre,  suffît  pour  me  donner  de  l'espoir.  Il 
est  impossible  que  vous  ne  réussissiez  pas. 
Cette  gloire  vous  est  réservée...  Il  est  possible 
que  l'opposition  (au  Parlement  britannique) 
ait  été  indiscrète,  mais  l'infortuné  dont  elle 
parlait  peut-il  en  être  responsable?  Il  paraît 
certain  que  l'empereur  a  reçu  madame  de  La 
Fayette  avec  bonté,  qu'il  lui  a  permis  de  lui 
écrire  et  qu'il  n'a  jamais  reçu  ses  lettres.  Hu- 
main et  juste  comme  il  l'est,  à  ce  qu'on  as- 
sure, aurait-il  permis  que  la  femme  et  les 
enfants  fussent  traités  comme  le  mari?  La 
femme  et  les  enfants!  Quelle  récompense  pour 
tant  de  dévouement!... 

j>  Qu'espèrent  les  ministres?  Attendent-ils 
que  les  plus  grands  ennemis  de  cet  infortuné 
se  lèvent  pour  demander  qu'on  mette  un 
terme  à  ses  malheurs? 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   101 

»  Il  me  semble  que  si  vous  parliez,  pen- 
dant une  heure  seulement,  à  ceux  de  qui 
dépend  son  sort,  tout  serait  décidé. . . 

»  L'idée  que  cette  calamité  peut  avoir  un 
terme,  et  que  ce  terme  peut  être  dû  à  vos 
efforts,  cette  idée  excite  en  moi,  une  émotion 
telle,  que,  sans  me  cacher  l'indiscrétion  d'une 
seconde  lettre,  je  n'ai  pu  renoncer  à  vous  ex- 
primer ma  conviction.  Elle  provient  autant  de 
l'admiration  que  j'ai  pour  vous,  que  de  la 
compassion  que  j'ai  pour  lui  *.  » 

L'âme  passionnée  et  grande  de  madame  de 
Staël  allait  toujours  vers  les  nobles  causes. 

Ce  n'étaient  pas  les  seules  lettres  qu'avait 
reçues  Morris.  Madame  de  Montagu,  sœur  de 
madame  de  La  Fayette,  avait  écrit  à  Gouver- 
neur Morris,  le  27  novembre  1796,  de  Ploën 
(Holstein)  où  elle  s'était  réfugiée  : 

«  Ma  sœur,  lui  disait-elle,  est  à  la  veille  de 

1.    Mrmorial  de  Gouverneur  Morris,   pp.    417  ei  suivaules. 


102       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

perdre  cette  vie  que  vous  avez  ari'achée  aux 
prisons  de  Paris.  Sa  tendresse  et  son  devoir 
l'ont  conduite  avec  ses  filles  dans  les  prisons 
d'Olmùtz,  où  l'entière  privation  d'air  salubre 
a  compromis  ses  jours.  Son  époux  atteint 
d'une  maladie  de  poitrine  succombera  peut- 
être  bientôt  à  la  fièvre  lente  qui  le  consume; 
et  leurs  enfants  chéris  verront  les  auteurs  de 
leur  existence,  qu'ils  étaient  venus  servir  et 
consoler,  périr  sous  leurs  yeux. 

»  Madame  de  La  Fayette  a  demandé  la 
permission  d'aller  passer  quelques  jours  à 
Vienne  pour  y  consulter  un  médecin  ;  non 
seulement  cela  lui  a  été  refusé,  mais  on  lui  a 
déclaré  positivement  que  si  elle  quittait  un 
instant  la  prison  de  son  mari,  elle  n'y  rentre- 
rait plus.  La  seule  alternative  qu'elle  ait  eue, 
a  été  de  l'abandonner  ou  de  partager  toutes 
les  rigueurs  de  sa  captivité.  Son  choix  n'a  pas 
été  douteux... 

»  J'ai  pris  la  liberté  d'adresser  une  lettre 
à  l'empereur  pour  lui  dénoncer  des  cruautés 
qu'il  ignore.    Ma  demande  est  restée  sans  ré- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   103 

ponse.  Celui  que  l'Europe  compte  parmi  ses 
citoyens,  dont  l'Amérique  du  Nord  doit  être 
si  fîère,  n'a-t-il  pas  le  droit  d'élever  la  voix  en 
faveur  d'un  citoyen  des  États-Unis?  Oui, 
sans  doute,  et  c'est  dans  cette  pensée  que  je 
sollicite  votre  appui  auprès  de  l'empereur  et 
du  gouvernement  autrichien.  » 

Gouverneur  Morris  n'avait  pas  attendu  celte 
lettre  pour  agir,  mais  elle  lui  fut  cependant 
utile. 

Le  18  décembre,  dans  l'entrevue  qu'il  eut 
avec  le  baron  de  Thugut,  après  lui  avoir 
donné  sur  la  politique  des  diverses  puissances 
des  renseignements  précis,  Morris  montra  au 
ministre  la  lettre  de  la  marquise  de  Montagu, 
et  demanda  la  mise  en  liberté  de  La  Fayette. 
Thugut  répondit  qu'il  serait  probablement 
délivré  à  la  paix.  A  cela,  Morris  répliqua 
qu'il  n'en  avait  jamais  douté,  mais  qu'il  aurait 
voulu  hâter  la  délivrance,  ajoutant  que  cette 
mesure  ferait  un  bon  effet  en  Angleterre.  Le 
ministre   répliqua  à  son  tour  que  si  l'Angle- 


104       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

terre  voulait  réclamer  La  Fayette,  on  serait 
bien  aise  de  s'en  débarrasser  de  cette  manière. 

Le  lendemain  de  cette  conversation,  Morris 
voulant  renseigner  madame  de  La  Fayette,  lui 
écrivit  une  lettre  qu'il  confia  au  baron  de 
Thugut,  mais  cette  lettre  ne  sortit  pas  du  cabi- 
net du  ministre,  et  tous  les  efforts  de  l'amitié 
furent  stériles. 

Heureusement,  les  démarches  du  Directoire 
commencèrent  dans  les  premiers  jours  de  1797. 
Dans  une  dépêche  du  général  Glarke,  du 
14  thermidor  an  X  (le'"  avril  1797),  il  est  en 
effet  parlé  de  démarches  particulières,  entre- 
prises par  lui  depuis  près  de  huit  mois.  Dans 
le  texte  des  préliminaires  de  Léoben  (15  avril)  il 
n'était  pas  question  des  prisonniers  d'Olmiitz. 
L'article  9,  qui  mentionne  la  reddition  des 
prisonniers  de  guerre  des  deux  partis,  pour- 
rait seul  y  faire  allusion. 

C'est  après  la  conclusion  des  préliminaires 
de  paix  qu'arrivait  à  Vienne  le  général  Glarke. 
Il  était  porteur  de  cette  lettre  de  Carnot, 
alors  président  du  Directoire,  lettre  datée  du 


LES   DERNIÈRES   AiXNÉES   DE    LA    FAYETTE.        105 

l^'  août  et    adressée    au    glorieux    chef    des 
armées  d'Italie  : 

«  Sur  de  nouvelles  réclamations  que  l'on 
adresse  au  Directoire,  citoyen  général,  concer- 
nant les  prisonniers  d'Olmûtz,  le  Directoire 
vous  rappelle  le  désir  qu'il  vous  a  manifesté 
de  voir  cesser  leur  captivité  le  plus  tôt  possible. 
Il  ne  doute  pas  que  vous  ne  partagiez  l'intérêt 
que  leur  malheur  lui  inspire.  » 

Thugut,  ainsi  mis  en  demeure,  eût  désiré 
que  l'empereur,  sans  y  être  contraint,  prononçât 
la  libération. 

«  J'y  consens,  dit  l'empereur,  mais  vu  l'in- 
compatibilité des  principes  bien  connus  de  La 
Fayette  avec  ceux  qui  constituent  la  tranquillité 
de  mes  États,  il  faut  exiger  des  prisonniers 
l'engagement  écrit  qu'ils  ne  remettront  plus  les 
pieds  en  Autriche, sans  une  autorisation  spéciale.  » 

L'officier,  qui  fut  chargé  de  leur  soumettre 
cette  proposition,  était  l'ancien  commandant  de 


106   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  l,A  FAYETTE. 

Namur,  le  major  général  marquis  de  Ghas- 
teler.  C'était  un  parfait  gentilhomme,  fort  ins- 
truit et  d'une  éducation  accomplie  ^ 

Le  jour  même  de  son  arrivée  à  Olmùtz 
(25  juillet  1797),  La  Fayette  et  ses  deux  amis 
avaient  été  prévenus  qu'une  note  remise  au 
marquis  de  Gallo,  ministre  plénipotentiaire  de 
l'empereur,  par  les  généraux  Bonaparte  et 
Clarke,  au  nom  du  Directoire,  renfermait  cette 
phrase  : 

«  Les  soussignés  ont  déjà  eu  l'honneur 
d'entretenir  M.  le  marquis  de  Gallo  à  Léoben 
de  l'intérêt  que  prend  la  République  au  sort 
des  prisonniers  d'Olmùtz;  ils  espèrent  que 
M.  de  Gallo  voudra  bien  interposer  ses  bons 
offices  auprès  de  Sa  Majesté  Impériale  pour  que 
lesdits  prisonniers  soient  mis  en  liberté  et  aient 
la  faculté  de  se  rendre  en  Amérique  ou  dans 
tout  autre  endroit,  sans  pourtant  qu'ils  puissent 
actuellement  se  rendre  en  France.  » 

1.  Correspondance,  t.  IV.  p.  294. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   107 

Nous  possédons  deux  récits  de  la  mission  du 
marquis  de  Ghasteler  :  l'un  est  contenu  dans 
une  dépêche  adressée  par  lui  au  baron  de 
Thugut,  du  26  juillet;  l'autre  a  été  dicté  à 
madame  de  La  Fayette  par  son  mari.  Ces  deux 
récits  se  complètent. 

L'empereur  avait  été  très  alîectô  des  bruits 
répandus  à  l'étranger  sur  les  mauvais  traite- 
ments subis  par  les  prisonniers,  et  il  avait 
chargé  M.  de  Ghasteler  de  les  interroger  spé- 
cialement sur  ce  points 

Sommé  de  s'expliquer,  La  Fayette  répondit 
avec  feu  que  pour  des  traitements  personnels 
il  n'en  avait  pas  souffert,  mais  que  pour  le 
reste  il  était  on  ne  peut  plus  mal;  que  si  ses 
amis  avaient  publié  des  plaintes,  ils  ne  pou- 
vaient point  avoir  exagéré;  que  dans  aucun 
cas  il  ne  voulait  les  démentir.  Il  entra  alors 
dans  le  détail  de  petites  incommodités.  Il  ajouta  : 

«  On  a  eu  la  barbarie  de  me  laisser  deux 
ans  sans  nouvelles  de  ma  femme   et  de  mes 

1.  Bùdinger,  Staals  archiv.  Auhang  E.,  pp.  50  et  suivantes. 


108       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

filles,  pendant  qu'elles  étaient  sous  les  couteaux 
des  Jacobins  ;  Latour-Maubourg  et  Bureaux  de 
Pusy  sont  à  trente  toises  de  moi  et  voilà  trois 
ans  que  je  n'ai  pu  les  voir.  »  —  «  Il  m'objecta 
différentes  autres  choses  trop  longues  à  rap- 
porter. » 

L'enquête  se  poursuivit  vis-à-vis  de  madame 
de  La  Fayette. 

«  Elle  me  dit  qu'elle  n'avait  jamais  pu  ob- 
tenir deux  lits  pour  ses  lilles,  quoique  l'une 
eût  une  maladie  contagieuse  ;  qu'il  était  bien 
dur  pour  une  mère  d'être  privée  des  nou- 
velles de  son  fils  ;  qu'elle  avait  écrit  à  Vienne 
pour  se  plaindre  de  ce  procédé,  mais  qu'elle 
n'avait  pas   reçu  de    réponse.  » 

■  Après  avoir  énuméré  les  autres  griefs  que  nous 
connaissons,  madame  de  La  Fayette  ajoutait  : 

«  Qu'enfin  les  médecins  ayant  dit  que  le  seul 
moyen  de  la  guérir  d'une  maladie  scorbutique 


LES  DERNIÈRES  AXNÉKS  DE  LA  FAYETTE.   109 

gagnée  dans  sa  prison  était  d'en  sortir,  la  Cour 
de  Vienne  n'avait  voulu  lui  accorder  sa  sortie 
qu'à  condition  qu'elle  n'y  rentrerait  plus  ;  que 
c'avait  été  demander  sa  mort,  puisqu'elle  était 
décidée  à  rester  près  de  son  mari.  » 

MM.  de  Latour-Maubourg  et  Bureaux  de 
Pusy  déposèrent  avec  la  même  énergie. 

Le  second  point  de  la  mission  de  M.  de 
Chasteler  était  plus  important. 

L'empereur  exigeait  du  prisonnier  qu'il  passât 
en  Amérique.  La  Fayette  répondit  avec  chaleur  : 

«  L'empereur  m'a  fait  arrêter  en  terre  neutre 
contre  le  droit  des  gens;  je  n'ai  aucun  compte 
à  lui  rendre  de  ma  conduite,  ni  de  mes  projets 
ultérieurs  ;  je  ne  veux  prendre  aucun  enga- 
gement avec  lui,  qui  semble  lui  donner  des 
droits  sur  ma  personne.  » 

Alors  l'envoyé  impérial  lui  dit  très  nettement 
qu'il  était  regardé  en  Europe  comme  le  chef 
de  la  doctrine  nouvelle,  et  les  principes  qu'il 


110   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  I.A  FAYETTE. 

professait  étant  incompatibles  avec  la  tranquil- 
lité de  la  monarchie  autrichienne,  Sa  Majesté 
devait  à  la  raison  d'État  de  ne  pas  lui  rendre 
la  liberté  avant  qu'il  eût  promis  de  ne  pas 
rentrer  sur  le  territoire  autrichien,  sans  une 
permission  spéciale.  La  Fayette  commença  par 
plaisanter  sur  l'honneur  que  lui  faisait  l'em- 
pereur de  traiter  avec  lui  de  puissance  à  puis- 
sance et  de  croire  qu'un  simple  individu  fût 
redoutable  pour  une  aussi  vaste  monarchie.  Le 
marquis  de  Chasteler  le  ramena  à  la  question. 
Alors  La  Fayette  lui  déclara  qu'il  n'avait  au- 
cune envie  de  remettre  les  pieds  ni  à  la  cour 
de  l'empereur,  ni  en  Autriche,  non  seulement 
sans  sa  permission,  mais  même  quand  il  re- 
cevrait de  lui  une  invitation  spéciale  ;  que  ce- 
pendant il  devait  à  ses  principes  de  ne  recon- 
naître au  gouvernement  autrichien  aucun  droit; 
que  ce  que  lui,  M.  de  Chasteler,  croyait  de- 
voir à  son  souverain,  M.  La  Fayette  le  devait 
à  la  souveraineté  du  peuple  français.  M.  de 
Chasteler  répondit  qu'il  ne  lui  était  pas  per- 
mis d'admettre  de  pareilles  explications  et  qu'il 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   111 

allait  mander  le  soir  par  un  courrier  que  cela 
ne  pouvait  pas  s'arranger  comme  on  l'avait  cru  '. 

La  Fayette  demanda  froidement  à  quelle 
heure  partait  le  courrier.  M.  de  Chasteler 
trouva  un  prétexte  pour  ne  l'envoj^er  qu'après 
leur  conversation,  qui  devait  recommencer  le 
soir  à  sept  heures. 

A  l'heure  dite,  le  prisonnier  manifesta  le 
désir  de  se  concerter  avec  ses  compagnons 
d'infortune  pour  décider  ce  qu'ils  devaient  aux 
circonstances  et  à  eux-mêmes.  «  Cela,  ajoutait- 
il,  avancera  plus  les  affaires  que  huit  jours 
de  conférences  isolées.  »  Ce  fut  alors  que  les 
trois  prisonniers  furent  réunis  pour  délibérer 
en  commun.  Ils  se  voyaient  pour  la  première 
fois  depuis  leur  entrée  dans  la  prison  d'Ol- 
mûtz. 

Après  quelques  instants  laissés  aux  épan- 
chements  de  la  joie  de  se  retrouver,  ils  se 
mirent  immédiatement  d'accord  sur  la  décla- 
ration suivante  que  rédigea  La  Fayette. 

1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  IV. 


112       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

«  La  commission  dont  M.  le  marquis  de 
Chasteler  est  chargé  me  paraît  se  réduire  à 
trois  points  : 

»  lo  Sa  Majesté  Impériale  souhaite  faire 
constater  notre  situation  ;  je  suis  disposé  à  ne 
lui  porter  aucune  plainte.  On  trouvera  plu- 
sieurs détails  dans  les  lettres  de  ma  femme, 
et  s'il  ne  suffit  pas  à  Sa  Majesté  Impériale  de 
relire  les  instructions  envoyées  de  Vienne  en 
son  nom,  je  donnerai  volontiers  au  marquis 
de  Chasteler  les  renseignements  qu'il  peut 
désirer  ; 

»  2°  Sa  Majesté  l'empereur  et  roi  voudrait 
être  assurée  qu'immédiatement  après  ma  dé- 
livrance je  partirai  pour  l'Amérique;  c'est  une 
intention  que  j'ai  souvent  manifestée,  mais 
comme  dans  le  moment  actuel  ma  réponse 
semblerait  reconnaître  le  droit  de  m'imposer 
cette  condition,  je  ne  crois  pas  qu'il  me  con- 
vienne de  satisfaire  à  cette  demande  ; 

»  3°  Sa  Majesté  me  fait  l'honneur  de  me 
signifier  que  les  principes  que  je  professe 
étant  incompatibles  avec  la  sûreté  du  gouver- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   113 

nement  autrichien,  elle  ne  veut  pas  que  je 
puisse  rentrer  dans  ses  États  sans  sa  permis- 
sion spéciale.  Il  est  des  devoirs  auxquels  je  ne 
puis  me  soustraire;  j'en  ai  envers  les  États- 
Unis,  j'en  ai  surtout  envers  la  France,  et  je 
ne  dois  m'engager  à  quoi  que  ce  soit  de  con- 
traire aux  droits  de  ma  patrie  sur  ma  per- 
sonne. A  ces  exceptions  près,  je  puis  assurer 
monsieur  le  général  marquis  de  Chasteler  que 
ma  détermination  invariable  est  de  ne  mettre 
le  pied  sur  aucune  terre,  soumise  à  l'obéissance 
de  Sa  Majesté  le  roi  de  Bohême  et  de 
Hongrie*.  » 

Chacun  des  prisonniers  signa  cette  déclara- 
tion et  remit  un  engagement  par  lequel  il 
promettait  sur  l'honneur  de  n'entrer,  dans 
aucun  temps,  dans  les  provinces  héréditaires 
de  l'empereur  d'Autriche,  sans  en  avoir  obtenu 
la  permission  spéciale,  sauf  les  droits  de  la 
France  sur  leur  personne. 

1.  Vie  de  madame  de  La  Fayette. 


114   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

M.  de  Chasteler  partit  pour  Vienne  porteur 
de  la  déclaration.  Sa  forme  ne  plut  pas  à 
l'empereur,  et  il  se  refusa  à  la  mise  en  liberté 
des  prisonniers.  Thugut  fut  profondément 
découragé. 

C'est  le  dévouement  absolu  d'un  homme 
jusqu'alors  peu  connu  qui  aida  à  aplanir 
toutes  les  difficultés.  Nous  voulons  parler  de 
Louis  Romeuf. 

Compatriote  de  La  Fayette,  né  près  de  Cha- 
vaniac,  il  avait  été  son  aide  de  camp.  Depuis 
six  mois,  le  général  Clarke  l'avait  attaché  à  sa 
mission  diplomatique,  et  connaissant  son 
ardent  désir  de  coopérer  à  la  délivrance  des 
prisonniers  d'Olmùtz,  il  lui  fournit  l'occasion 
de  se  rendre  à  Vienne  afin  d'obtenir  le  concours 
puissant  de  Thugut.  Clarke,  d'accord  ayec 
Bonaparte,  avait  en  effet  adressé  au  gouver- 
nement autrichien  une  demande  officielle  et  il 
n'avait  pas  encore  reçu  de  réponse  décisive. 
Le  voyage  de  Romeuf  à  Vienne  était  ainsi 
motivé.  Il  y  arriva  le  1^^  août  IT'JT. 

Muni  d'une  lettre  quasi-officielle  de  Clarke, 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE-   115 

Romeuf  ne  perd  pas  un  instant,  se  met  en 
rapport  avec  le  secrétaire  d'État,  M.  de  Gallo, 
et  dans  une  dépêche  importante,  datée  de 
Vienne,  9  août  1797,  il  explique  à  La  Fayette, 
qu'après  un  séjour  à  l'armée  d'Italie,  il  lui  a 
été  permis  de  venir  presser  les  démarches  qui 
devaient  conduire  à  sa  délivrance.  Il  parle  de 
l'intérêt  que  Bonaparte  et  Clarke  ont  mis  à 
cette  cause  et  il  continue  en  ces  termes  : 

«  M.  de  Gallo,  dont  il  m'est  impossible  de 
trop  louer  les  procédés,  m'a  instruit,  en 
arrivant  ici,  des  propositions  qui  vous  ont  été 
faites  et  de  la  manière  dont  elles  ont  été  reje- 
tées par  vous.  J'ai  admiré  votre  inébranlable 
caractère;  mais  je  vous  avoue  que  de  la  façon 
dont  il  m'a  parlé  de  la  détermination  de 
l'empereur,  j'ai  tremblé  que  cette  circons- 
tance ne  retardât  encore  le  jour  que  nous 
attendons  avec  une  si  grande  impatience... 
J'ai  vivement  sollicité,  par  l'intermédiaire  de 
M.  de  Gallo,  qu'il  me  fût  accordé  d'aller 
embrasser  les  trois  martyrs  de  la  belle  cause 


116       LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

à  laquelle  je  suis  attaché.  Cette  faveur  m'a  été 
constamment  refusée.  » 

Mais  la  partie  la  plus  intéressante  de  cette 
dépêche  est  la  relation  de  l'entrevue  de  Romeuf 
avec  Thugut  : 

«  Il  m'a  paru  fort  aigri  par  la  façon  dont 
a  été  repoussée  par  vous  la  parole  exigée,  et 
sans  m'arrêter  aux  détails  d'un  assez  long 
entretien  qu'il  a  bien  voulu  m'accorder,  voici 
quel  en  a  été  le  résultat  :  l'empereur  renonce 
à  l'arrangement  qu'il  vous  avait  présenté.  Il 
n'est  plus  question  d'aucune  parole  écrite  ou 
verbale  de  votre  part. 

»  Voici  les  nouveaux  arrangements  proposés  : 
»  Le  gouvernement  autrichien  désire  que  le 
consul  américain  à  Hambourg,  chez  qui  vous 
serez  déposé,  promette,  avant  de  vous  recevoir, 
de  vous  engager  à  quitter  celte  ville  avant 
seize  jours...  Comme  il  n'est  question  d'aucun 
engagement  qui  compromette  votre  indépen- 
dance, j'espère  que  vous  ne  me  désapprouverez 


LES  DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.        117 

pas  pour  celui  que  j'ai  pris  d'aller  communi- 
quer tout  cela  moi-même  à  M.  Parish  et  de 
m'entendre  avec  lui  et  le  ministre  de  l'empe- 
reur dans  la  même  ville...  M.  de  Thugut  m'a 
engagé  lui-même  à  vous  écrire  et  m'a  donné 
la  certitude  que  ma  lettre  vous  serait  exacte- 
ment remise.  Si  chaque  instant  que  je  perds 
pesait  moins  sur  mon  cœur,  j'attendrais  votre 
réponse  à  Ratisbonne  où  je  joindrai,  en  allant 
à  Hambourg,  madame  de  Maubourg  et  ses 
deux  filles  aînées,  madame  de  Pusy  et  sa  fille. 
Je  désire  bien  qu'il  leur  soit  permis  ainsi  qu'à 
moi  de  venir  vous  recevoir  aux  portes  de  votre 
citadelle;  mais  il  ne  faut  pas  s'en  flatter.  Ce 
sera  à  Hambourg  que  nous  aurons  le  bonheur 
de  vous  revoir.  Je  m'enivre  de  l'espoir  que  le 
moment  n'en  est  pas  éloigné.  » 

Les  documents  publiés  à  Vienne  achèvent  le 
récit  de  M.  Romeuf  *. 
Dans  un  entretien  du  baron  de  Thugut  avec 

1.  Voir  Max  Bùdinger  :  Annexe;  dépèche  de  Thugut  à  Buol- 
Schauenstein,  9  août  1797;  dépêche  de  Romeuf,  17  août  1797. 


118       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

un  secrétaire  de  Glarke,  M.  Perret,  l'idée  avait 
été  pour  la  première  fois  mise  en  avant  de 
remettre  La  Fayette  à  John  Parish,  consul  des 
États-Unis,  afin  de  l'embarquer  pour  l'Amé- 
rique ou  pour  la  Hollande.  C'est  dans  ce  but 
qu'un  passeport  fut  donné  à  Romeuf.  Il  partit 
pour  Hambourg  ;  un  mois  s'étant  écoulé  sans 
que  la  question  fût  résolue,  il  écrivit  à 
Thugut  : 

«  Je  ne  puis  attribuer  le  retard  de  la  déli- 
vrance des  prisonniers  d'Olmiitz  qu'à  celui 
des  postes,  dont  Votre  Excellence  a  eu  la  bonté 
de  m'entretenir...  Dans  le  cas  où  Votre  Excel- 
lence ne  jugerait  pas  à  propos  d'accorder  cette 
demande,  je  la  prie  de  vouloir  bien  me  faire 
expédier  un  passeport,  pour  que  je  puisse  me 
rendre  auprès  de  mon  général  en  Italie  par  la 
voie  la  plus   prompte.  » 

Romeuf  n'ignorait  pas,  en  effet,  que  depuis 
son  départ  de  Vienne,  la  Russie  avait  notifié  la 
décision  de  ne  plus  faire  partie  de  la  coalition 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   119 

et  que  l'empereur  d'Autriche  avait  ordonné  à 
son  représentant  à  Hambourg,  le  baron  de 
Buol-Schauenstein,  de  s'occuper  spécialement  de 
l'affaire  d'Olmiitz,  Par  une  dépêche  à  Thugut 
(27  septembre),  il  lui  faisait  connaître  que 
Parish  avait  promis  d'engager  les  prisonniers 
à  quitter  Hambourg  dix  jours  après  leur 
arrivée,  en  même  temps  qu'il  mettait  à  la 
disposition  de  Romeuf  tout  l'argent  nécessaire 
pour  le  voyage.  Romeuf  ne  recevant  aucune 
réponse,  partait  pour  Dresde  afin  d'y  attendre 
l'arrivée  des  libérés  ^ 

Ce  fut  seulement  le  9  septembre  4797  que 
Thugut  notifia  l'ordre  impérial  de  mise  en 
liberté;  chose  singulière,  dans  une  lettre  à 
Parish,  postérieure  de  quelques  jours,  il  ne 
mentionne  aucun  engagement  positif  envers  la 
France;  mais  il  parle  de  la  déférence  parti- 
culière de  Sa  Majesté  pour  l'intérêt  que  les 
États-Unis  d'Amérique  avaient  paru  attacher 
à  la  libération  des  prisonniers. 

1.  La  Fayetle  in  Oeslerreich.  Dépêche,  page  69. 


420       LES   DERNIÈRES   ANNÉES       E    LA   FAYETTE. 

Le  18  septembre,  cinq  ans  et  un  mois  après 
Farrestation  de  La  Fayette,  de  Latour-Mau- 
bourg  et  de  Pusy,  et  vingt-trois  mois  après 
l'arrivée  de  madame  La  Fayette  et  de  ses  fdles, 
les  portes  de  la  prison  s'ouvrirent.  Le  départ 
d'Olmùtz  s'effectua  sous  la  conduite  du  major 
d'Annerliammer  ;  les  prisonniers  purent  sur 
la  route  apercevoir  un  instant  Louis  Romeuf 
qui  venait  au-devant  d'eux.  De  temps  en 
temps  ils  cherchaient  à  se  rapprocher  de  lui, 
mais  c'était  avec  de  grandes  précautions,  jus- 
qu'à ce  qu'on  fut  hors  des  États  héréditaires 
d'Autriche.  Ils  se  rejoignirent  seulement  à 
Dresde.  Le  voyage  à  partir  de  Leipsick  fut  un 
triomphe  continuel.  On  se  pressait  pour  voir 
La  Fayette  et  ses  compagnons.  Les  prisonniers, 
qui  d'abord  n'avaient  pu  supporter  l'impres- 
sion de  Tair  extérieur,  reprenaient  chaque 
jour  des  forces.  Mais  la  santé  de  madame  de 
La  Fayette  les  empêchait  de  se  livrer  à  la  joie. 
((  La  fatigue  du  voyage,  dit  madame  de  Las- 
teyrie,  était  trop  grande  dans  l'état  d'épuise- 
ment et  de  maladie  où  elle  se  trouvait.  Elle 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.        121 

faisait  effort  pour  répondre  aux  nombreux 
hommages  dont  elle  était  l'objet.  »  Au  milieu 
de  souffrances  sans  nom,  elle  avait  vaillam- 
ment payé,  de  plusieurs  mois  de  captivité  de 
plus,  la  satisfaction  que  lui  avait  causée  la 
déclaration  de  son  mari  en  réponse  à  la  de- 
mande du  gouvernement  autrichien;  mais  elle 
était  à  bout  de  forces  ^ 

Le  4  octobre  on  arriva  enfin  à  Hambourg. 
D'après  des  témoins  oculaires,  la  réception 
faite  à  La  Fayette  fut  celle  d'un  libérateur  ou 
d'un  conquérant.  Gouverneur  Morris  dînait 
avec  M.  de  Buol,  lorsque  le  consul  américain, 
M.  Parish,  leur  envoya  dire  que  La  Fayette  et 
ses  compagnons  étaient  arrivés.  Morris  prit  le 
baron  dans  sa  voiture  pour  aller  accomplir  la 
formalité  de  la  mise  en  liberté.  «  La  mission 
fut  accomplie  avec  dignité^.  » 

D'après  les  notes  de  Gouverneur  Morris,  con- 
firmant la  dépêche  de  Thugut,  La  Fayette  fut 


1.  Vie  de  madame  do  La  Fayette,  p.  385. 

2.  Mémorial  de  Gouverneur  Morris. 


122   LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

libéré  par  égard  pour  les  Étals-Unis;  c'était 
un  acte  d'habileté  du  cabinet  autrichien  que 
de  le  faire  croire.  Mais  La  Fayette  et  l'opinion 
publique  ne  s'y  laissèrent  pas  prendre.  En 
réalité,  c'étaient  les  victoires  des  armées 
françaises  qui  avaient  tranché  la  question.  La 
condition  des  prisonniers  d'Olmiitz  avait  été 
discutée  à  Léoben,  Leurs  sentiments  ne  se 
méprirent  pas  et  leur  reconnaissance  alla  droit 
à  la  France  et  au  jeune  vainqueur  des  cam- 
pagnes d'Italie. 

Dès  le  lendemain  de  leur  arrivée  à  Ham- 
bourg, ils  faisaient  remercier  M.  de  Talleyrand, 
ministre  des  relations  extérieures,  et  ils  écri- 
vaient cette  lettre  à  Bonaparte  : 

«  Le  6  octobre  1797. 

»  Citoyen  général, 

»  Les  prisonniers  d'Olmiitz,  heureux  de 
devoir  leur  délivrance  à  nos  irrésistibles 
armes,  avaient  joui  dans  leur  captivité  de  la 
pensée   que   leur   liberté   et    leur  vie   étaient 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   123 

attachées  aux  triomphes  de  la  République  et 
à  votre  gloire  personnelle.  Ils  jouissent  aujour- 
d'hui de  l'hommage  qu'ils  aiment  à  rendre  à 
leur  libérateur.  Il  nous  eût  été  bien  doux, 
Citoyen  général,  d'aller  vous  offrir  nous- 
mêmes  l'expression  de  ces  sentiments,  de  voir 
de  près  le  théâtre  de  tant  de  victoires,  l'armée 
qui  les  remporta  et  le  héros  qui  a  mis  notre 
résurrection  au  nombre  de  ses  miracles.  Mais 
vous  savez  que  le  voyage  de  Hambourg  n'a  pas 
été  laissé  à  notre  choix  ;  c'est  du  lieu  que 
nous  avons  dit  adieu  à  nos  geôliers  que  nous 
adressons  nos  remerciements  à  leur  vain- 
queur... 

«  Salut  et  respect. 

»  LA  FAYETTE, 

»  LATOUK-MAUBOURG, 

»  BUREAUX  DE  PUSY.  » 


CHAPITRE   II 


LA    FAYETTE     SOUS    LE    CONSULAT 
ET    l'empire 


1 


L'Europe  entière  s'était  émue  en  apprenant 
la  délivrance  des  prisonniers  d'Olmûtz.  La 
Fayette,  à  peine  arrivé  à  Hambourg,  recevait 
la  visite  de  ses  anciens  aides  de  camp  accourus 
de  Paris.  Klopstock,  le  noble  poète,  venait 
l'embrasser;  Archinoltz,  un  de  ses  fidèles  cor- 
respondants, ne  le  quittait  plus.  Les  Améri- 
cains présents  lui  votaient  une  adresse.  C'était 
à  qui  lui  écrirait.  Mais,  parmi  tant  de  lettres 
affectueuses,  aucune  ne  lui  remua  plus  le 
cœur  que  celle  envoyée  par  madame  de  Slaël 
dès  la  première  nouvelle  de  sa  prochaine  déli- 
vrance. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   125 

1  20  juin  1797. 

»  J'espère  que  cette  lettre  vous  parviendra. 
Je  voudrais  être  une  des  premières  personnes 
qui  vous  parlât  de  tous  les  sentiments  d'indi- 
gnation, de  douleur,  d'espérance,  de  crainte, 
d'inquiétude,  de  découragement,  dont  votre 
sort,  pendant  ces  cinq  années,  a  rempli  l'âme 
de  ce  qui  vous  aime.  Je  ne  sais  pas  s'il  est  pos- 
sible de  vous  rendre. supportables  vos  cruels 
souvenirs.  J'ose  cependant  vous  dire  que  pen- 
dant que  la  calomnie  a  défait  toutes  les  répu- 
tations, que  les  factions  se  sont  attachées  aux 
individus,  ne  pouvant  triompher  de  la  cause, 
votre  malheur  a  préservé  votre  gloire,  et  si 
votre  santé  peut  se  remettre,  vous  sortez  tout 
entier  de  ce  tombeau,  où  votre  nom  a  acquis 
un  nouveau  lustre. 

»  Venez  directement  en  France!  Il  n'y  a 
pas  d'autre  patrie  pour  vous.  Vous  y  trouverez 
la  république  que  votre  opinion  appelait 
lorsque  votre  conscience  vous  liait  à  la  royauté; 
vous  la  trouverez  illustrée  par  la  victoire  et 


126       1,ES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

délivrée  des  crimes  qui  ont  souillé  son  ori- 
gine; vous  la  soutiendrez,  parce  qu'il  ne  peut 
plus  exister  en  France  de  liberté  que  par  elle, 
et  que  vous  êtes,  comme  héros  et  comme  mar- 
tyr, tellement  uni  à  la  liberté,  qu'indifférem- 
ment je  prononce  votre  nom  et  le  sien  pour 
exprimer  ce  que  je  désire  pour  l'honneur  et 
la  prospérité  de  la  France. 

»  Venez  en  France!  vous  y  trouverez  des  amis 
qui  vous  sont  dévoués,  et  laissez- moi  espérer 
que  mon  occupation  constante  de  vous,  mes  inu- 
tiles efforts  pour  vous  servir,  me  donneront  quel- 
ques droits  à  un  peu  d'intérêt  de  votre  part.  » 

Cette  lettre  si  éloquente  et  qui  marque  une 
date  dans  les  divers  états  d'esprit  de  madame 
de  Staël,  était  suivie  de  quelques  lignes  affec- 
tueuses et  aimables  de  Mathieu  de  Montmo- 
rency, alors  à  Coppet  :  «  La  constante  occupation 
de  vos  malheurs  et  de  votre  courage  a  survécu 
en  moi  et  survivra  toujours  à  mon  éloignement 
de  toute  activité,  mais  je  crois  que  je  retrou- 
verais tout  mon  ancien  enthousiasme  pour  fêter 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        127 

celui  à  qui  j'en  ai  vu  un  si  constant  pour  la 
liberté.  »  Cette  unanimité  de  toutes  les  âmes 
libérales  à  fêter  La  Fayette  est  le  jugement  le 
plus  favorable  de  sa  conduite  pendant  la  Ré- 
volution. 

Les  deux  ou  trois  jours  qu'il  passa  à  Ham- 
bourg furent  employés  à  remercier  Huger, 
Fitz-Patrick ,  Masclet  '.  Ses  lettres  sont  vi- 
brantes de  reconnaissance  et  d'affection;  elles 
honorent  son  cœur  qui  resta  toujours  droit  et 
bon.  Il  s'acquittait  le  mieux  qu'il  pouvait  de 
cette  dette  la  plus  sacrée  dès  le  premier  jour 
de  sa  mise  en  liberté. 

M.  Parish  avait  fini  par  représenter  à  M.  de 
Buol  que  la  saison  avancée,  la  mauvaise  santé 
de  madame  de  La  Fayette  ne  rendaient  plus 
possible  le  départ  de  la  famille  pour  l'Amé- 
rique; que,  d'autre  part,  les  événements  qui 
s'accomplissaient  à  Paris  ne  permettaient  pas 
une    installation    en   Hollande.   Un    troisième 


1.  Correspondance,  t.  IV,  p.  375  et  suiv. 
Mémoires  d'Anne-Paule-Dominique  de  Noailles,  marquise  de 
Montagu,  par  M.  Callet,  Rouen,  1859,  t.  I,  p.  172. 


128       LES    DEftMÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

parti  s'imposait  :  le  séjour  dans  le  Holstein; 
c'est  celui  qui  fut  adopté.  L'installation  de 
La  Fayette  à  Hambourg  était  surtout  ce  que  le 
gouvernement  autrichien  voulait  éviter'. 

Le  10  octobre,  le  général  et  sa  famille  par- 
tirent en  effet  pour  Witmold,  où  la  sœur  de 
madame  de  La  Fayette,  la  marquise  de  Mon- 
lagu,  et  leur  tante,  la  comtesse  de  Tessé,  s'é- 
taient fixées  pendant  l'émigration.  Ce  fut  un 
grand  événement.  «  Le  son  des  trompettes  du 
jugement  dernier  ne  les  eût  pas  autrement 
émues  que  la  fanfare  du  postillon  annonçant, 
suivant  l'usage  allemand,  l'entrée  dans  la 
ville.  »  Les  prisonniers  d'Olmùtz  arrivaient. 
Madame  de  Montagu  courut,  éperdue,  aux 
bords  du  lac  et  se  jeta  dans  un  petit  bateau 
à  voiles  qui  n'avait  pour  pilote  que  le  vieux 
M.  de  Mun.  Elle  se  fit  conduire  à  Ploën  et  se 
trouva  bientôt  dans  les  bras  de  sa  sœur.  Il  lui 
semblait,  en  la  voyant,  «  qu'elle  retrouvait  en 
elle  plus  qu'elle-même,  c'est-à-dire   sa  mère, 

1.  Voir  Dépêches  de  Buol  à  Thugut    et  de  Thugut  à  Parish, 
4  et  14  novembre  1797. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   129 

sa  sœur  de  Noailles  et  tout    ce  qu'elle   avait 
perdu  ». 

Le  général,    bienveillant,    doux   et    calme, 
comme  à  l'ordinaire,  présenta  à  sa  belle-sœur, 
ses   fidèles  Bureaux   de  Puzy  et  Latour-Mau- 
bourg,  puis  Théodore  de  Lameth,  son  ancien 
aide  de  camp,  et  Pellet,    un  de  ses  officiers 
d'ordonnance,  qui   étaient  venus  le  rejoindre 
en  route.  Madame  de  Tessé  attendait  sa  nièce 
sur  la  rive;  elle  la  reçut  avec  tendresse,  et  ce 
fut,  ce  jour-là  et  les  suivants,  fête  à  Witmold. 
Toute  la  parenté  y  fut  logée.    Les  amis  s'ins- 
tallèrent à  Ploën,  mais  ils  passaient  le  lac  deux 
ou  trois  fois  par  jour.  «  Les  eaux  de  ce  pauvre 
petit  lac,  ordinairement  si  tranquille,  n'étaient 
pas  plus  troublées  par  ce  va-et-vient  continuel 
que  ne  l'était,  au  fond  de  l'âme,  madame  de 
Montagu  par  le  bruit  et  la  véhémence  inaccou- 
tumés des  entretiens  de  la  table  et  du  salon. 
Il  ne  faut  pas  demander  de  quoi  l'on  y  par- 
lait. De  quoi  y  eût-on   parlé,   sinon   de  poli- 
tique? » 

Le  champ  était  vaste  et  on  le  parcourait  en 

9 


430   LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

tous  sens,  du  matin  au  soir.  Madame  de  Tessé, 
qui  était  là  dans  son  élément,  ranimait  la  con- 
versation quand  elle  languissait.  Nous  connais- 
sons madame  de  Tessé,  un  des  t3'pes  les  plus 
accomplis  de  la  femme  du  xviii^  siècle,  avec 
ses  yeux  perçants,  sa  bouche  fine,  mais  tirail- 
lée par  un  tic  nerveux  qui  la  faisait  grimacer 
en  parlant,  avec  infiniment  de  grâce  et  encore 
plus  d'esprit.  Incrédule  et  charitable,  «  on  la 
voyait  plus  souvent  sur  le  chemin  des  pauvres 
que  sur  le  chemin  de  l'église  ».  C'était  elle 
qui,  tour  à  tour  mordante  et  sentencieuse, 
discourait  le  plus  au  milieu  du  silence  de  l'au- 
ditoire attentif.  Les  aides  de  camp  du  général 
apportaient  dans  la  discussion  un  peu  moins 
d'esprit  et  plus  de  passion;  ils  avaient  moins 
d'aigreur  contre  la  Révolution  qui  les  avait 
proscrits  que  contre  les  émigrés  qui  avaient 
applaudi  à  leur  chute,  et  contre  les  princes 
qui  avaient  refusé  de  s'appuyer  sur  eux.  On 
pouvait  pressentir  leur  opposition  sous  la  Res- 
tauration. 
Quant  à  La  FaA^ette  «  il  était  si  peu  changé 


LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.   131 

qu'on  rajeunissait  en  l'écoutant.  On  était  tou- 
jours avec  lui  à  la  déclaration  des  droits  de 
l'homme  et  à  l'aurore  de  la  Révolution.  Le 
reste  n'était  qu'un  accident,  déplorable  sans 
doute,  mais  qui  n'était  pas  à  son  avis  plus 
décourageant  que  l'histoire  des  naufrages  ne 
l'est  pour  les  bons  marins  >■>.  Tel  il  fut  jus- 
qu'à la  dernière  heure  de  sa  vie,  conservant 
toujours  la  même  intrépidité  et  la  même 
foi  dans  les  destinées  de  la  France.  Il  était 
homme,  si  l'occasion  s'en  présentait,  comme 
disait  madame  de  Montagu,  à  se  rembarquer 
au  premier  jour  sur  les  quatre  planches  mal 
jointes  du  radeau  de  1791  et  à  risquer  de  nou- 
veau sa  fortune,  et  non  pas  seulement  la  sienne, 
dans  l'entreprise. 

Il  avait  le  tempérament  des  chevaliers  d'au- 
trefois et  le  même  calme  dans  l'ardeur.  «  Gil- 
bert, écrivait  à  madame  de  G rammont  madame 
de  Montaigu,  est  tout  aussi  bon,  tout  aussi 
simple  dans  ses  manières,  tout  aussi  affectueux 
dans  ses  caresses,  tout  aussi  doux  dans  la  dis- 
pute que  vous  l'avez  connu.   11  aime    tendre- 


132       LES    DEKMÈIIES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

ment  ses  enfants,  et,  malgré  son  extérieur 
froid,  est  affable  pour  sa  femme.  Il  a  des 
formes  aimables,  un  flegme  dont  je  ne  suis 
pas  la  dupe,  un  désir  secret  d'être  à  portée 
d'agir.  J'évite  de  traiter  directement  avec  lui 
tout  ce  qui  touche  à  la  Révolution,  aux  choses 
qu'il  défend,  comme  à  celles  qu'il  condamne.  » 

Après  cinq  semaines  passées  à  AYitmold,  La 
Fayette  loua  un  château  à  Lhemkulen,  tout 
près  de  madame  de  Tessé  qu'il  aimait  et  qui 
avait  avec  lui  une  parfaite  communauté  d'opi- 
nions. M.  de  Mun  vint  le  voir,  et  aussi  tous 
les  Maubourg,  y  compris  leur  sœur,  madame 
de  Maisonneuve.  Mais  une  visite  inattendue  le 
charma,  celle  de  madame  de  Simiane.  Munie 
d'un  faux  passeport,  elle  s'était  échappée  de 
France  tout  exprès  pour  retrouver  La  Fayette  ; 
les  tristesses  et  les  malheurs  de  la  Révolution 
avaient  amaigri  son  beau  visage  sans  lui  ôter 
son  attrait.  Elle  s'établit  chez  madame  de  Tessé 
et  fut  étonnée  en  arrivant  de  n'entendre  parler 
que  de  projets  de  mariage. 

Charles  de  Latour-Maubourg,  frère  de  l'aide 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   133 

de  camp  du  général,  venait  de  demander  la 
main  de  mademoiselle  Anastasie  de  La  Fayette. 
Elle  ne  lui  apportait  en  dot  que  sa  jeunesse 
et  ses  vertus  ;  et  lui,  sauf  l'espérance  d'une 
somme  de  trente  mille  francs,  rien  de  plus 
que  son  courage  et  sa  droiture.  Ni  l'un  ni 
l'autre  ne  craignaient  la  pauvreté.  Madame  de 
La  Fayette  trouvait  le  parti  avantageux  ;  son 
mari  y  donnait  son  entière  adhésion  ;  mais  à 
Witmold,  on  jeta  les  hauts  cris.  M.  de  Mun 
prétendait  qu'on  ne  se  mariait  pas  ainsi,  hor- 
mis chez  les  sauvages  d'Amérique  et  madame 
de  Tessé  soutenait  qu'on  n'avait  rien  vu  de 
pareil  depuis  Adam  et  Eve.  Les  sarcasmes  n'y 
firent  rien  ;  le  mécontentement  de  madame  de 
Tessé  se  fondit  bientôt  en  une  tendre  et  aimable 
sollicitude  ;  on  revint  s'installer  à  "Witmold 
pour  célébrer  le  mariage  (9  mai  1798).  Madame 
de  La  Fayette  fut  assez  gravement  malade  par 
suite  des  infirmités  qu'elle  avait  contractées, 
durant  sa  longue  captivité.  Elle  ne  souffrit  pas 
qu'on  ralentît  d'un  jour  les  apprêts  de  la  noce; 
elle  était  aussi  calme,  aussi  ferme  d'esprit  qu'on 


134   LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 

ne  l'avait  jamais  vue  ;  ses  enfants  la  trans- 
portaient sur  un  canapé  de  sa  chambre  au 
salon.  Madame  de  Montaigu,  près  d'accoucher, 
les  aidait  à  panser  «  les  glorieuses  plaies  de 
leur  mère  ». 

Stéphanie  de  Montaigu  vint  au  monde,  en 
effet,  dix  jours  après  le  mariage  d'Anastasie 
de  La  Faj^ette.  Elle  fut  ondo^ée  par  madame 
de  Tessé,  mais  il  fallut  recommencer  la  céré- 
monie. Madame  de  Tessé,  qui  n'en  faisait 
jamais  d'autres,  avait,  dans  son  trouble,  répandu 
sur  la  tète  du  nouveau-né,  au  lieu  d'eau  pure, 
un  flacon  d'eau  de  Cologne  ;  elle  assurait 
pourtant  qu'elle  avait  fait  sur  la  tête  de  l'en- 
fant un  grand  signe  de  croix. 

Pour  ajouter  aux  joies  de  cette  union  que  le 
malheur  avait  préparée,  en  cimentant  l'affec- 
tion entre  les  deux  familles,  Georges  La  Fayette 
était  arrivé  de  Mount-Vernon.  Il  apportait  à 
son  père  une  lettre  de  Washington.  Ce  grand 
homme  lui  disait  toute  la  part  qu'il  avait 
prise  à  ses  souffrances,  ses  efforts  pour  le  secou- 
rir, les  mesures  qu'il   avait  adoptées,  quoique 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   13o 

sans   succès,   pour   faciliter  sa  délivrance,  sa 
joie  enfin  de    voir  le   terme  des  injustices  : 
«  A  aucune  époque,  ajoutait-il,  vous  n'avez  eu 
une  plus  haute  part  dans  l'affection  de  ce  pays; 
je  n'emploierai  pas  votre  temps  à  vous  parler 
de  ce  qui  me  regarde  personnellement,  si  ce 
n'est  pour  vous  dire    que  je  suis  encore  une 
fois  rentré  dans  mes  foyers,  où  je  resterai  en 
formant  des  vœux  pour  la  prospérité  des  États- 
Unis,  après   avoir   travaillé  bien  des  années  à 
l'établissement  de  leur  indépendance,  de  leur 
constitution,  de  leurs  lois ^..»  Cette  lettre   se 
terminait  par  ces  mots  plus  affectueux  encore 
que  de  coutume.    «   Si   vos  souvenirs,  ou  les 
circonstances  vous  portaient  à  visiter  l'Amé- 
rique, accompagné  de  votre  femme  et  de  vos 
filles,  aucun  de  ses   habitants   ne   vous  rece- 
vrait avec  plus  de  cordialité  et  de  tendresse 
que  madame  Washington  et  moi  ;    nos  cœurs 
sont  pleins  d'affection    et    d'admiration    pour 
vous  et  pour  elles.  » 

1.  Correspondance,  t.  IV,  p.  372. 


136       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

I]  n'y  avait  pas  que  du  sentiment  dans  ces 
lignes;  elles  cacriaicnt  un  regret  :  depuis  que 
La  Fayette  avait  disparu  de  la  scène  politique, 
des  dissensions  affligeantes  étaient  survenues 
entre  nous  et  les  États-Unis.  La  France  et  la 
Grande-Bretagne  essayaient  depuis  longtemps 
d'entraîner  dans  leurs  hostilités  réciproques  le 
gouvernement  américain  et  de  lui  imposer  des 
résolutions  contraires  à  ses  principes  de  neu- 
tralité, comme  à  la  liberté  du  commerce. 

Par  représailles  contre  l'Angleterre,  la  Con- 
vention avait  autorisé  le  9  mai  1793  les  bâti- 
ments de  guerre  et  les  corsaires  français  à 
amener  dans  nos  ports  les  navires  neutres, 
chargés,  soit  de  marchandises  appartenant  à 
une  nation  ennemie,  soit  de  subsistances  qui 
lui  seraient  destinées,  et  à  vendre  les  cargai- 
sons au  profit  des  preneurs.  Ces  dispositions, 
dont  on  avait  d'abord  excepté  les  Américains, 
les  atteignirent  ensuite  avec  beaucoup  de 
rigueur,  lorsque  le  19  novembre  1794,  ils  se 
furent  alliés,  par  un  traité  de  commerce,  avec 
les  Anglais.  Le  Directoire  déclara  que  ce  traité 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        137 

violait  le  traité  antérieur  du  6  février  1778 
entre  la  France  et  les  États-Unis.  M.  Adet, 
notre  ministre  plénipotentiaire  à  Washington, 
signifia  le  12  novembre  1796  au  secrétaire 
d'État  de  l'Union  que  les  vaisseaux  américains 
seraient  soumis  de  la  part  des  Français  aux 
mêmes  traitements  qu'ils  se  laisseraient  impo- 
ser par  la  marine  anglaise.  M.  Monroë,  ministre 
à  Paris,  fut  alors  rappelé;  M.  Pinckney  étant 
venu  pour  le  remplacer,  le  Directoire  refusa 
ses  lettres  de  créance.  Bientôt  tous  rapports 
cessèrent  entre  les  deux  gouvernements. 

Cette  situation  politique  entre  deux  pays 
faits  pour  s'aimer  et  se  soutenir,  resta  long- 
temps ignorée  de  La  Fayette.  Quand  il  la 
connut,  il  écrivit  à  Washington*  : 

«  D'après  les  nouvelles  que  je  reçois,  je  suis 
tout  à  fait  persuadé  que  le  Directoire  désire  être 
en  paix  avec  les  États-Unis.  Le  parti  aristocrate 
dont  la  haine  pour  l'Amérique  date  du  commen- 
cement de  la  révolution  européenne,  et  le  gou- 

1.  Correspondance,  t.  IV,  pp.  431  et  suivantes. 


138       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

vernement  anglais,  qui,  depuis  la  déclaration 
d'indépendance,  n'a  rien  oublié,  ni  pardonné, 
se  réjouissent,  je  le  sais,  de  la  perspective  d'une 
rupture  entre  deux  nations,  autrefois  unies 
pour  la  cause  de  la  liberté,  et  ils  s'efforcent 
par  tous  les  moyens  en  leur  pouvoir  de  nous 
précipiter  dans  la  guerre  ;  mais  vous  êtes  là, 
mon  cher  général,  indépendant  des  partis, 
vénéré  de  tous  ;  et  si,  comme  je  l'espère,  vos 
renseignements  vous  portent  à  juger  favora- 
blement les  dispositions  du  gouvernement  fran- 
çais, votre  influence  doit  empêcher  que  la 
brèche  soit  agrandie  et  assurer  une  noble  et 
durable  réconciliation.   » 

Le  temps  n'était  plus  où  dans  les  relations 
avec  les  États-Unis,  La  Fayette  exerçait  une 
influence  souveraine  sur  le  gouvernement  de 
son  pays.  Les  portes  de  la  patrie  ne  s'ouvraient 
pas  encore  pour  lui  et  il  ressentait  toutes  les 
douleurs  de  l'exil  ;  il  était  impossible  que  sa 
pensée  ne  se  reportât  pas  vers  les  événements 
prodigieux  auxquels  il  avait  été  mêlé  trois  ans. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   139 

Sous  le  titre  de  Souvenirs  en  sortant  de  prison, 
il  a  recueilli  ses  jugements  sur  les  personnes 
et  les  choses  de  la  Révolution.  Le  nouveau 
coup  d'État  du  18  fructidor  venait  d'ajouter 
aux  crimes  déjà  commis  et  avait  eu  à  l'étran- 
ger un  grand  retentissement;  des  intrigants 
essayaient  de  réveiller  l'ambition  dans  l'âme 
de  l'ancien  commandant  des  gardes  nationales. 
Cet  écrit  nous  montre  un  La  Fayette  mûri  et 
il  nous  semble  intéressant  d'en  parler  ^  Il 
n'abdique  aucune  de  ses  convictions  libérales; 
il  n'est  pas  de  ceux  que  le  spectacle  des  évé- 
nements ait  absolument  découragés  ;  son  rêve 
était  trop  haut  pour  que  les  malheurs  et  les 
mécomptes  aient  pu  l'atteindre.  A  ses  yeux, 
c'est  le  10  Août  qui  a  tout  perdu,  parce  qu'il 
a  consacré  la  violation  des  serments  constitu- 
tionnels. «  Un  nouveau  bouleversement  dans 
les  hommes,  dans  les  opinions,  dans  les  me- 
sures, portiint  partout  la  terreur  et  le  déver- 
gondage, corrompt  jusqu'au  fond,  le  cours  des 

1.  Souvenirs  en  sortant  de  prison,  pp.  30'»,  306,  309. 


140       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

idées   libérales  qui  avait  pu  quelquefois  être 
partiellement  troublé,  mais  qui  toujours  avait 
été  maintenu  par  la  doctrine  de  l'Assemblée 
constituante  et  par  le  dévouement  sans  bornes 
des  premiers  chefs  de  la  capitale.  »  Il  condamne 
la  politique  des  Girondins,  mais  il  reconnaît 
que  dans  les  derniers  temps,  ils  prirent  une 
attitude  toujours  honorable,  que  leurs  discours 
et  leurs  journaux,  seules  armes  à  leur  usage, 
devinrent  de  courageux  plaidoyers  contre  les 
progrès  du  terrorisme.  Quant  au  roi,  La  Fayette 
ne  cesse  d'en  parler  avec  respect  et  un  certain 
attendrissement;   jamais   son    procès    n'a   été 
jugé  avec  plus  de  sévérité  :  «  Le  malheureux 
Louis   XYI  dont   ses  prétendus   amis  avaient 
mieux  aimé  la  perte  que  de  le  voir  sauvé  par 
moi,  ne  tarda  guère  à  être  assassiné  par  la 
plus  monstrueuse  procédure.  Tout  ce  qui  de- 
vait le  protéger  comme  roi  et  comme  citoyen, 
l'acte  constitutionnel,   l'inviolabilité  jurée,  la 
nécessité   des   lois    préalables    et   des  formes 
établies,   les  amnisties  passées,  les  incapacités 
légales,  les  motifs  de  récusation,  la  proportion 


LES   DERNIÈRES   ANNEES   DE   LA   FAYETTE.       141 

des  voix  en  matière  judiciaire,  tout  fut  foulé 
aux  pieds.   La  Convention,  exerçant  rétroacti- 
vement contre  lui  les  fonctions  constituantes 
et  législatives,  osa  cumuler  encore  les  rôles  de 
dénonciateurs,    témoins,    jurés    d'accusation, 
jurés  de  jugement,   ministère  public,  juges  et 
pouvoir  exécutif  ».  Et  La  Fayette  raconte  que 
lorsque  ses  deux  amis  et  lui  furent  conduits 
en  janvier  1793,  de  la  prison  de  Wezel  à  celle 
de  Magdebourg,  se  trouvant  avec  un  négociant 
de  Francfort  et  le  maire  de  Lepstadt,  ces  mes- 
sieurs, qui  étaient  connus  du  général  Scholler 
commandant  l'escorte,  obtinrent  la  permission 
de  causer  avec  les  prisonniers.  A  propos  des 
premières  procédures   contre   le   roi,  ils   leur 
dirent  :    «    Nous  venons  du  quartier  général 
des  émigrés  ;  vous  êtes  les  seuls  patriotes  que 
nous  ayons  vus  et  les  premiers  Français  qui 
nous  aient  parlé  décemment  de  ce  malheureux 
procès.  » 

11  n'y  a  pas  de  paroles  plus  humaines  que 
celles  qui  tombent  des  lèvres  de  La  Fayette, 
lorsqu'il  parle  de  la  mort  de  l'infortunée  reine 


142       LES   DEHNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

et  de  l'angélique  madame  Elisabeth  ;  et  il  cite 
le  mot  de  la  duchesse  d'Angoulême,  mot  peu 
connu  :  «  Si  ma  mère  eût  pu  vaincre  ses  pré- 
ventions contre  M.  de  La  Fayette,  si  on  lui  eût 
accordé  plus  de  confiance,  mes  malheureux 
parents  vivraient  encore.  »  Mais  c'est  quand  il 
arrive  à  juger  les  Jacobins  que  La  Fayette  sent 
la  colère  lui  monter  au  cœur.  Il  se  souvient 
du  meurtre  de  son  ami,  le  vertueux  Laroche- 
foucauld,  de  l'exécution  du  maire  de  Stras- 
bourg, le  brave  Dietrich,  du  martyre  de  Baill}^ 
de  l'immolation  de  Barnave,  tous  accusés  de 
fayettisme  ;  aussi,  peu  de  pages  sont  plus  vi- 
brantes d'émotion  que  celles  où  sont  marquées 
au  fer  rouge,  toutes  les  violences  et  toutes  les 
folies  sanguinaires  de  la  Terreur.  Il  accuse 
nettement  Danton  d'avoir,  après  le  6  octobre, 
reçu  de  l'argent  d'abord  de  M.  de  Montmorin  * 
<^  qu'il  fit  en  conséquence,  assassiner  au 
2  septembre  »,  et  plus  tard,  de  la  cour, 
quelque  temps  avant  le  10  Août  «  pour  tour- 

1.  Souvenirs  en  sortant  de  prison,  p.  329. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   143 

ner  en   faveur   du  roi,  l'émeute  annoncée  ». 

La  Fayette,  dans  ce  même  écrit,  reconnaît 
que  la  Convention  a  créé  des  institutions  utiles 
et  fait  la  meilleure  constitution  qui  ait  existé 
en  Europe,  la  constitution  de  l'an  III.  Il  ex- 
prime un  regret  et  ce  regret  est  lout  patrio- 
tique et  inspiré  par  son  tempérament  militaire  ; 
il  parle  de  la  journée  de  Valmy  et  il  ajoute  : 
«  Si  je  n'avais  pas  été  proscrit,  les  fautes  des 
ennemis  et  les  hasards  du  temps  auraient  mis 
dans  mes  mains  un  succès  infiniment  plus 
marquant  et  beaucoup  moins  méritoire  que  ma 
campagne  contre  lord  Cornwallis.  Aussi,  dès 
ce  moment,  sais-je  devenu  indifférent  à  toute 
ambition  militaire  ». 

Voilà  le  cri  qui  lui  échappe!  Il  n'a  jamais 
regretté  que  cela,  ne  s'être  pas  en  1792  illustré 
par  une  victoire.  Il  parle  avec  enthousiasme 
des  armées  de  la  Révolution  ;  il  admire  leur 
obéissance  sous  les  armes  ',  leur  désintéresse- 
ment, leur  caractère  généreux  «  qui  ]3endant 

1.  Souvenirs  en  sortant  de  prison,  pp.  344  et  360. 


144       LES    DEI'.MtRtS   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

que  la  France  était  souillée  par  la  férocité  ou 
dégradée  par  la  résignation,  distinguèrent  au 
dehors  ses  troupes  victorieuses.  Elles  furent 
longtemps  le  refuge  de  l'honneur  national  ». 
Avec  quelle  chaleur  et  quelle  sympathie,  il  cite 
le  nom  de  Hoche  qu'il  avait  connu  simple 
sergent  ! 

Quand,  au  contraire,  il  fait  un  retour  sur 
lui-même,  la  modestie  qui  accompagnait  son 
honnêteté  lui  dicte  ces  paroles  :  «  J'ai  su 
quelquefois  saisir  pour  le  succès  de  mes  vues 
de  grandes  circonstances  et  même  les  créer  ; 
j'ai  souvent  produit  beaucoup  d'effet  sur  des 
auditoires  tumultueux  ou  prévenus.  Je  ne  suis 
pourtant  ni  homme  d'État,  ni  orateur.  » 

C'est  dans  ces  pages  peu  lues  que  nous 
saisissons  La  Fayette  sur  le  vif.  Il  importait 
de  ne  pas  les  laisser  dans  l'ombre. 

11  conformait  du  reste  ses  actes  à  ses  doc- 
trines. Ainsi,  dès  leur  arrivée  dans  le  Holstein, 
ses  amis  et  lui  avaient  arboré  la  cocarde  na- 
tionale, afin  d'établir  une  distinction  tranchante 
avec  les  émigrés.  Il  s'était  rendu  ensuite  chez 


LES   DERMKRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        143 

le  ministre  de  France,  M.  Reinhart,  pour  lui 
porter  son  adhésion  à  la  constitution  de 
l'an  III  '  ;  et  lorsque  le  lendemain  il  reçut  la 
visite  du  représentant  du  gouvernement  du 
Directoire,  il  lui  exprima  fermement  «  ses 
inaltérables  sentiments  sur  le  10  Août  et  son 
horreur  du  18  fructidor  ».  M.  Reinhart,  dans 
sa  dépêche  à  M.  de  Talleyrand,  dut  constater 
les  divers  sentiments  de  La  Fayette,  car  le 
Directoire  fut  mécontent.  Par  son  ordre,  le  peu 
de  biens,  que  La  Fayette  possédait  encore  en 
Bretagne,  fut  vendu  aux  enchères  et  sa  rentrée 
en  France  fut  compromise.  «  Notre  ami, 
écrivait  Masclet,  le  31  novembre  1797,  vient 
de  jeter  le  gantelet  contre  le  18  fructidor, 
c'est-à-dire  qu'il  vient  de  prononcer  son  arrêt 
d'ostracisme  contre  lui-même;  j*ai  montré  tout 
cela  à  M.  de  Talleyrand  ;  il  pense  comme  moi 
que  de  pareilles  indiscrétions  ne  peuvent  man- 
quer de  tout  perdre.  » 

En  attendant  des  jours  meilleurs,  madame 

1.  Souvenirs  en  sortant  de  prison,  p.  362. 

10 


146       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

de  La  Fayette  à  peine  convalescente  fut  dans 
l'obligation  de  retourner  en  France,  où  les 
affaires  de  la  famille  l'appelaient  impérieuse- 
ment. La  détresse  s'était  assise  à  son  foyer  ; 
la  guerre  d'Amérique,  la  Révolution,  la  prison, 
l'exil,  avaient  dévoré  une  fortune  considérable. 
Madame  de  La  Fayette  seule  pouvait  pour- 
suivre le  règlement  des  partages  et  des  comptes, 
car  seule  elle  n'était  portée  sur  aucune  liste  de 
proscription  ou  de  suspicion.  Elle  partit  donc 
pour  Paris  avec  sa  seconde  fille  ;  elle  n'3^  fit 
qu'un  court  séjour  et  s'empressa  d'aller  em- 
brasser en  Auvergne,  sa  vieille  tante,  madame 
de  Ghavaniac. 

Pendant  son  absence,  La  Faj-ette  et  son  fils 
George  avaient  quitté  le  Holstein,  la  famille 
s'installait  plus  près  de  la  France,  à  Vianen, 
aux  portes  d'Utrecht.  «  En  exil,  dit  mélanco- 
liquement madame  de  LastejTie,  nul  lien 
n'attache;  on  espère  toujours  abandonner  l'é- 
tablissement qu'on  se  fait.  » 

Avant  de  reprendre  le  chemin  de  l'exil,  ma- 
dame de  La  Fayette  avait  remis  à  l'un  des 


LES   DERNIÈRES    ANNKES    DE    LA    FAYETTE.        147 

directeurs,  La  Reveillère-Lépeaux,  une  lettre 
dans  laquelle  le  généra*!  demandait  la  rentrée 
de   ses    compagnons  : 

«  En  offrant  de  loin,  mes  vœux  pour  la 
liberté,  la  gloire  et  le  bonheur  de  mon  pays, 
je  viens  solliciter  la  rentrée  du  petit  nombre 
d'ofilciers  qui,  dans  une  occasion  dont  la  res- 
ponsabilité appartient  à  moi  seul,  ne  pouvant 
pas  prévoir  où  les  conduisait  l'obligation  d'ac- 
compagner leur  général,  tombèrent  avec  lui 
dans  les  mains  des  ennemis.  Leur  patriotisme 
éprouvé  dès  les  premiers  temps  de  la  Révo- 
lution, s'est  conservé  dans  toute  son  ardeur, 
comme  dans  toute  sa  pureté,  et  la  République 
ne  peut  pas  avoir  de  plus  fidèles  défenseurs.  » 

La  Reveillère  lut  cette  lettre  en  présence  de  ma- 
dame de  La  Fayette  et  lui  dit  qu'il  en  ferait  part 
au  Directoire.  Aucune  résolution  ne  fut  prise. 

L'exil  fut  moins  dur  en  Hollande.  Depuis 
que  Pichegru  en  avait  chassé  les  Anglais,  le 
statlioudérat  avait  été  aboli,  et  les  sept   pro- 


148       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

vinces,  sous  le  nom  de  République  batave 
étaient  gouvernées  par  une  assemblée  législa- 
tive directement  nommée  par  le  peuple.  Un 
traité  d'alliance  entre  la  France  et  les  Pro- 
vinces-Unies avait  été  signé  depuis  le  mois  de 
mai  1795.  La  Fayette  et  son  fils  étaient  les 
amis  du  général  Van  Ryssel  et  ils  avaient  été 
reçus  par  ce  grand  patriote  de  la  façon  la  plus 
touchante  ^  Le  général  Brune  commandait  les 
troupes  auxiliaires  françaises  ;  la  présence  de 
La  Fayette  dans  la  République  batave  n'était 
pas  sans  réveiller  les  haines  de  ses  ennemis 
et  leurs  accusations. 

«  Il  serait  facile  à  mes  amis  d'y  répondre, 
écrivait-il  le  4  avril  1799,  si  l'apathie  générale 
ne  trouvait  plus  commode  de  répéter  des  mots 
en  l'air  sur  les  prétendues  fautes  du  temps 
passé,  que  d'encourir  le  malheur  d'avoir  une 
volonté  en  cherchant  à  tirer  parti  du  temps 
présent.  J'ai  fait  des  fautes  sans  doute  et  je 
les  connais  bien  ;  mais  les  accusateurs  ne  sont 

1.  Correspondance.  I.  V,  pages  6  et  16. 


LES   DEUMKUrs    A.N.NKES    U  K    LA    FAYETTE.        14*J 

pas  heureux  dans  leur  choix.  Dois-je  ajouter 
un  manifeste  de  plus  à  tous  ceux  qui  ont 
inondé  le  public?  Je  ne  le  crois  pas.  Atten- 
dons pour  que  je  prenne  la  parole  une  occa- 
sion; la  situation  actuelle  ne  peut  pas  durer.  » 

Le  général  Brune  se  plaignit  au  gouverne- 
ment du  séjour  de  La  Fayette  dans  la  Répu- 
blique Ijalave.  On  le  gênait  dans  le  choix  d'un 
asile  ;  il  songea  à  chercher  un  refuge  en 
Amérique,  mais  Washington  y  voyait  des 
inconvénients  politiques  pour  son  ami. 

Il  se  donna,  pour  tout  oublier,  aux  joies  de 
la  famille,  laissant  madame  de  La  Fayette, 
essayer  de  réunir  les  débris  de  leur  fortune. 
Madame  de  Montagu  et  madame  de  Grammont, 
au  printemps  de  1799,  arrivèrent  à  Vianen. 
L'entrevue  des  trois  sœurs  fut  pleine  d'éTnotion. 
Il  s'agissait  de  partager  la  succession  encore 
indivise  de  la  duchesse  d'Ayen.  Il  y  avait  des 
mineurs,  M.  de  Thésan  vivait  en  Allemagne, 
le  vicomte  de  Noailles  en  Amérique.  Les  Mé- 
moires    de    madame    de   Montagu    indiquent 


loO       LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

qu'on  faisait  très  mauvaise  chère  chez  le  gé- 
néral. Tout  y  manquait*.  Les  trois  sœurs,  dès 
le  premier  jour,  avaient  dû  mettre  en  com- 
mun leur  génie  et  leur  bourse  pour  se  procurer 
à  peu  de  frais  quelques-uns  des  objets  les  plus 
indispensables.  «  La  seule  ressource  de  la 
maîtresse  du  logis  était  de  faire  des  œufs  à  la 
neige,  lorsqu'il  s'agissait  d'ajouter  un  plat  de 
résistance  à  l'ordinaire  de  quinze  ou  seize  con- 
vives, mourant  de  faim.  »  Mais,  au  sein  de 
cette  détresse,  que  de  bonheur  !  Il  faudrait 
copier  toute  la  correspondance  de  ce  temps-là 
pour  en  donner  une  idée. 

Après  un  mois  de  vie  commune,  on  se  sé- 
para de  nouveau.  Madame  de  La  Fayette 
retourna  en  France.  Jamais  son  esprit  cultivé 
et  juste  ne  montra  autant  de  ressources  qu'à 
cette  époque,  en  même  temps  que  ses  qualités 
de  résolution  trouvèrent  leur  emploi.  Toutes 
les  lettres  de  La  Fayette  à  sa  femme,  pendant 
cette  longue  absence,  avec  les  années  de  plus, 

1.  Mémoires  de  madame  de  Monlagu,  par  M.  Callet,  p.  184. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   151 

rappellent  par  leur  tendresse,  le  temps   de  la 
guerre  en  Amérique. 

«  16  mai  1799. 

»  Je  suis  revenu  bien  tristement  tout  seul, 
ma  chère  Adrienne,  et  quoique  je  ne  puisse 
regarder  cette  séparation  comme  celle  de  l'an- 
née dernière,  il  y  en  a  plus  qu'il  ne  faut 
pour  me  faire  bien  de  la  peine.  Déjà  je  com- 
mence à  éprouver  l'impatience  de  vous  revoir  ; 
c'est  m'y  prendre  de  bonne  heure. 

»  Nous  attendons  de  vos  nouvelles.  J'ai  trop 
de  confiance  en  vous  pour  craindre  que  vous 
ayez  oublié  les  soins  de  votre  santé,  que  vous 
m'avez  solennellement  et  tendrement  promis. 
—  Notre  jardin  a  tous  les  jours  de  nouveaux 
charmes  ;  mais  une  fouine  a  mangé  ma  pauvre 
femelle  ramier  et  ses  œufs.  J'ai  rencontré 
avant-hier  chez  la  nourrice  trois  charbonniers 
du  Cantal;  ce  sont  des  hommes  de  fort  bon 
sens,  et  dont  le  jugement  pour  les  questions 
que  je  leur  faisais  est  très  supérieur  à  celui 


lo2       LES    DERNIKriES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

des  salons.  Il  en  résulte  évidemment  que  la 
Révolution,  malgré  les  crimes  et  les  violences 
qui  en  ont  souillé  le  cours  et  arrêté  les  effets, 
a  cependant  déjà  beaucoup  amélioré  le  sort  des 
paysans  de  ce  département.  Je  vous  fais  part 
de  cette  consolation  que  j'ai  attrapée  en  passant 
et  qui  m'a  fait  grand  plaisir. 

»  Adieu,  ma  chère  Adrienne,  mon  cœur 
vous  suit,  vous  regrette,  vous  prêche  et  vous 
aime  bien  tendrement.  » 

Madame  de  La  Fayette  avait  pu  aplanir  les 
difficultés  des  règlements  de  famille.  Le  châ- 
teau de  La  Grange-Bléneau  lui  était  échu  en 
partage,  à  la  satisfaction  de  son  mari  qui  rêvait 
d'agriculture.  «  Ma  lettre,  lui  écrivait-il  (29  mai 
1799),  vous  trouvera  vraisemblablement  à 
La  Grange,  mon  cher  cœur,  dans  cette  retraite 
où  nous  sommes  destinés,  j'espère,  à  nous 
reposer  ensemble  des  vicissitudes  de  notre 
vie.  »  Et  il  lui  demande  des  détails  sur  la 
maison,  surtout  sur  la  ferme  et  les  bois.  Il 
s'enfonce  dans  l'étude  des  questions  agricoles. 


LES  DERNIÈRES  ANNKF.S  1)  K  LA  FAYETTE.   lo3 

Il  ne  peut  s'habituer  maintenant  à  la  pensée 
d  aller  s'installer  dans  TÉtat  de  Virginie,  ou 
bien  aux  portes  de  la  ville  de  Boston.  «  D'ail- 
leurs, il  ne  nous  manque  que  le  premier  dollar 
pour  acheter  notre  ferme.  Cette  incertitude, 
dit-il  à  son  admirable  femme,  doit  être  ajoutée 
à  bien  d'aulres,  sans  que  vous  deviez  vous  en 
tourmenter.  »  Il  apportait  dans  ces  années  de  gêne 
une  sérénité  et  une  force  morale  sans  égales'. 

Pendant  ce  temps,  Pilt  avait  reformé  la  coa- 
lition, l'armée  anolaise  envahissait  la  Hollande, 
George  La  Fayette  et  Victor  Latour-Maubourg, 
le  frère  du  prisonnier  d'Olmiilz,  s'étaient  en- 
gagés comme  grenadiers  dans  les  troupes 
hollandaises.  Le  général  ne  savait  où  reposer 
sa  tète.  Dans  une  lettre  du  19  septembre  1799 
il  écrivait  à  sa  femme  : 

«  Il  y  a  aujourd'hui  deux  ans,  chère 
Adrienne,  que  nous  sortîmes  de  cette  prison 
où  vous  êtes  venue  me  porter  la    consolation 

1.   Correspondance,  l.  V,   pp.  70  cl  8\. 


154        LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

et  la  vie.  Que  ne  puis-je,  après  deux  ans  d'exil 
ajoutés  à  cinq  ans  de  captivité,  vous  porter  dans 
une  paisible  retraite,  l'assurance  d'être  réunis 
pour  toujours  !...  Gomment  nous  arrangerons- 
nous,  en  attendant,  pour  passer  ensemble  une 
partie  de  l'hiver  ?  Voilà,  mon  cher  cœur,  la 
question  que  je  me  fais  à  moi-même,  sans 
trop  savoir  comment  y  répondre.  J'ignore  si  la 
Hollande  sera  suffisamment  défendue  par  le 
général  Brune    et  son  armée    gallo-batave.  » 

C'est  alors  que  madame  de  La  Fayette, 
effrayée  aussi  de  ce  qu'elle  entendait  dire  à 
Paris,  tremblant  de  voir  de  nouvelles  barrières 
s'élever  entre  son  mari  et  elle,  si  la  coalition 
parvenait  à  amener  en  Hollande  une  contre- 
révolution,  prit  la  résolution  de  s'adresser  à 
Siéyès,  un  des  nouveaux  directeurs. 

La  Fayette  a  tracé  de  Siéyès  un  portrait 
ressemblant  '  :  «  H  est  peureux,  prend  de 
l'humeur,   ne   sait  pas  plaire;   il  ne  peut  ni 

1    Lettre  à  M.  de  Mauboui-g.  Correspondance,  t.  V, 


LES   DERMÈUES   AX.NÉES    DE    I,  A    FAYETTE.       lo3 

parler  d'abondance,  ni  monter  à  cheval;  c'est 
un  abbé  dans  toute  la  force  du  terme,  de  ma- 
nière qu'avec  beaucoup  d'esprit,  de  grandes  fa- 
cultés pour  l'intrigue,  et  d'excellentes  intentions 
à  présent,  il  est  resté  au-dessous  de  sa  besogne 
et  de  l'attente  publique,  surtout  de  celle  de 
l'Europe  où  sa  réputation  en  bien  et  en  mal  a 
été  fort  exagérée.  Il  est  dans  la  Révolution,  ce 
que  l'archevêque  de  Toulouse  a  été  dans  l'an- 
cien régime.  Tout  le  monde  l'attendait  sur  le 
piédestal,  et  on  s'étonne  de  le  voir  si  petit.  » 
Siéyès  reçut  madame  de  La  Fayette.  Elle 
lui  parla  des  dangers  que  courait  son  mari  * 
et  le  prévint  que  si  les  armées  étaient  victo- 
rieuses en  Hollande,  il  viendrait  chercher  un 
asile  sur  le  territoire  français.  Siéyès  se  dis- 
culpa d'être  l'ennemi  du  général,  l'assura  de 
son  désir  de  le  voir  rentrer,  mais  il  ajouta 
qu'actuellement  ce  serait  imprudent  et  que  La 
Fayette  serait  plus  en  sûreté  dans  les  États  du 
roi  de  Prusse.  «  Gomment  !  du   roi  de  Prusse 

1.    Vie  de  madame  de  La  Fayette,  p.  401. 


lo6       LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

qui  l'a  retenu  prisonnier!  répondit  madame  de 
La  Fayette;  mon  mari  préférerait,  s'il  le  faut, 
une  prison  dans  sa  patrie,  mais  il  a  en  elle  plus 
de  confiance.  »  Et  sur  ce  mot,  ils  se  séparèrent. 
Heureusement  le  duc  d'York,  commandant  de 
l'armée  anglaise,  fut  réduit,  le  18  octobre,  à 
accepter  une  capitulation  qui  l'obligeait  <ï  rem- 
barquer sans  délai  son  armée,  à  relever  les  bat- 
teries détruites  et  à  rendre  à  l'armée  batave  huit 
mille  prisonniers,  sans  conditions,  ni  échanges. 

Un  autre  événement,  dont  La  Fayette  voy^ait 
avec  perspicacité  les  conséquences,  venait  mo- 
difier du  tout  au  tout  la  situation,  Bonaparte 
revenait  d'Egypte.  «  Il  peut  devenir  le  maître 
de  la  France,  écrivait  La  Fayette  à  Latour- 
Maubourg;  quant  à  ses  dispositions  à  notre 
égard,  elles  dépendent  essentiellement  de  son 
intérêt  et  de  ses  projets  actuels.  Vous  savez 
que  son  premier  mot  en  Italie  fut  que  je  ne 
devrais  jamais  rentrer  en  France.  » 

Madame  de  La  Fayette  savait  tout  cela.  Sur 
ses  conseils,  son  mari  adressa  cependant  une 
lettre  nouvelle  de  remerciements  à  Bonaparte; 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.        lo7 

elle  resta  sans  réponse.  Bonaparte  avait  autre 
chose  à  faire.  Il  préparait  le  18  brumaire. 
Quand  la  partie  fut  gagnée,  madame  de  La 
Fayette,  avec  cette  appréciation  juste  des 
choses,  qui  ne  lui  faisait  jamais  défaut,  jugea 
sur-le-champ  que  son  mari,  sans  hésitation  et 
sans  rien  demander  à  personne,  devait  rentrer 
en  France,  au  moment  même  où  l'on  procla- 
mait le  retour  à  la  justice.  Elle  obtint  un  pas- 
seport sous  un  nom  supposé,  Alexandre  Ro- 
meuf  le  porta  à  La  Fayette.  Sans  aucune  autre 
information,  il  partit  et  débarqua  à  Paris  chez 
M.  Adrien  de  Mun.  Dans  une  dernière  lettre 
à  sa  femme,  du  30  octobre  1799,  La  Fayette 
lui  montrait  le  fond  de  son  àme  : 

«  Terminer  la  Révolution  à  l'avantage  de 
l'humanité,  influer  sur  des  mesures  utiles  à 
mes  contemporains,  rétablir  la  doctrine  de  la 
liberté,  fermer  des  blessures,  rendre  hommage 
aux  martyrs  de  la  bonne  cause,  seraient  pour 
moi  des  jouissances  qui  dilateraient  mon  cœur  ! 
Mais  je  suis  plus  dégoûté  que  jamais,  je  le  suis 


1!j8       les   dernières   années  de    la    FAYETTE. 

invinciblement  de  prendre  racine  dans  les 
affaires  publiques;  je  n'y  entrerais  que  pour 
un  coup  de  collier,  comme  on  dit;  et  rien  au 
monde,  je  vous  le  jure  sur  mon  lionneur,  par 
ma  tendresse  pour  vous  et  par  les  mânes  de 
ce  que  nous  pleurons,  ne  me  persuadera  de 
renoncer  au  plan  de  retraite  que  je  me  suis 
formé  et  dans  lequel  nous  passerons  tranquil- 
lement le  reste  de  notre  vie.  » 

C'est  dans  ces  sentiments  que  dans  les  pre- 
miers jours  de  novembre,  La  Fa^^ette  revenait 
de  l'exil.  11  y  avait  plus  de  sept  ans  qu'il 
avait  quitté  la  France  et  pendant  de  longues 
années  de  souffrance,  son  âme  ne  s'était  pas 
aigrie,  son  enthousiasme  libéral  ne  s'était  pas 
éteint.  Mais  s'il  restait  toujours  le  représen- 
tant le  plus  vrai  de  1789,  la  nation,  dégoûtée 
de  troubles  civils  et  folle  de  batailles,  avait 
oublié  son  idole  du  14  juillet.  Elle  était  aux 
pieds  du  jeune  capitaine  qui  allait  fonder  la 
société  issue  de  la  Révolution  et  lasser  la  for- 
tune et  la  gloire. 


LES   DKRMÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        lo9 


II 


Le  premier  acte  de  La  Fayette  à  Paris  fut 
d'écrire  à  Bonaparte  : 

«  Citoyen  consul,  depuis  l'époque  où  les 
prisonniers  d'Olmùtz  vous  durent  leur  liberté, 
jusqu'à  celle  où  la  liberté  de  ma  patrie  va 
m'imposer  de  plus  grandes  obligations  envers 
vous,  j'ai  pensé  que  la  continuation  de  ma 
proscription  ne  convenait  ni  au  gouvernement 
ni  à  moi-même;  aujourd'hui  j'arrive  à  Paris. 
Avant  de  partir  pour  la  campagne  éloignée 
où  je  vais  réunir  ma  famille,  avant  même  de 
voir  ici  mes  amis,  je  ne  diffère  pas  un  instant 
de  m'adresser  à  vous,  non  que  je  doute 
d'être  à  ma  place  partout  où  la  République 
sera  fondée  sur  des  bases  dignes  d'elle,  mais 
parce  que  mes  devoirs  et  mes  sentiments  me 


IGO       LES   DEUNIKRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

pressent   de   vous  porter   moi-môme  l'expres- 
sion de  ma  reconnaissance.   » 

Le  général  Clarke  voulut  bien  se  charger 
de  remettre  cette  lettre  à  Bonaparte.  Il  s'était 
mis  en  colère  à  la  nouvelle  de  l'arrivée  de  La 
Fayette.  Talleyrand  s'était  empressé  de  don- 
ner rendez-vous  à  l'ancien  prisonnier*.  Re- 
gnault  de  Saint-Jean-d'Angély  s'y  trouvait. 
Tous  deux  lui  peignirent  la  fougue  du  Premier 
Consul  et  pressèrent  leur  interlocuteur,  dans 
la  crainte  de  mesures  violentes,  de  retourner 
en  Hollande.  La  Fayette  était  résolu  à  ne  plus 
quitter  la  France.  Il  était  prêt  à  se  laisser  ar- 
rêter, comme  il  le  déclara  à  Louis  Romeuf. 
Il  chargea  madame  de  La  Fayette  de  revoir 
Bonaparte;  elle  fut  gracieusement  accueillie 
par  lui.  «  L'arrivée  de  M.  de  La  Fayette,  dit- 
il,  entrave  ma  marche  pour  le  rétablissement 
de  mes  principes  et  me  force  à  serrer  le  vent. 
Je  le  conjure  donc  d'éviter  tout  éclat  ;  je  m'en 

1.  Mes  rapports  avec  le  Premier  Consul,  pp.  154  et  suiv. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   IGl 

rapporte  à  son  patriotisme.  »  Elle  répondit 
que  telle  avait  toujours  été  l'intention  de  son 
mari. 

Rœderer  et  Volney  vinrent  le  voir  et  lui  ré- 
péter un  propos  semblable  de  Bonaparte.  La 
Fayette  quitta  Paris  et  se  rendit  à  La  Grange. 
Le  Premier  Consul  adopta  un  système  de  si- 
lence à  son  égard,  à  ce  point  que  lorsque  le 
l^""  février  1800,  Fontanes  prononça  aux  In- 
valides l'éloge  de  Washington,  Bonaparte  lui 
demanda  de  ne  pas  nommer  La  Fayette  ;  il 
parut  même  contrarié  d'apprendre  que  son  fils 
George  assistait  à  la  cérémonie. 

Retiré  à  la  campagne,  le  prisonnier  d'Ol- 
mùtz  ne  cherchait  que  l'occasion  de  servir  ses 
anciens  compagnons.  Cette  occasion  se  présenta 
bientôt  :  un  arrêté  des  consuls  du  11  ventôse 
an  VIII  (1*^'  mars  1800)  avait  décidé  qu'on 
effacerait  de  la  liste  des  émigrés  ceux  des 
membres  de  l'Assemblée  constituante  qui  pré- 
senternient  au  ministre  de  la  police  des  attes- 
tations constatant  «  qu'ils  avaient  voté  pour 
l'établissement    de   l'égalité   et    pour  la    sup- 

11 


162       LES   DERMÈr.ES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

pression  de  la  noblesse  ».  La  Fayette,  après 
avoir  rempli  les  formalités,  écrivit  à  Fouché  en 
réclamant  les  mêmes  avantages  pour  les  officiers 
qui  avaient  signé  avec  lui,  le  19  août  1792, 
la  déclaration  faite  à  Rochefort.  Elle  témoi- 
gnait que  les  signataires,  ne  pouvant  plus 
servir  la  liberté  de  leur  pays  et  défendre  sa 
constitution,  demandaient,  non  comme  mili- 
taires en  activité,  et  moins  encore  comme  émi- 
grés, mais  en  qualité  d'étrangers,  un  libre 
passage  sur  territoire  neutre.  La  Fayette  eut 
le  bonheur  de  voir  ses  camarades,  rayés  en 
même  temps  que  lui,  de  la  liste  de  proscrip- 
tion. 

Son  fils  George  souhaitait  passionnément 
d'entrer  dans  l'armée.  Il  fut  proposé  pour  une 
sous-lieutenance  ;  le  Premier  Consul  le  plaça 
dans  un  régiment  de  hussards  dont  Horace 
Sébastiani  était  colonel.  Enfin  La  Fayette  fut 
présenté  à  Bonaparte  aux  Tuileries,  en  même 
temps  que  Latour-Maubourg  par  le  consul 
Lebrun. 

«  Je  me  rappelai,  écrit   La  Fayette,  le  pre- 


4 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   163 

mier  accueil  que  j'avais  reçu  autrefois  du 
Grand  Frédéric.  »  Après  les  compliments  réci- 
proques, Bonaparte,  répondant  aux  félicitations 
sur  les  succès  de  l'armée  d'Italie  :  «  Les  Au- 
trichiens, dit-il,  en  veulent  pourtant  encore  ; 
c'est  Moreau  qui  fera  la  paix  ;  je  ne  sais  ce 
que  diable  vous  leur  avez  fait,  générai  La 
Fayette,  ajouta-t-il  avec  grâce,  en  parlant  des 
puissances,  mais  ils  ont  eu  bien  de  la  peine  à 
vous  lâcher.  »  Et,  comme,  à  leurs  remercie- 
ments, La  Fa^'ette  et  Maubourg  joignaient 
ceux  de  Bureaux  de  Puzy,  alors  aux  États- 
Unis,  avec  Dupont  de  Nemours  dont  il  était  le 
beau-fils  :  o.  Il  reviendra,  dit  Bonaparte,  et 
Dupont  de  Nemours  aussi,  on  en  revient  tou- 
jours à  l'eau  de  la  Seine.  » 

Peu  de  temps  après,  comme  La  Fayette  allait 
rendre  visite  à  Talleyrand,  il  le  vit  sortir  de 
son  cabinet  avec  quelqu'un  qui  ressemblait  au 
Premier  Consul,  c'était  Joseph  Bonaparte. 
Après  quelques  mots  de  politesse,  il  invita  La 
Fayette  à  une  fête  qu'il  donnait  à  Morfontaine 


164   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

pour  célébrer  le  traité  d'amitié  et  de  com- 
merce, signé  le  30  septembre  1800  avec  les 
États-Unis.  La  Fayette  rencontra  les  ministres 
américains,  plusieurs  généraux,  et  toute  la  fa- 
mille Bonaparte.  Ce  fut  une  bonne  fortune 
pour  lui,  durant  les  deux  jours  que  dura  la 
fête  d'avoir  plus  d'une  occasion  de  causer  avec 
le  Premier  Consul  ;  les  lambeaux  de  conversa- 
tion que  La  Faj'ette  a  transcrits  sont  pleins 
d'intérêt  et  font  connaître  le  héros  des  cam- 
pagnes d'Italie,  dans  ses  premiers  mois  d'éclat 
et  de  grandeur  incontestés. 

«  Vous  avez  dû  trouver  les  Français  bien  re- 
froidis sur  la  liberté?  —  Oui,  mais  ils  sont  en 
état  de  la  recevoir.  —  Ils  sont  bien  dégoûtés, 
vos  Parisiens,  par  exemple  !  oh  !  les  boutiquiers 
n'en  veulent  plus.  —  Je  n'ignore  pas  l'effet 
des  crimes  et  des  folies  qui  ont  profané  le 
nom  de  la  liberté  !  mais,  je  le  répète,  les 
Français  sont  plus  que  jamais  peut-être  en  état 
de  la  recevoir  ;  c'est  à  vous  à  la  donner  ;  c'est 
de  vous  qu'on  l'attend.  » 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.        16S 

Bonaparte  parla  sans  affectation  des  intrigues 
royalistes  et  de  la  coopération  des  partis  ex- 
trêmes ;  puis,  comme  La  Fayette,  tout  en  ne 
le  croyant  pas  l'inspirateur  de  la  constitution 
de  l'an  VIII,  le  rendait  cependant  responsable 
de  la  part  trop  grande  faite  au  pouvoir  exécu- 
tif :  «  Que  voulez-vous,  répondit-il,  vous  savez 
que  Siéyès  n'avait  mis  partout  que  des  ombres  : 
ombre  de  pouvoir  législatif,  ombre  de  pouvoir 
judiciaire,  ombre  de  gouvernement;  il  fallait 
bien  de  la  substance  quelque  part...  ma  foi, 
je  l'ai  mise  là.  »  Revenant  à  La  Fayette,  il  le 
questionna  sur  ses  campagnes  d'Amérique, 
mais,  avec  sa  modestie  de  bon  goût,  l'ami  de 
Washington  se  contenta  de  lui  dire  :  «  Ce 
furent  les  plus  grands  intérêts  de  l'univers 
décidés  par  des  rencontres  de  patrouilles.  »  Et, 
lui  parlant  à  son  tour  de  l'idée,  qu'avaient  eue 
quelques  membres  de  la  Convention  fédérale, 
de  faire  en  Amérique  une  présidence  à  vie,  il 
vit  les  yeux  de  Bonaparte  s'animer;  et,  comme 
il  lui  donnait  quelques  détails  sur  cette  prési- 
dence  américaine,    sans   faste  et  sans  garde  : 


166       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

«  Vous  conviendrez,  répliqua-t-il  vivement,  qu'en 
France  cela  ne  pourrait  pas  aller.  » 

Il  joignait  alors  à  la  simplicité  du  génie,  la 
profondeur  de  l'esprit  et  la  sagacité  du  juge- 
ment. La  Fa^^ette  dut  à  cette  rencontre  à  Mor- 
fontaine  un  des  grands  plaisirs  de  sa  vie  :  il 
obtint  que  M.  et  madame  de  Tessé  fussent 
rayés  de  la  liste  des  émigrés. 

Du  reste,  dans  ces  premiers  mois  du  Consu- 
lat, il  eût  pu  obtenir  pour  lui-môme  de  grandes 
fonctions  publiques,  il  s'y  refusa.  «  J'ai 
souhaité  la  gloire  et  non  la  puissance,  écri- 
vait-il ;  la  fortune  m'a  fait  manquer  l'année 
1792.  D'ailleurs  tant  d'amis  n'étaient  plus; 
on  avait  à  me  pardonner  tant  de  torts  envers 
moi  ;  je  suis  si  peu  enclin  aux  liaisons  et  aux 
mesures  jugées  nécessaires,  que  je  préférais 
sincèrement  ma  retraite  sous  la  magistrature 
de  Bonaparte  ^» 

La  première  proposition  qu'il  reçut  fut  ho- 
norable  et  séduisante.   Elle   vint  de   Cabanis 

1.  Mes  rapports  avec  le  Premier  Consul. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        167 

qui,  après  avoir  appartenu  au  Conseil  des 
Cinq-Cents,  était  entré  au  Sénat,  après  le 
18  brumaire.  Talleyrand  lui  renouvela  de  son 
côté  l'offre  d'être  sénateur.  Enfin  le  général 
Mathieu  Dumas  vint  s'expliquer  avec  lui  sur 
son  attitude,  au  nom  du  Premier  Consul. 

«  Personne  n'aime  passer  pour  un  tyran, 
avait  dit  Bonaparte;  le  général  La  Fayette 
semble  me  désigner  comme  tel.  —  Le  silence  de 
ma  retraite,  répondit-il,  est  le  maximum  de  ma 
déférence;  si  Bonaparte  veut  servir  la  liberté, 
je  lui  suis  dévoué;  mais  je  ne  veux  ni  ap- 
prouver un  gouvernement  arbitraire,  ni  m'y 
associer.  »  Il  n'accepta  que  le  titre  d'électeur 
départemental,  quoiqu'il  fût  à  vie,  et  il  pro- 
fita d'une  élection  au  Corps  législatif  pour 
motiver  son  refus  de  candidature  auprès  des 
électeurs  de  la  Haute-Loire,  en  quelques  mots, 
publiés  au  Puy  (19  juillet  1800)  : 

«  C'est  dans  la  retraite,  et  me  consacrant  enfin 
au  repos  de  la  vie  privée  que  je  forme  des  vœux 
ardents  pour  que  la  paix  intérieure  soit  bientôt 


168       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

le  fruit  des  miracles  de  gloire  qui  viennent  de 
surpasser  les  prodiges  des  campagnes  précé- 
dentes, et  pour  que  la  paix  extérieure  se  con- 
solide sur  les  bases  essentielles  et  invariables 
de  la  vraie  liberté.  Heureux  que  vingt-trois 
années  de  vicissitudes  dans  ma  fortune,  et  de 
constance  dans  mes  principes,  m'autorisent  à 
répéter,  comme  le  11  juillet  1790  :  si  pour 
recouvrer  ses  droits,  il  suffit  toujours  à  une 
nation  de  le  vouloir,  elle  ne  les  conserve  que 
par  une  austère  fidélité  à  ses  obligations  ci- 
viques et  morales.  » 

11  ne  fut  donc  pas  ébloui  par  le  génie  et  la 
fortune,  il  eut  néanmoins  jusqu'au  consulal  à 
vie  des  rapports  avec  Bonaparte  ;  l'explosion 
de  la  machine  infernale,  le  3  nivôse,  fut  pour 
La  Fayette  une  occasion  d'aller  lui  rendre  vi- 
site. En  recevant  ses  compliments,  le  Premier 
Consul  lui  rappela  leur  conversation  à  Morfon- 
taine  sur  la  constante  coopération  des  partis 
extrêmes  dans  les  temps  révolutionnaires. 
Comme  La   Fayette  l'engageait  à  publier  les 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        169 

preuves  du  complot,  il  lui  fit  observer  qu'elles 
n'étaient  pas  susceptibles  de  publicité,  il 
ajouta  que  Louis  XVIII  lui  avait  écrit  pour 
désavouer  ce  crime.  «  Sa  lettre  est  bien,  dit-il, 
la  mienne  aussi,  mais  il  fmit  par  me  de- 
mander une  chose  que  je  ne  puis  faire,  c'est 
de  le  mettre  sur  le  trône.  «  Alors  il  lui  conta 
gaiement  les  propositions  dont  on  chargeait  sa 
femme  Joséphine.  «  Ils  me  promettent  une 
statue  qui  me  représentera  tendant  la  cou- 
ronne au  roi.  J'ai  répondu  que  je  craindrais 
d'être  enfermé  dans  le  piédestal. . .  Leur  rendre  le 
pouvoir  serait  de  ma  part  une  infâme  lâcheté! 
Vous  pouvez  désapprouver  mon  gouvernement, 
me  trouver  despote;  on  verra,  vous  verrez  un 
jour  si  je  travaille  pour  moi  ou  pour  la  posté- 
rité!... Mais  enfin,  je  suis  maître  du  mouve- 
ment, moi  que  la  Révolution,  que  vous  et  tous 
les  patriotes  ont  porté  où  je  suis,  et  si  je  rappe- 
lais ces  gens-là,  ce  serait  nous  livrer  tous  à 
leur  vengeance.  »  Il  parla  si  éloquemment  de 
la  gloire  et  de  la  France  que  La  Fayette  lui 
prit  la  main. 


170       LES   DERNIÈRES   ANNEES   DE    LA   FAYETTE. 

Ses  visites  furent  en  ce  temps-là  assez  nom- 
breuses ;  elles  avaient  pour  objet  des  radiations 
de  parents  ou  d'amis  ou  quelque  autre  service 
à  rendre.  Bonaparte  et  lui  restaient  deux  ou 
trois  heures  lète-à-tête,  causant  de  tout  avec 
une  liberté  mutuelle;  et  le  Bonaparte  de  ce 
temps-là  était  singulièrement  intéressant. 

Il  étalait  un  jour  ses  projets  de  concordat: 
«  Vous  ne  vous  plaindrez  pas ,  disait-il , 
je  replace  les  prêtres  au-dessous  de  ce  que 
vous  les  avez  laissés;  un  évêque  se  croira 
très  honoré  de  dîner  chez  le  préfet.  »  La 
Faj^ette  l'interrompit  pour  dire  en  riant  : 
«  Avouez  que  cela  n'a  d'autre  objet  que  de 
casserlsi petite  fiole?  —  Vous  vous  moquez  de  la 
petite  fiole,  et  moi  aussi,  répondit-il,  mais  croyez 
qu'il  nous  importe  au  dehors  et  au  dedans  de 
faire  déclarer  le  pape  et  tous  ces  gens-là  contre 
la  légitimité  des  Bourbons  ;  je  trouve  tous  les 
jours  cette  sottise  dans  les  négociations.  Les 
diocèses  de  France  sont  encore  régis  par  des 
évoques  à  la  solde  des  ennemis.  » 

Jamais  il  ne  parlait  à  La  Fayette  des  grands 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        171 

seigneurs  et  des  rois   de   l'Europe,   sans    lui 
témoigner  combien  il  avait  été  frappé  de  leur 
malveillance  envers  lui.  «    Je  suis   bien   haï, 
disait-il   un  jour,  et  d'autres   aussi,  par  ces 
princes  et  leurs  entours,  mais,  bah  !  tout  cela 
n'est  rien   auprès   de  leur  haine  pour  vous... 
J'ai  été  à  portée  de  le  voir,  je  n'aurais  jamais 
cru  que  la  haine  humaine  pût  aller  si   loinl 
Comment  diable  les   républicains  ont-ils  eu  la 
sottise  de  croire  un  instant  leur  cause  séparée 
de  la  vôtre?  Mais  à  présent  ils   vous  rendent 
bien    justice,    mais  justice   complète.  »  Et  ce 
mot  fut  appuyé  d'un  regard    très   significatif. 
Les  entretiens  se  continuèrent  encore  une 
année.   Un  jour   que  La   Fayette    était    venu 
l'entretenir  de  Lally-Tollendal,  pour  lequel  il 
avait  témoigné  la  plus  bienveillante  considéra- 
tion. «  J'ai  reçu  une  lettre  de  lui,  répondit-il, 
celui-là     a    le    sang    rouge.    »  Il  fut  ensuite 
question  d'un  autre  député  à  la  Constituante 
qui  avait  eu  des  rapports  avec  le  cabinet  bri- 
tannique :  «  Pourquoi,  dit  Bonaparte,  ne  pas 
faire  comme  un  avocat  du  Dauphiné,  Mounier, 


172       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

qui  préféra  être  maître  d'école?  Tenez,  mon 
cher,  une  belle  conduite,  c'est  la  vôtre  !  Mener 
les  affaires  de  son  pays,  et,  en  cas  de  naufrage, 
n'avoir  rien  de  commun  avec  ses  ennemis, 
voilà  ce  qu'il  faut!  » 

—  «  A-t-il   porté  les  armes?  »  répondait-il 
à  toutes  les  demandes  de  radiation  d'émigrés. 

Il  était  dans  un  moment  d'épanchement, 
lorsqu'il  dit  à  La  Fayette  en  riant  :  «  Vous 
vous  sentez  encore  trop  d'activité  pour  être 
sénateur?  —  Ce  n'est  pas  cela,  répondis-je, 
mais  je  crois  que  la  retraite  est  ce  qui  me 
convient  le  mieux.  —  Adieu,  général  La 
Faj^ette,  reprit-il  avec  un  dépit  concentré,  fort 
aise  d'avoir  passé  ce  temps  avec  vous.  »  La 
Fayette,  en  lui  disant  adieu,  le  remerciait  de 
l'intérêt  qu'il  avait  pris  à  la  radiation  d'une 
personne  qui  l'intéressait,  Bonaparte  saisit  le 
mot  pour  reprendre  la  conversation  :  «  Per- 
mettez-moi, lui  dit  La  Fayette,  de  reparler 
d'un  point  sur  lequel  je  ne  veux  pas  vous 
laisser  d'injustes  impressions;  j'ai  besoin  de 
vous  répéter  que,  d'après  les  circonstances  de 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        173 

ma  vie  orageuse,  vous  devez  trouver  naturel 
et  convenable  que  je  vive  en  simple  citoyen, 
au  sein  de  ma  famille.  Déjà  même,  je  vous 
aurais  demandé  ma  retraite  militaire,  si  je  ne 
voulais  pas  que  tous  mes  compagnons  aient 
passé  avant  moi.  —  Votre  retraite  militaire 
aussi  !  répondit-il,  mais  si  vous  y  êtes  décidé,  il 
ne  faut  pas  que  la  considération  de  vos  com- 
pagnons vous  arrête.  Parlez  à  Berthier  pour 
qu'il  presse  votre  demande.  » 

L'affaire  fut  terminée  aussitôt  et  La  Fayette 
eut  la  pension  de  retraite  au  maximum  de 
son  grade. 

Au  moment  du  traité  d'Amiens  (27  mars 
1802)  ses  discussions  avec  le  Premier  Consul 
devinrent  plus  vives.  La  Fayette  avait  fait  une 
visite  à  lord  Cornwallis,  de  passage  à  Paris 
et  il  avait  été  invité  avec  lui  chez  Joseph 
Bonaparte;  le  Premier  Consul  dit  en  ricanant 
à  La  Fayette,  la  première  fois  qu'il  le  revit  : 
«  Je  vous  préviens  que  lord  Cornwallis  pré- 
tend que  vous  n'êtes  pas  corrigé. —  De  quoi? 
reprit    La    Fayette    assez    vivement.    Est-ce 


174       LES   DERNIÈRES    ANNÉES  DE    LA    FAYETTE. 

d'aimer  la  liberté?  Qui  m'en  aurait  dégoûté? 
Les  extravagances  et  les  crimes  de  la  tyrannie 
terroriste?  Je  n'ai  pu  qu'en  haïr  davantage 
tout  régime  arbitraire  et  m'attacher  de  plus 
en  plus  à  mes  principes.  —  Voilà  pourtant, 
continua  Bonaparte,  ce  que  prétend  lordCorn- 
wallis;  vous  lui  avez  parlé  de  nos  affaires, 
et  voilà  ce  qu'il  dit.  —  Je  ne  me  rappelle 
rien  ;  personne  n'est  pins  loin  que  moi  d'al- 
ler chercher  un  ambassadeur  anglais  pour 
dénigrer  ce  qui  se  passe  dans  mon  pays;  mais 
s'il  m'a  demandé  si  j'appelais  cela  de  la  li- 
berté, je  lui  aurais  dit  non,  quoique  plutôt  à 
tout  autre  qu'à  lui.  «  Bonaparte  reprit  d'un 
ton  sérieux  :  «  Je  dois  vous  dire,  général  La 
Fayette,  que  je  vois  avec  peine  que,  par  votre 
manière  de  vous  exprimer  sur  les  actes  du 
gouvernement,  vous  donnez  à  ses  ennemis  le 
poids  de  votre  nom.  —  Que  puis-je  faire  de 
mieux?  reprit  La  Fayette,  j'habite  la  cam- 
pagne, je  vis  dans  la  retraite,  j'évite  les  occa- 
sions de  parler;  mais  toutes  les  fois  qu'on 
viendra   me   demander    si   votre    régime    est 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES    DE   LA    FAYETTE.       175 

conforme  à  mes  idées  de  liberté,  je  répondrai 
que  non,  car  enfin,  général,  je  veux  bien  être 
prudent,  mais  je  ne  veux  pas  être  renégat. 
—  Qu'entendez-vous,  répliqua-t-il,  avec  votre 
régime  arbitraire?  Le  vôtre  ne  l'était  pas,  j'en 
conviens;  mais  vous  aviez  contre  vos  adver- 
saires la  ressource  des  émeutes.  Je  n'étais 
encore  qu'au  parterre,  lorsque  vous  étiez  sur 
le  théâtre,  mais  je  regardais  bien.  Oui,  pour 
mettre  à  la  raison  ces  gueux,  vous  aviez  be- 
soin de  faire  des  émeutes.  —  Si  vous  appelez 
émeute,  reprit  son  interlocuteur,  l'insurrec- 
tion nationale  de  juillet  1789,  je  réclame 
celle-là,  mais,  passé  cette  époque,  je  n'en  ai 
plus  voulu.  J'en  ai  réprimé  beaucoup.  La  plu- 
part se  faisaient  contre  moi,  et,  puisque  vous 
en  appelez  à  mon  expérience,  je  vous  dirai 
que  je  n'ai  vu  dans  la  Révolution  aucune  in- 
justice, aucune  déviation  de  la  liberté  qui 
n'ait  nui  à  la  Révolution  elle-même,  et  finale- 
ment aux  auteurs  de  ces  mesures.  —  Mais  ne 
conviendrez-vous  pas  vous-même,  dit  Bona- 
parte,   que,    dans    l'état    où    j'ai    trouvé    la 


176   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

France,  j'étais  forcé  à  des  mesures  irrégu- 
lières? —  Ce  n'est  pas  la  question,  répondit 
La  Fayette;  je  ne  parle  ni  du  moment,  ni 
de  tel  ou  tel  acte;  c'est  la  direction,  oui, 
général,  c'est  la  direction  dont  je  me  plains 
et  m'afïlige.  —  Au  reste,  reprit  le  Premier 
Consul,  je  vous  ai  parlé  comme  chef  du  gou- 
vernement, et,  en  cette  qualité,  j'ai  à  me 
plaindre  de  vous;  mais,  comme  particulier,  je 
dois  être  content;  car,  dan?<  tout  ce  qui  m'est 
revenu  de  vous,  j'ai  reconnu  que,  malgré  votre 
sévérité  sur  les  actes  du  gouvernement,  il  y  a 
toujours  eu  de  votre  part,  de  la  bienveillance 
personnelle  pour  moi.  » 

Il  avait  raison  :  un  gouvernement  libre  et 
Bonaparte  à  sa  tète,  voilà  ce  qu'il  fallait  à 
La  Fayette;  et,  au  contraire,  on  tournait  de 
plus  en  plus  le  dos  à  la  liberté.  Le  consulat 
à  vie,  au  lieu  d'être  entouré  de  barrières  cons- 
titutionnelles, était  présenté  à  la  sanction  des 
électeurs,  comme  une  consécration  du  despo- 
tisme; La  Fayette  crut  devoir  motiver  son 
vote.  Il  écrivit  sur  le  registre  de  sa  commune  : 


LES   DERXIKRKS   A.NXKJ-.S    DE    LA   FAYETTE.        177 

«  Je  ne  puis  voter  pour  une  telle  magistra- 
ture, jusqu'à  ce  que  la  liberté  publique  soit 
suffisamment  garantie;  alors  je  donnerai  ma 
voix  à  Napoléon  Bonaparte.  » 

Et,  pour  ne  laisser  aucune  incertitude  planer 
sur  son  opinion,  il  lui  fit  remettre  la  lettre 
suivante  : 

"  La  Grange,  20  mai  1802. 

))  Général, 

»  Lorsqu'un  homme  pénétré  de  la  recon- 
naissance qu'il  vous  doit,  et  trop  sensible  à 
la  gloire  pour  ne  pas  aimer  la  vôtre,  a  mis 
des  restrictions  à  son  suffrage,  elles  sont  d'au- 
tant moins  suspectes  que  personne  ne  jouira 
plus  que  lui  de  vous  voir  premier  magistrat  à 
vie  d'une  république  libre. 

»  Le  18  brumaire  sauva  la  France,  et  je  me 
sentis  rappelé  par  les  professions  libérales  aux- 
quelles vous  avez  attaché  votre  honneur.  On 
vit  depuis  dans  le  pouvoir  consulaire  cette  dic- 
tature  réparatrice,    qui,  sous  les  auspices  de 

12 


178       LES   DERNIÈRES  ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

votre  génie,  a  fait  de  si  grandes  choses,  moins 
grandes  cependant  que  ne  le  sera  la  restaura- 
tion de  la  liberté. 

»  Il  est  impossible  que  vous,  général,  le 
premier  dans  cet  ordre  d'hommes  qui,  pour 
se  comparer  et  se  placer,  embrassent  tous  les 
siècles,  vouliez,  qu'une  telle  révolution,  tant 
de  victoires  et  de  sang,  de  douleurs  et  de  pro- 
diges, n'aient  pour  le  monde  et  pour  vous 
d'autre  résultat  qu'un  régime  arbitraire.  Le 
peuple  français  a  trop  connu  ses  droits  pour 
les  avoir  oubliés  sans  retour;  mais  peut-être 
est-il  plus  en  état  aujourd'hui  que  dans  son 
effervescence  de  les  recouvrer  utilement;  et 
vous,  par  la  force  de  votre  caractère  et  de  la 
confiance  publique,  par  la  supériorité  de  vos 
talents,  de  votre  existence,  de  votre  fortune, 
vous  pouvez,  en  rétablissant  la  liberté,  maî- 
triser tous  les  dangers,  rassurer  toutes  les 
inquiétudes;  je  n'ai  donc  que  des  motifs  pa- 
triotiques et  personnels  pour  vous  souhaiter, 
dans  ce  complément  de  votre  gloire,  une  ma- 
gistrature permanente;  mais  il  convient  aux 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   179 

principes,  aux  engagements,  aux  actions  de 
ma  vie  entière,  d'attendre  pour  lui  donner  ma 
voix,  qu'elle  ait  été  fondée  sur  des  bases 
dignes  de  la  nation  et  de  vous. 

»  J'espère  que  vous  reconnaîtrez  ici,  général, 
comme  vous  l'avez  déjà  fait,  qu'à  la  persévé- 
rance de  mes  opinions  politiques  se  joignent 
des  vœux  sincères  pour  votre  personne. 

»  Salut  et  respect.  » 

Personne  alors  en  France  n'aurait  osé  écrire 
cette  lettre.  Elle  honore  un  homme  autant 
qu'une  victoire.  Une  femme  seule  en  eût  été 
capable  et  cette  femme  envoyait  de  Rome  à 
La  Fayette  ces  lignes  éloquentes  :  «  J'espérerai 
toujours  de  la  race  humaine,  tant  que  vous 
existerez.  Je  vous  adresse  ce  sentiment  du  haut 
du  Capitole  et  les  bénédictions  des  ombres 
vous  arrivent  par  ma  voix.  »  On  a  reconnu 
madame  de  Staël. 


180   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  lA  FAYETTE. 


III 


L'établissement  de  l'empire  ne  fit  que  main- 
tenir La  Fayette  dans  sa  ligne  de  conduite. 

La  retraite  lui  était  de  plus  en  plus  com- 
mandée par  l'honneur.  Jamais  madame  de 
La  Fayette  ne  fut  plus  heureuse;  il  lui  fut 
enfin  permis  dans  ses  dernières  années,  de 
goûter  un  bonheur  dont  elle  n'avait  jamais 
conçu  l'espérance;  sa  félicité  ne  fut  troublée 
que  par  les  inquiétudes  que  lui  donnait  son  fils 
George  qui  faisait  vaillamment  son  devoir  sur  le 
champ  de  bataille  et  qui  fut  blessé  au  combat 
du  Mincio. 

Pendant  le  voyage  qu'il  fit  en  France  pour 
guérir  sa  blessure,  il  s'était  marié  à  made- 
moiselle Emilie  de  Tracy  dont  le  père,  M.  Destutt 
de  Tracy,  un  des  plus  fermes  esprits,  une  des 
rares  intelligences  philosophiques  de  son  temps, 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   181 

député  de  la  noblesse  du  Bourbonnais  à  la 
Constituante,  avait  été  l'ami  de  La  Fayette,  un 
des  confidents  de  ses  idées,  et,  comme  maré- 
chal de  camp,  commandait  sous  ses  ordres  la 
cavalerie,  à  la  frontière  en  1792.  Il  y  avait  har- 
monie de  sentiments  et  d'éducation  entre  les 
deux  époux;  toute  la  famille  était  venue  à  Cha- 
vaniac  partager  cette  nouvelle  joie  avec  la 
vieille  tante  *  octogénaire  «  qui  conservait  toutes 
ses  facultés  dans  un  cœur  aimant  ».  C'est  pen- 
dant ce  séjour  en  Auvergne  que  madame  de 
Montagu  présenta  au  général  le  marquis  de 
Lasteyrie  du  Saillant  qui  bientôt  épousa  made- 
moiselle Virginie,  celle  qui  a  écrit  ce  l^au  livre, 
digne  d'être  mis  entre  les  mains  de  loutes  les 
femmes  et  qu'elle  avait  modestement  intitulé  : 
Notice  sur  madame  de  La  Fayette  far  sa  fille. 

Le  mariage  allait  se  célébrer,  lorsque  M.  de 
La  Fayette,  en  tombant  sur  la  glace,  se  cassa 
le  col  du  fémur  ;  avec  l'imperfection  de  la 
science  chirurgicale  d'alors,  il    souffrit   cruel- 

1.   Vie  de  madame  de  La  Fayette,  par  madame  de  Lasteyrie. 


182       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

lement   pendant  quarante  jours    et  quarante 
nuits.    Il   éprouva   le  maximum  de   douleurs 
que  le  corps  humain  peut  supporter  avec  un 
courage  et  un  stoïcisme  au-dessus  de  tout  éloge. 
«  Nous  sommes  sur  la  roue  »,  disait  madame 
de  Lasteyrie,  au  milieu  de  si  atroces  douleurs. 
Le  mariage  de  Virginie  de  La  Fayette  et  de  Louis 
de  Lasteyrie   put    se  célébrer;    et    dans  une 
chambre  voisine  de  celle   où  le  général  était 
encore  étendu,  le  Père  Carrichon,  qui  avait  as- 
sisté madame  d'Ayen  dans  son  martyre,  bénit 
le  jeune   couple.    Madame   de  Tessé  toujours 
généreuse  avait  envoyé  le  trousseau,  le  reste 
de  la  famille  s'était  cotisé  pour  offrir  à  la  ma- 
riée ',  au  lieu  de   diamants  et  de   bijoux,  un 
portefeuille  contenant   deux  mille  francs.   La 
fortune    des   Noailles  et  celle  des  La  Fayette 
étaient  loin  d'être  refaites. 

Quelque  réduites  que  fussent  ses  ressources, 
madame  de  La  Fayette  ne  prit  pas  moins  la 
résolution  avec  sa  sœur,  madame  de  Montagu, 

1.  Mémoires  de  madame  de  Monlugu. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.    183 

d'élever  un  monument,  au  lieu  même  où  ma- 
dame d'Ayen  et  madame  de  Noailles  avaient 
été  ensevelies.  Grâce  au  dévouement  obscur 
d'une  pauvre  ouvrière,  mademoiselle  Paris, 
les  deux  sœurs  apprirent  que  les  guillotinés 
de  la  barrière  du  Trône,  dans  les  dernières  se- 
maines de  la  Terreur,  avaient  été  entassés  dans 
un  puits,  creusé  dans  un  terrain  presque 
désert,  sur  le  chemin  de  Saint-Mandé,  et 
voisin  d'un  monastère  en  ruine.  Treize  cents 
personnes  suppliciées  en  quarante-trois  jours 
avaient  été  jetées  dans  le  trou  de  Picpus.  Un 
an  après  l'installation  du  Directoire,  madame 
la  princesse  de  Hohenzolldrn,  dont  le  frère 
avait  été  enfoui  dans  ce  champ  des  morts, 
l'acheta  et  le  fit  sans  bruit  clore  de  murs  pour 
le  mettre  à  l'abri  des  profanations. 

Quand  madame  de  Montagu  et  madame 
de  La  Fayette,  guidées  par  mademoiselle  Pa- 
ris, allèrent  pour  la  première  fois  à  Picpus, 
et  qu'elles  virent  ce  cimetière  inconnu,  elles 
furent  saisies  de  tristesse.  Le  projet,  qu'elles 
avaient  conçu  dans  l'exil,  d'élever  une  tombe 


18i   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

à  leur  mère,  à  leur  aïeule,  à  leur  sœur,  se 
transforma.  Une  souscription  fut  ouverte  parmi 
les  parents  des  victimes;  avec  le  temps,  l'œuvre 
se  développa,  la  chapelle  fut  agrandie,  les  ter- 
rains contigus  furent  achetés,  une  partie  du 
vieux  monastère  fut  restaurée.  Des  religieuses 
vouées  à  l'adoration  perpétuelle  y  furent  ins- 
tallées ;  des  plaques  de  métal  furent  scellées 
aux  murs,  et  l'on  y  gra^a  les  noms  des  treize 
cents  victimes  de  la  barrière  du  Trône,  dans 
l'ordre  où  on  les  avait  trouvées  inscrites  sur 
les  registres  de  la  Conciergerie.  Cette  œuvre 
de  Picpus  fut  une  consolation  pour  madame 
de  La  Fayette. 

Sa  santé  était  sérieusement  atteinte,  mais 
son  courage  simple  était  comme  un  charme 
qui  trompait  ceux  qui  l'approchaient,  et  elle 
recevait  de  la  plus  noble  façon  les  visiteurs. 
La  Grange  eut,  après  la  paix  d'Amiens,  des 
hôtes  illustres  :  Charles  Fox  et  sa  femme,  Fitz 
Patrick,  les  amis  des  mauvais  jours  y  passèrent 
deux  semaines,  apportant  avec  eux  leur  grand 
souffle  libéral  et  jugeant  avec  sagesse  les  évé- 


LES   DEUNIÈRES   ANNEES   DE    LA   FAYETTE.        185 

nements  extraordinaires  qui  se  déroulaient. 
Madame  de  La  Fayette  se  prêtait  à  tout.  Elle 
supportait  avec  douceur  les  inquiétudes  que 
lui  causaient  les  batailles  auxquelles  son  fils 
assistait.  Napoléon  gardait  rancune  à  George 
de  l'attitude  de  son  père.  Bien  qu'il  eût  sauvé 
à  Eylau  la  vie  du  général  Grouchy  dont  il 
était  l'aide  de  camp,  bien  qu'il  eût  été  pré- 
senté deux  fois  pour  le  grade  de  capitaine, 
deux  fois  il  avait  été  rayé  de  la  main  même 
de  l'empereur.  George  attendait  la  paix  pour 
donner  sa  démission. 

Les  années  de  ce  tranquille  séjour  à  La 
Grange  s'écoulèrent  rapides  comme  la  joie;  La 
Fayette  était  tout  entier  à  ses  travaux  agricoles; 
même  dans  ses  lettres  à  Jefferson,  avec  lequel 
il  avait  un  commerce  épistolaire  suivi,  il  par- 
lait avec  réserve  des  événements,  tout  en  les 
jugeant  avec  hauteur.  Il  ne  se  désintéressait 
jamais  des  affaires  do  l'Amérique,  se  réjouissant 
avec  Jefferson  du  développement  des  institu- 
tions républicaines. 

Le  20  févrierl807,  il  écrivait  à  cet  ami  fidèle 


186   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

qui  l'avait  invité  à  venir   le  voir  avec  la   fa- 
mille : 

«  George  a  dû  renoncer  à  l'espoir  d'obtenir 
de  l'empereur  aucun  avancement;  mais  son  zèle 
dans  l'armée  active  déplaît  assez  pour  qu'il 
ait  à  craindre  d'être  envoyé  avec  son  grade  de 
lieutenant  dans  quelque  régiment  éloigné. 
C'est  pourquoi  il  est  décidé  à  revenir  près  de 
nous,  aussitôt  que  les  circonstances  lui  per- 
mettront de  quitter  la  division  à  laquelle  il 
est  attaché,  à  moins  qu'il  ne  survienne  quelque 
explication  à  ce  sujet.  Ma  situation  personnelle 
est  toujours  la  môme,  ma  femme  éprouve 
dans  ce  moment  une  crise  de  souffrance;  vrai- 
ment, mon  cher  ami,  je  ne  sais  comment  elle 
aurait  pu  traverser  l'Atlantique,  ni  comment 
dans  la  situation  actuelle  des  affaires,  nous 
pourrions  espérer  de  vous  rejoindre.  » 

George  La  Fayette  découragé  avait  en  effet 
quitté  l'armée  et  était  revenu  à  La  Grange  ;  sa 
mère  était  entrée  dans  un  état  de  souffrance 
dont    elle   ne   sortit   plus.   On    profita   d'une 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   187 

trêve  dans  ses  douleurs  pour  la  transporter 
à  Aulnay,  chez  madame  de  Tessé,  à  trois  lieues 
de  Paris.  Puis  le  mal  faisant  des  progrès,  la 
malade  s'établit  à  Paris,  toujours  chez  sa  tante 
dévouée.  Dans  son  délire,  madame  de  La 
Fayette  reconnaissait  ses  enfants.  Elle  appela  un 
jour  sa  fille  aînée,  madame  de  Latour-Maubourg 
pour  lui  dire  :  «  Avez-vous  l'idée  de  ce  que  c'est 
que  le  sentiment  maternel?  En  jouissez-vous 
comme  moi?  Y  a-t-il  quelque  chose  de  plus 
doux,  de  plus  intime,  de  plus  fort?  Sentez-vous 
comme  moi  le  besoin  d'aimer  et  d'être  aimée  *?  » 
Dieu  et  son  mari  furent  l'occupation  de  ses 
derniers  moments  ;  au  milieu  de  la  fièvre,  elle 
répétait  le  cantique  de  Tobie,  qu'elle  avait  dit 
en  apercevant  la  ville  d'Olmùtz,  et  s'éteignit 
la  nuit  de  Noël  1807.  Ses  dernières  paroles  à 
ses  enfants  furent  :  «  Je  vous  souhaite  la  paix 
du  Seigneur!  »  et  à  M.  de  La  Fayette  :  «  Je 
suis  toute  à  vous!  »  Elle  fut  inhumée  à  Pic- 
pus  dans  le  funèbre  asile  que  sa  sœur,  madame 
de  Montagu  et  elle  avaient  fondé. 

1.  Vie  de  madame  de  La  Fayette,  par  madame  de  Lasteyrie. 


188       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

Quelques  jours  après  cette  mort,  M.  de  La 
Fayette  écrivait  à  M.  de  Latour-Maubourg  cette 
lettre  admirable  qui  mérite  d'être  conservée, 
tant  par  sa  sincérité,  son  élévation,  elle  honore 
deux  âmes  ;  c'était  la  seule  oraison  funèbre 
que  rêva  madame  de  La  Fayette.  Dans  ce  livre, 
où  elle  lient  presque  autant  de  place  que  son 
mari,  ce  cri  de  douleur,  ces  larmes  doivent 
être  recueillis. 

«  Je  ne  vous  ai  pas  encore  écrit,  mon  cher 
ami,  du  fond  de  l'abîme  de  malheur  où  je 
suis  plongé.  J'en  élais  bien  près,  lorsque  je 
vous  ai  transmis  les  derniers  témoignages  de 
son  amitié  pour  vous,  de  sa  confiance  dans  vos 
sentiments  pour  elle.  Ma  douleur  aime  à 
s'épancher  dans  le  sein  du  plus  constant  et 
cher  confident  de  toutes  mes  pensées,  au  milieu 
de  toutes  les  vicissitudes  où  souvent  je  me  suis 
cru  malheureux  ;  mais  jusqu'à  présent,  vous 
m'avez  trouvé  plus  fort  que  les  circonstances. 
Aujourd'hui  la  circonstance  est  plus  forte  que 
moi.  Je  ne  m'en  relèverai  jamais. 


LES   DERNlÈrn;s   années   de    la    FAYETTE.       189 

«  Pendant  les  trente-quatre  années  d'une 
union  où  sa  tendresse,  sa  bonté,  l'élévation, 
la  délicatesse,  la  générosité  de  son  âme  char- 
maient, embellissaient,  honoraient  ma  vie,  je 
me  sentais  si  habitué  à  tout  ce  qu'elle  était 
pour  moi,  que  je  ne  la  distinguais  pas  de  ma 
propre  existence.  Elle  avait  quatorze  ans  et 
moi  seize,  lorsque  son  cœur  l'amalgama  à  tout 
ce  qui  pouvait  m'intéresser.  Je  croyais  bien 
l'aimer,  avoir  besoin  d'elle,  mais  ce  n'est 
qu'en  la  perdant  que  j'ai  pu  démêler  ce  qui 
reste  de  moi  pour  la  suite  d'une  vie  qui 
m'avait  paru  livrée  à  tant  de  distractions  et 
pour  laquelle,  néanmoins,  il  n'y  a  plus  ni 
bonheur,  ni  bien-être  possible... 

»  Le  jour  où  elle  reçut  les  sacrements,  elle 
mit  du  prix  à  voir  que  j'y  assistais.  Elle  tomba 
ensuite  dans  un  délire  constant,  le  plus  extra- 
ordinaire et  le  plus  touchant  qui  ait  été  jamais 
vu.  Iinaginez-vous,  mon  cher  ami,  une  cer- 
velle tout  à  fait  dérangée,  se  croyant  en  Egypte, 
en  Syrie,  au  milieu  des  événements  du  règne 
d'Athalie  que  les  leçons  de  Célestine  avaient 


190   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  EAYETTE. 

laissés  dans  son  imagination,  brouillant  presque 
toutes  les  idées  qui  ne  tenaient  pas  à  son 
cœur;  enfin  le  délire  le  plus  constant,  et  en 
même  temps  une  douceur  inaltérable  et  cette 
obligeance  qui  cherchait  toujours  à  dire  quel- 
que chose  d'agréable;  cette  reconnaissance  pour 
tous  les  soins  qu'on  prenait  d'elle,  cette  crainte 
de  fatiguer  les  autres,  ce  besoin  de  leur  être 
utile,  tels  qu'on  aurait  trouvé  tous  ces  senti- 
ments, toute  cette  bonté  en  elle,  dans  l'état 
de  parfaite  raison.  Il  y  avait  aussi  une  défini- 
tion de  pensées,  une  finesse  dans  ses  défini- 
tions, une  justesse,  une  élégance  d'expressions 
qui  faisaient  l'étonnement  de  tous  les  témoins 
ou  de  ceux  à  qui  on  transmettait  les  paroles 
admirables  ou  charmantes  qui  sortaient  de 
cette  tête  en  délire. 

»  Ne  croyez  pas  que  ce  cher  ange  eût  des 
terreurs  pour  la  vie  future,  sa  religion  était 
■tout  amour  et  confiance... 

»  La  crainte  de  l'enfer  n'avait  jamais  appro- 
ché d'elle.  Elle  n'y  croyait  même  pas  pour 
les  êtres  bons,  sincères  et  vertueux,  d'aucune 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   191 

opinion.  «  Je  ne  sais  ce  qui  arrivera  au  mo- 
»  ment  de  leur  mort,  disait-elle,  mais  Dieu 
»  les  éclairera  et  les  sauvera...  »  «  Il  fut  une 
»  époque,  me  disait-elle,  il  y  a  quelques  mois, 
»  où  lors  d'un  retour  d'Amérique,  je  me  sen- 
»  tis  si  violemment  entraînée,  au  point  d'être 
»  prête  à  me  trouver  mal,  lorsque  vous  entriez, 
»  que  je  fus  frappée  de  la  crainte  de  vous 
»  être  importune  ;  je  cherchai  donc  à  me  mo- 
»  dérer.  Vous  ne  devez  pas  être  mécontent 
»  de  ce  qui  m'est  resté.  » 

«  Que  de  grâces  je  dois  à  Dieu,  disait-elle 
»  dans  sa  maladie,  de  ce  qu'un  entraînement 
»  si  violent  ait  été  pour  moi  un  devoir  !  Que 
»  j'ai  été  heureuse,  disait-elle  le  jour  de  sa 
»  mort  ;  quelle  part  d'être  votre  femme  I  »  Et 
lorsque  je  lui  parlais  de  ma  tendresse  :  «  C'est 
»  vrai  !  répondait-elle  d'une  voix  si  touchante, 
»  quoi,  c'est  vrai  !  Que  vous  êtes  bon  I  Répétez 
»  encore.  Cela  fait  tant  de  plaisir  à  entendre  !... 
»  Si  vous  ne  vous  trouvez  pas  assez  aimé,  disait- 
»  elle,  prenez- vous-en  à  Dieu,  il  ne  m'a  pas 
»  donné  plus  de  facultés  que  cela.  Je  vous  aime. 


192       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

»  disait-elle  au  milieu  de  son  délire,  chrélien- 
»  nement,  mondainement,  passionnément.  » 

»  Quelquefois  on  l'entendait  prier  dans  son 
lit.  Elle  s'est  fait  lire  les  prières  de  la  messe 
par  ses  filles,  et  s'apercevait  de  ce  qu'on  pas- 
sait pour  ne  pas  la  fatiguer.  Il  y  eut  dans  les 
dernières  nuits  quelque  chose  de  céleste  dans 
la  manière  dont  elle  récita  deux  fois  de  suite, 
d'une  voix  forte,  un  cantique  de  Tobie,  le 
même  qu'elle  avait  récité  à  ses  filles  en  aper- 
cevant les  clochers  d'Olmùtz.  Je  ne  l'ai  vue  se 
tromper  sur  moi  qu'un  ou  deux  moments,  en 
se  persuadant  que  j'étais  devenu  chrétien  fer- 
vent. —  Vous  n'êtes  pas  chrétien  ?  me  disait- 
elle  un  jour.  Et,  comme  je  ne  répondais  pas  : 
—  Ah  !  je  sais  ce  que  vous  êtes,  vous  êtes  fayet- 
tiste.  —  Vous  me  croyez  bien  de  l'orgueil, 
répondis-je,  mais  vous-même  ne  l'êtes-vous 
pas  un  peu?  — Ah!  oui,s'écria-t-elle,  de  toute 
mon  âme,  je  sens  que  je  donnerais  ma  vie 
pour  cette  secte-là. 

»  Un  jour,  je  lui  parlais  de  sa  douceur 
angélique.    —   C'est  vrai,  dit-elle,   Dieu    m'a 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   193 

faite  douce,  ce  n'est  pourtant  pas  comme  votre 
douceur  ;  je  n'ai  pas  de  si  hautes  prétentions 
vous  êtes  si  fort  en  même  temps  que  si  doux; 
vous  voyez  de  si  haut!  Mais  je  conviens  que  je 
suis  douce  et  vous  êtes  si  bon  pour  moi  !  — 
C'est  vous  qui  êtes  bonne,  répondis-je,  et  géné- 
reuse par  excellence.  Vous  souvenez-vous  de 
mon  premier  départ  pour  l'Amérique?  Tout 
le  monde  était  déchaîné  contre  moi,  vous 
cachiez  vos  larmes  au  mariage  de  M.  de  Ségur. 
Vous  ne  vouliez  pas  paraître  affligée,  de  peur 
qu'on  ne  m'en  sût  mauvais  gré. —  C'est  vrai, 
me  dit-elle,  c'était  assez  gentil  pour  une  enfant, 
mais  que  c'est  aimable  à  vous  de  vous  sou- 
venir de  si  loin. 

*  Je  trouve  de  la  douceur  à  me  redire  avec 
vous  tout  ce  qui  rappelle  combien  elle  était 
tendre  et  heureuse.  Mon  Dieu  !  qu'elle  l'aurait 
été  cet  hiver  î  Les  trois  ménages  réunis,  la 
guerre  finie  pour  George,  Virginie  ayant  un 
enfant,  et  je  pourrais  ajouter,  après  ma  mala- 
die où  nos  craintes  avaient  encore  redoublé 
notre  tendresse  1  N'avait-elle  pas  la  bonté  dans 

13 


194       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   I>  E   LA    FAYETTE. 

ces  derniers  temps  de  s'occuper  de  mes  amu- 
sements de  La  Grange,  de  ma  ferme,  de  ce 
qui  était  resté  dans  sa  tète.  Quand  je  lui  par- 
lais de  notre  retour  chez  nous  :  —  Ah  1  disait- 
elle,  ce  serait  trop  délicieux  I  Mon  Dieu,  mon 
Dieu,  s'écriait-elle  un  jour,  encore  six  pauvres 
années  de  La  Grange  ! 

»  Dans  ces  derniers  temps,  comme  elle  s'a- 
gitait pour  y  aller  avec  moi,  pour  que  je  par- 
tisse le  premier,  je  la  priai  de  me  laisser  près 
d'elle  ;  je  l'engageai  au  repos.  Elle  me  promet- 
tait d'y  faire  ce  qu'elle  pourrait,  et,  se  cal- 
mant :  —  Eh  bien  I  dit-elle,  restez.  Attendez 
un  peu,  je  vais  m'endormir  tout  doucement... 
La  pauvre  femme I  C'était  un  pressentiment  de 
notre  sort. 

»  Malgré  le  désordre  et  l'embarras  de  ses 
idées,  elle  a  eu  quelque  prévoyance  de  sa  mort. 
Je  l'entendais,  l'avant-dernière  nuit,  dire  à  la 
garde  :  —  Ne  me  quittez  pas,  dites-moi  quand 
je  dois  mourir...  Je  m'approchai,  son  effroi  se 
calma;  mais  lorsque  je  lui  parlai  guérison, 
retour  à  La  Grange  :  —  Ah!  non,  dit-elle,  je 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   l9o 

mourrai.  Avez-vous  quelque  rancune  contre 
moi?  —  Et  de  quoi?  chère  amie,  lui  dis-je; 
vous  avez  été  toujours  si  bonne,  si  tendre.  — 
Je  vous  ai  donc  été  toujours  une  douce  com- 
pagne? —  Oui,  sans  doute.  — Eh  bien  !  bénissez- 
moi. 

»  Tous  ces  derniers  soirs,  lorsque  je  la  quit- 
tais ou  qu'elle  le  croyait,  elle  me  demandait  de 
la  bénir.  Le  dernier  jour,  elle  me  dit  :  —  Quand 
vous  verrez  madame  de  Simiane,  vous  lui  direz 
mille  tendresses  pour  moi...  C'est  ainsi  que 
son  pauvre  cœur  était  tout  en  vie,  et  déjà  ses 
pauvres  jambes  n'avaient  plus  de  mouvement. 

»  Sans  doute  elle  avait  l'idée  de  sa  mort 
prochaine  lorsque,  après  m'avoir  dit  d'une 
manière  touchante,  comme  elle  le  faisait  sou- 
vent :  —  Avez-vous  été  content  de  moi?  Vous 
avez  donc  la  bonté  de  m'aimer?  Eh  bien!  bé- 
nissez-moi... Lorsque  je  lui  répondis  :  — Vous 
m'aimez  aussi,  vous  me  bénirez,  elle  me  donna 
sa  bénédiction  pour  la  première  et  la  dernière 
fois,  avec  la  plus  solennelle  tendresse.  Alors 
chacun  de  ses  six  enfants   s'approcha  tour  à 


496       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

tour,  lui  baisa  les  mains  et  le  visage.  Elle  les 
regardait  avec  une  affection  inexprimable.  Plus 
sûrement  encore  elle  avait  l'idée  de  la  mort 
lorsque,  craignant  une  convulsion,  elle  me  fit 
signe  de  m'éloigner,  et,  comme  je  restais,  elle 
prit  ma  main,  la  mit  sur  ses  yeux  avec  un 
regard  de  tendre  reconnaissance,  m'indiquant 
ainsi  le  dernier  devoir  qu'elle  attendait  de  moi. 
C'est  sans  apparence  de  souffrance,  avec  le 
sourire  de  la  bienveillance  sur  son  visage  et 
tenant  toujours  ma  main,  que  cet  ange  de  ten- 
dresse et  de  bonté  a  cessé  de  vivre.  J'ai  rempli 
le  devoir  qu'elle  m'avait  indiqué... 

»  Vous  savez  comme  moi  tout  ce  qu'elle  a 
été,  tout  ce  qu'elle  a  fait  pendant  la  Révo- 
lution. Ce  n'est  pas  d'être  venue  à  Olmûtz  que 
je  veux  la  louer  ici,  mais  c'est  de  n'être  partie 
qu'après  avoir  pris  le  temps  d'assurer,  autant 
qu'il  était  en  elle,  le  bien-être  de  ma  tante  et 
les  droits  de  nos  créanciers;  c'est  d'avoir  eu  le 
courage  d'envoyer  George  en  Amérique. 

y>  Quelle  noble  imprudence  de  cœur  à  rester 
la  seule  femme  de  France  compromise  par  son 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   197 

nom  et  qui  n'eût  jamais  voulu  en  changer. 
Chacune  de  ses  pétitions  ou  déclarations  com- 
mençait toujours  par  ces  mots  :  la  femme 
La  Fayette.  Jamais  cette  femme,  si  indulgente 
pour  les  haines  de  partis,  n'a  laissé  passer, 
lorsqu'elle  était  sous  l'échafaud,  une  réflexion 
contre  moi  sans  la  repousser,  jamais  une  oc- 
casion de  manifester  mes  principes  sans  s'en 
honorer  et  dire  qu'elle  les  tenait  de  moi... 

»  Ma  lettre  ne  finirait  pas,  mon  cher  ami, 
si  je  me  laissais  aller  aux  sentiments  qui  la 
dictent.  Je  répéterai  encore  que  cette  femme 
angélique  a  été  environnée  de  tendresses  et  de 
regrets  dignes  d'elle... 

»  Je  vous  embrasse  en  son  nom,  au  mien, 
au  nom  de  tout  ce  que  vous  avez  été  pour  moi 
depuis  que  nous  nous  connaissons. 

»  Adieu,  mon  cher  ami.  » 

Il  est  difficile  de  ne  pas  être  ému  en  lisant 
ces  lignes  mouillées  de  larmes;  y  ajouter  serait 
un  manque  de  goût. 

La  Fayette  perdait  plus  qu'une  compagne  : 


198       LES  DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

il  perdait  sa  conscience.  Sa  vie  publique  peut 
être  divisée  en  deux  parties,  avant  et  après 
1807.  Ces  deux  parties  ne  se  ressemblent  pas; 
nous  aurons  plus  d'une  occasion  de  le  faire  re- 
marquer. Pendant  les  années  qui  suivirent  ce 
deuil  irréparable,  il  vécut  de  la  vie  de  fermier 
à  La  Grange.  C'est  à  peine  s'il  reprend  sa  cor- 
respondance avec  Jefferson,  ne  se  désintéres- 
sant jamais  des  affaires  d'Amérique. 

C'était  beaucoup  de  se  tenir  debout  au  mi- 
lieu des  prosternations  du  dedans  et  du  de- 
hors. Son  isolement  volontaire  était  pour 
l'empereur  le  plus  grand  signe  de  désapproba- 
tion. Il  fallut  les  malheurs  de  la  patrie  et  la 
première  invasion  pour  faire  sortir  La  Fayette 
de  la  solitude. 


IV 


Ces  longues  années  silencieuses  remplies  par 
la  vie  de  famille,  par  le  charme  que  répandait 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA  FAYETTE.       199 

la  femme  de  George,  furent  seulement  trou- 
blées par  les  visites  de  Destutt  de  Tracy,  dont 
l'influence  a  été,  comme  celle  de  Cabanis,  con- 
sidérable et  féconde  dans  le  champ  de  la  spé- 
culation. La  Fayette  avait  beaucoup  désiré 
devenir  possesseur  de  La  Grange.  Lorsqu'il  y 
fut  convenablement  installé,  il  se  livra  avec 
ardeur  à  l'agriculture,  qui  rétablit  sa  santé 
délabrée  par  les  souffrances  de  sa  captivité,  et 
par  les  ennuis  de  sa  carrière  politique  ^  Les 
travaux  agricoles  occupaient  La  Fayette  tout 
le  jour  :  on  causait  et  on  lisait  le  soir. 

Après  la  mort  de  sa  femme,  il  avait  fait 
murer  la  porte  de  communication,  et  l'appar- 
tement, tel  qu'il  était  à  cette  époque,  était 
resté  clos.  Seulement,  à  certains  jours  consa- 
crés, il  y  pénétrait  seul  ou  avec  ses  enfants, 
par  une  porte  dérobée,  afin  de  rendre  hom- 
mage à  une  mémoire  qui  resta  toujours 
vénérée. 


1.  Souvenirs  sur  la  vie  privée  de  La  Fayette,  par  Jules  Clo- 
quet. 


200       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

Pendant  les  heures  de  réflexion  et  de  re- 
pliement sur  lui-même  où  ses  vertus  privées, 
sa  bonté  morale,  l'excellence  de  son  cœur  pour 
tout  ce  qui  l'approchait,  se  développaient  sans 
contrainte  loin  des  yeux  du  public,  il  restait 
de  plus  en  plus  attaché  à  ses  doctrines  libé- 
rales. Pendant  un  court  séjour  à  Chavaniac, 
où  sa  tante  octogénaire,  désespérée  de  ne  plus 
le  revoir,  l'avait  appelé,  il  écrivait  à  Masclet  : 

«  Maintenant,  je  vois  une  nouvelle  organisa- 
tion sociale  dont  il  est  inutile  dans  cette  lettre 
de  discuter  le  mérite,  eu  égard  à  la  liberté 
publique,  d'autant  plus  que  mes  principes  vous 
sont  déjà  connus;  et,  puisque  les  psaumes  sont 
devenus  à  la  mode,  j'ai  le  droit  de  m'appliquer 
le  Sicut  erat  in  principio  et  nimc  et  semper  '.  » 

Le  20  février  1810,  dans  une  letttre  à  Jef- 
ferson,  nous  lisons  :  «  Le  récit  des  actes  de  ce 
pouvoir  impérial,  singulier  mélange  de  gran- 
deur empruntée  à  la  Révolution  et  d'abaisse- 

1.  Correspondance,  t.  V,  p.  285-287. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       201 

ment  contre-révolutionnaire,  vous  apprendra 
nos  triomphes  sur  nos  ennemis  étrangers,  le 
récent  agrandissement  de  notre  territoire,  ainsi 
que  de  nouvelles  mesures  contre  les  libertés 
publiques.  »  Il  ne  désespérait  pas  de  l'avenir. 
«  Quelles  qu'aient  été,  ajoutait-il  le  4  juil- 
let 4842,  la  violation,  la  corruption,  et,  en 
dernier  lieu,  la  proscription  avouée  des  idées 
libérales,  je  suis  convaincu  qu'elles  se  sont  con- 
servées plus  qu'on  ne  le  croit  généralement  et 
qu'elles  ranimeront  encore  l'Ancien  comme  le 
Nouveau-Monde.  »  Et  il  fêtait  dans  sa  famille 
l'anniversaire  de  la  proclamation  de  l'indépen- 
dance américaine. 

Il  n'y  avait  que  madame  de  Staël  et  La  Fayette 
pour  conserver  ainsi  le  feu  sacré!  L'empereur 
le  savait  bien.  Il  avait  cru  au  mois  de  juillet 
4808  pouvoir  envelopper  le  solitaire  de  La 
Grange  dans  une  accusation  capitale  ;  Fouché 
avait  détourné  le  coup  ;  mais  La  Fayette  avait 
dû  surtout  son  salut  à  l'imperturbable  fermeté 
de  M.  Jacquemont,  membre  du  conseil  supé- 
rieur de  l'instruction   publique,  qui  fut  puni 


202       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE. 

de  son  amitié  aussi  éclairée  que  généreuse 
par  un  long  emprisonnement  et  la  perte  de 
son  emploi.  L'isolement  de  La  Fayette  était  un 
signe  permanent  de  désapprobation,  «r  Votre 
existence,  lui  disait  Bernadotte,  en  partant 
pour  la  Suède,  est  vraiment  miraculeuse;  votre 
péril  est  moins  encore  dans  le  caractère  de 
l'empereur  que  dans  l'acharnement  des  gens 
de  l'ancien  régime  à  l'irriter  contre  vous.  » 

Napoléon  connaissait  bien  son  caractère  in- 
flexible. En  1812,  à  propos  d'une  discussion 
au  Conseil  d'État,  sur  le  rétablissement  de  la 
garde  nationale,  il  disait  :  «  Tout  le  monde 
en  France  est  corrigé;  un  seul  ne  l'est  pas, 
c'est  La  Fayette  !  Il  n'a  jamais  reculé  d'une 
ligne.  Vous  le  voyez  tranquille;  eh  bien,  je  vous 
dis,  moi,  qu'il  est  tout  prêt  à  recommencer.  » 

Sa  retraite  n'était  donc  pas  sans  danger, 
lorsque  les  calamités  accumulées  par  les  fautes 
de  Napoléon  vinrent  à  fondre  sur  la  France. 
Les  armées  étrangères  avaient  passé  la  frontière, 
La  Fayette  avait  été  appelé  à  Paris  par  la 
mort  de  ses  deux  plus  chers  parents,  M.  de 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   203 

Tessé  et  surtout  madame  de  Tessé,  cette  ma- 
ternelle amie  de  quarante  ans.  La  même 
maladie  les  avait  emportés  à  quelques  jours 
d'intervalle.  Au  milieu  du  désarroi  du  gouver- 
nement, La  Fa3'ette  s'offrit  pour  commander 
la  garde  nationale.  Il  convint  avec  M.  Ternaux, 
chef  de  la  troisième  légion,  que  si  un  bataillon 
voulait  résolument  marcher  contre  l'ennemi, 
il  se  mettrait  à  la  tête.  Il  tenta  une  démarche 
auprès  de  l'un  des  principaux  maréchaux  pour 
l'amener  à  arracher  l'abdication  de  l'empereur. 
Toutes  les  démarches  furent  inutiles.  La  Fayette 
fut  trouvé  téméraire.  Le  lendemain,  pendant 
que  les  ennemis  entraient  dans  Paris,  il  s'en- 
ferma dans  son  appartement  et  fondit  en 
larmes. 

Ses  relations  de  jeunesse  avec  le  comte  de 
Provence  et  le  comte  d'Artois  ses  contemporains, 
ses  liaisons  de  parenté  avec  des  personnes  ap- 
partenant au  pur  royalisme,  tout  l'avertissait 
que    cette    première     Restauration    ne    serait 

1.  Pièces  et  Souvenirs,  1814-1815, 


204   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

qu'une  contre-révolution  plus  ou  moins  lente 
ou  déguisée.  Il  se  serait  fait  scrupule  d'appe- 
ler les  Bourbons  *  ;  et  néanmoins  telle  est  la 
force  des  premières  impressions  que  la  vue  du 
comte  d'Artois  dans  la  rue  l'émut  vivement. 
«  Pardonnant  leurs  torts,  môme  ceux  envers 
la  patrie,  je  souhaitai  de  tout  mon  cœur  que 
la  liberté  pût  s'amalgamer  avec  le  règne  des 
frères  et  de  la  fdle  de  Louis  XVI.  » 

Il  adressa  alors  à  Monsieur  ces  quelques 
lignes  : 

«  Monseigneur,  il  n'y  a  point  d'époque  et 
de  sentiment  dans  ma  vie  qui  ne  concourent  à 
me  rendre  heureux  de  voir  votre  retour  de- 
venir comme  un  signal  et  un  gage  de  bonheur 
et  de  liberté  publique.  Profondément  uni  à 
cette  satisfaction  nationale,  j'ai  besoin  d'offrir 
à  Monsieur  l'hommage  de  mon  attachement 
personnel  et  du  respect  avec  lequel  je  suis, 
etc. . .   » 

1.  Pièces  et  Souvenirs,  1814-1815. 


LES    DERNIÈRES    ANNÉES    DE   LA    FAYETTE.       205 

Le  comte  d'Artois,  ne  sachant  trop  que  ré- 
pondre, s'en  tira  par  des  compliments,  il  char- 
gea Alexis  de  Noailles  de  les  porter  à  La 
Fayette  dont  il  était  le  neveu.  Le  général  crut 
devoir  se  présenter  à  la  première  audience  aux 
Tuileries,  en  uniforme  ;  il  fut  reçu  poliment 
par  Louis  XVIII  et  par  son  frère,  mais  la  fu- 
reur des  royalistes,  en  l'entendant  annoncer,  fut 
telle  qu'il  ne  put  se  méprendre  sur  leur  état 
d'esprit'  et  il  ne  songea  plus  à  renouveler  ses 
politesses.  Au  contraire,  la  manière  dont  le 
duc  d'Orléans  demanda  de  ses  nouvelles  à 
George  fit  un  devoir  au  père  d'aller  au  Palais- 
Royal.  Le  duc  d'Orléans  fut  sensible  à  cette 
démarche.  Ils  parlèrent  de  leur  temps  de 
proscription,  de  la  communauté  de  leurs  opi- 
nions. «  Il  causa,  dit  La  Fayette,  en  termes 
trop  supérieurs  aux  préjugés  de  sa  famille, 
pour  ne  pas  faire  reconnaître  en  lui  le  seul 
Bourbon  compatible  avec  une  constitution 
libre.  j> 

1 .  Mémoires  de  M.  de  Vitrolles.  —  Souvenirs  du  duc  de  Br«- 
glie,  t.  I". 


:206   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

La  Fayette  eut  une  occasion  plus  solennelle 
de  manifester  ses  idées  politiques  à  l'empereur 
de  Russie,  dans  une  soirée  célèbre,  chez  ma- 
dame de  Staël.  Nous  savons  que  le  général 
avait  voué  à  la  fille  de  Necker,  presque  depuis 
son  enfance,  un  profond  attachement.  La  cons- 
tance de  sa  généreuse  affection,  pendant  l'em- 
prisonnement à  Olmûtz,  avait  resserré  les  liens 
de  leur  cœur.  Alexandre  venait  rendre  hom- 
mage à  la  haute  société  française,  en  entrant 
dans  le  salon  de  madame  de  Staël.  Lorsqu'elle 
lui  eut  présenté  La  Fayette,  l'empereur  de 
Russie  lui  fit  signe  de  le  suivre,  et,  l'emmenant 
dans  une  embrasure  ^  il  se  plaignit  de  ce  que 
ses  bonnes  intentions  avaient  si  mal  tourné, 
de  ce  que  les  Bourbons  n'avaient  que  des  pré- 
jugés d'ancien  régime,  et,  comme  son  interlo- 
cuteur se  bornait  à  répondre  que  le  malheur 
devait  pourtant  les  avoir  en  partie  corrigés  : 
«  Corrigés,  lui  dit-il,  ils  sont  incorrigés  et  in- 
corrigibles. Il  n'y  en  a  qu'un,  le  duc  d'Orléans, 

1.  Pièces  et  Souvenirs,  1814-1815,  p.  311. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   207 

qui  ait  des  idées  libérales  ;  mais,  pour  les 
autres,  n'en  espérez  jamais  rien.  —  Si  c'est 
votre  opinion,  Sire,  pourquoi  les  avez- vous 
ramenés?  —  Ce  n'est  pas  ma  faute,  on  m'en  a 
fait  arriver  de  tous  les  côtés,  je  voulais  du  moins 
les  arrêter,  pour  que  la  nation  eût  le  temps 
de  leur  imposer  une  constitution,  ils  ont  gagné 
sur  moi,  comme  une  inondation.  Vous  m'avez 
vu  aller  à  Compiègne  au-devant  du  roi  ;  je 
voulais  le  faire  renoncer  à  ses  dix-neuf  ans  de 
règne  et  autres  prétentions  de  ce  genre.  La  dé- 
putation  du  Corps  législatif  y  était  aussitôt 
que  moi  pour  le  reconnaître,  de  tout  temps, 
sans  condition.  Que  pouvais-je  dire  quand  les 
députés  et  le  roi  étaient  d'accord  ?  C'est  une 
affaire  manquée,  je  pars  bien  affligé.  »  La 
Fayette  soutint  qu'on  pouvait  encore  s'en  tirer 
et  qu'il  devait  à  la  cause  de  la  liberté,  au  roi 
lui-même,  de  persister  dans  ses  bons  conseils. 
Les  événements  allaient  donner  raison  à  l'em- 
pereur Alexandre.  La  Fajette,  durant  la  pre- 
mière Restauration,  ne  manqua  ni  de  perspi- 
cacité,  ni  de  tenue  d'esprit.  Il  vit  clairement 


208   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

que  peu  de  mois  suffiraient  pour  rendre  la 
popularité  à  Napoléon.  Il  fait  observer  dans  ses 
notes  que  :  si  Louis  XVIII  venant  s'asseoir  sur 
le  trône  constitutionnel  de  Louis  XVI,  en  avait 
repris  les  couleurs,  emblème  de  l'affranchisse- 
ment du  peuple  et  de  la  gloire  de  nos  soldats, 
«  il  n'eût  pas  laissé  à  Napoléon  ce  talisman 
de  l'insurrection  d.  Mais  on  voulut,  autour  de 
Louis  XVIII,  que  la  nation  et  les  troupes  fussent 
marquées  du  sceau  de  l'ancien  régime  et  de 
l'émigration.  En  vain  les  maréchaux  pres- 
saient le  roi  d'adopter  la  vieille  garde,  il  leur 
déclara  qu'ils  avaient  raison  et  n'en  fit  rien.  La 
Fayette  tenait  de  la  bouche  même  du  général 
Letort,  des  dragons  de  la  garde,  qu'ayant  dit  en 
leur  nom,  au  comte  d'Artois  :  «  Prenez-nous, 
monseigneur,  nous  sommes  de  braves  gens  1  — 
La  paix  est  faite,  répondit-il,  nous  n'avons  pas 
besoin  de  braves.  »  C'est  ainsi  que  cette  troupe 
intrépide  fut  à  jamais  ennemie  des  Bourbons. 
«  Pensez-vous,  demandaient  à  La  Fayette 
ses  amis  du  faubourg  Saint- Germain,  que  si 
le  roi  maintient  la  Charte,  la  garde  nationale 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   209 

le  défendra?  —  Oui,  sans  doute,  répondait-il, 
d'autant  mieux  qu'elle  y  croit  plus  que  moi. 
—  Mais  si  l'on  revenait  à  d'autres  principes, 
qu'arriverait-il?  —  Elle  chasserait  les  Bour- 
bons. »  Huit  mois  se  passèrent  aux  Tuileries  à 
hésiter  sur  cette  alternative. 

Il  apprit  à  ses  dépens,  s'il  l'avait  oublié, 
que  les  rancunes  des  émigrés  envers  les  pre- 
miers constitutionnels  de  la  Révolution  étaient 
implacables  ;  ainsi,  les  journaux  avaient  re- 
tenti de  la  mort  du  commandant  de  bataillon 
Carie,  un  des  riches  joailliers  de  Paris,  mas- 
sacré le  10  Août,  après  avoir  fait  des  prodiges 
de  dévouement  et  de  courage  en  défendant  le 
roi  et  la  reine;  mais  il  avait  fêté  la  prise  de 
la  Bastille  en  89  ;  mais  il  avait  demandé  en  92 
de  lever  à  ses  frais  une  compagnie  de  volon- 
taires pour  courir  à  la  frontière;  son  sang 
versé,  presque  sous  les  yeux  de  la  famille 
royale,  n'avait  pu  laver  ces  torts.  Jamais  La 
Fayette  et  des  personnages  plus  en  crédit  que 
lui,  ne  purent  obtenir  une  marque  de  bien- 
veillance pour  une  famille  dont  la  ruine  avait 

14 


210       LES    DERNIÈRES   ANrfÉES   DE    LA   FAYETTE. 

expié    l'héroïsme   de    son    malheureux    chef. 

Des  pamphlets  commencèrent  alors  à  pré- 
senter, sous  un  jour  faux,  le  rôle  et  la  conduite 
du  général  vis-à-vis  de  Louis  XVI  et  de  Marie- 
Antoinette  pendant  la  Révolution.  On  vit  même 
sortir  de  l'Imprimerie  royale  un  ouvrage  du 
premier  valet  de  chambre  de  Louis  XVI II, 
M.  Hue,  où  La  Fayette  était  calomnié  avec 
acharnement,  particulièrement  à  propos  des 
événements  du  6  octobre.  Dans  un  autre  écrit, 
sanctionné  par  le  suffrage  authentique  de 
madame  la  duchesse  d'Angoulème,  il  était 
appelé  un  misérable  et  l'on  soutenait  que 
Bailly  et  lui  avaient  poussé  le  roi  au  voyage 
de  Varennes. 

Quoique  indifférent  aux  injures,  La  Fayette, 
sous  prétexte  de  répondre  à  ses  calomniateurs, 
avait  tracé  en  vingt  pages  une  esquisse  de 
l'ancien  régime  et  un  résumé  des  conditions 
indispensables  «  pour  nationaliser  la  Restau- 
ration ».  Cet  écrit  devait  paraître  dans  les 
premiers  jours  d'avril  1815.  Le  retour  de  l'île 
d'Elbe  en  arrêta  la  publication.  S'adressan  taux 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.       211 

ul Ira-royalistes,  La  Fayette  leur  disait  :  «  C'est 
vous  qui  repoussâtes  les  réformes  de  Turgot, 
Malesherbes  et  Necker  acceptées  par  Louis  XVI; 
ce  sont  les  intrigues  de  vos  parlements  contre 
les  ministres  qui  nécessitèrent  ces  assemblées 
de  notables,  où  vous  défendîtes  vos  privilèges 
en  1787  contre  le  roi,  en  1788  contre  le 
peuple,  et  puis  ces  états  généraux  convoqués, 
au  milieu  des  émeutes  civiles  et  de  l'indisci- 
pline militaire,  dont  vous  étiez  alors  les  fau- 
teurs. A  l'Assemblée  constituante,  votre  op- 
position furieuse,  ou  vos  perfides  voles  n'ont 
cherché  qu'à  empêcher  le  bien  ou  à  empirer 
le  mal  ;  et  depuis,  vos  espérances  et  vos  me- 
nées n'ont-elles  pas,  sans  cesse,  en  haine  de 
la  liberté,  invoqué  les  excès  et  les  crimes  de 
l'anarchie?  C'est  en  allant  solliciter  partout 
l'invasion  étrangère  et  la  ruine  de  votre  patrie, 
en  déclarant  une  guerre  d'extermination  aux 
partisans  de  la  Révolution,  c'est-à-dire  à  pres- 
que tous  les  Français,  que  vous  avez  aban- 
donné le  roi  et  accrédité  la  méfiance  contre 
lui  ;  que  vous  avez  affaibli  les  défenseurs  de 


212       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

l'ordre  public,  fortifié  les  Jacobins,  amené  la 
Terreur,  la  destruction  de  la  famille  royale  et 
de  tant  d'autres  victimes!  Et,  vous  venez  me- 
surer l'honneur  et  le  blâme  aux  citoyens  qui 
ont  défendu  le  pays  et  ses  lois,  protégé  vos 
familles  et  vos  biens,  aussi  longtemps  que  vos 
intrigues  l'ont  permis,  et  aux  guerriers  qui 
ont  déjoué  vos  complots  parricides  en  cou- 
vrant l'Europe  de  la  gloire  française!  Mais  en 
supposant  toutes  choses  égales  entre  vous  et 
les  patriotes,  du  moins  est-il  vrai  que  l'opi- 
nion de  ceux-ci  tendait  à  l'amélioration  géné- 
rale, au  lieu  que  la  vôtre  a  pour  base  le 
maintien  de  vos  privilèges!...  » 

Certes,  si  La  Fayette  péchait  par  le  flegme 
et  la  froideur,  ce  n'était  pas  le  jour  où  il 
écrivait  des  pages  semblables  à  celles-là!  Ce 
n'était  pas  non  plus  le  jour,  où  malgré  la 
charte,  il  fut  porté  atteinte  à  la  liberté  indivi- 
duelle, flans  la  personne  des  généraux  Grouchy 
et  Exelmans.  Le  premier,  à  qui  l'on  repro- 
chait une  lettre  inconvenante,  à  propos  du 
titre  de  colonel  général,  enlevé  aux  titulaires 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.       213 

pour  en  qualifier  les  princes  (ordonnance  du 
15  mai),  avait  reçu  l'invitation  d'aller  à  la 
campagne.  Il  consulta  La  Fayette  qui  l'engagea 
vivement  à  ne  pas  obéir.  Quant  au  général 
Exelmans,  dont  on  avait  saisi  une  lettre  insi- 
gnifiante, adressée  au  roi  de  Naples,  il  ne  se 
laissa  point  exiler.  On  entoura  sa  maison,  il 
menaça  de  se  défendre.  La  Fayette  lui  fit  pro- 
poser de  venir  à  La  Grange,  mais  il  échappa 
au  blocus  et  se  réfugia  chez  un  ami. 

Cependant,  malgré  ces  désenchantements, 
la  France  avait  recouvré  plus  de  liberté 
qu'elle  n'en  avait  eue  pendant  le  règne  de 
Napoléon, 

La  Fayette  était  obligé  de  le  reconnaître. 
C'étaient  les  résultats  sociaux  et  égalitaires  de 
la  Révolution  qui  étaient  menacés  plus  que 
le  régime  représentatif,  et  les  masses  tenaient 
plus  aux  uns  qu'aux  autres.  Le  mécontente- 
ment grandissait  donc,  lorsque  tout  à  coup  on 
apprit  que  Napoléon  était  en  Provence.  Le  cri 
d'alarme  fut  porté  à  La  Grange,  où  La  Fayette 
était  retourné.  Il   n'avait  eu,    depuis  sa  visite 


214       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

au  roi  et  au  comte  d'Artois,  aucun  rapport 
avec  la  cour.  Il  s'était  même  abstenu  d'y  pa- 
raître au  jour  de  l'an,  trouvant  dans  les  injures 
presque  officielles  dont  il  avait  été  l'objet  de 
quoi  autoriser  cette  commode  attitude  de  brouil- 
lerie  personnelle.  Il  se  rendit  néanmoins  à 
Paris  pour  être  à  portée  de  servir  la  cause 
libérale. 

Malgré  son  antipathie  pour  les  opinions  et 
les  hommes  de  la  contre-révolution,  malgré  la 
haine  implacable  dont  il  avait  eu  récemment 
les  témoignages  les  plus  choquants,  tandis 
qu'au  contraire  le  souvenir  reconnaissant  de 
la  délivrance  d'Olmûtz  n'était  pas  effacé  dans 
son  âme,  La  Fayette  n'apportait  de  sa  re- 
traite que  des  vœux  contraires  au  succès  de 
Napoléon. 

La  conduite  du  général,  pendant  les  Gent- 
Jours,  a  été  et  est  encore  l'objet  des  plus  vives 
critiques.  Il  importe  de  faire  connaître  avec 
exactitude  ses  sentiments,  ses  idées,  le  but 
auquel  il  tendait,  avant  d'asseoir  un  jugement. 
Les  notes  qu'il  a  laissées  sur  cette  dramatique 


LES   DERNIÈUE3   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       215 

époque  sont  précises  et  portent  un  visible  ca- 
chet de  sincérité  ^ 

Il  semblait  encore  possible  à  La  Fayette,  à 
ce  premier  moment  du  retour  de  l'île  d'Elbe 
de  tirer  un  meilleur  parti  de  la  situation  des 
Bourbons,  que  dn  rétablissement  de  celui  qu'il 
appelait  le  plus  habile  et  le  plus  intraitable 
ennemi  de  la  liberté.  «  Si  l'on  avait  pu, 
disait-il,  obliger  les  Bourbons  à  tirer  leur 
charte  de  l'ornière  du  4  juin,  pour  en  faire 
un  pacte  national,  on  les  aurait  liés  par  des 
démarches  et  des  institutions  plus  fortes  qu'eux 
et  leur  parli,  et  de  nature  à  les  renverser  eux- 
mêmes,  s'ils  eussent  tenté  de  les  violer.  Gela 
valait  mieux  que  de  reprendre  le  système  de 
l'empereur,  de  livrer  la  France  aux  caprices 
et  aux  machinations  de  cet  homme  indomp- 
table, portant  avec  lui  une  guerre  générale, 
dont  le  résultat  probable  devait  être  notre 
ruine,  tandis  que  son  succès  eût  rétabli  le 
pouvoir,  employé  pendant  quatorze    ans  à  la 

1.  Pièces  et  Souvenirs,  I81i-I815. 


21G       LES   DKRNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

corruption  de  tous  les  sentiments  généreux,  à 
la  destruction  de  toutes  les  idées  libérales.  » 

Les  dispositions  de  La  Fayette  furent  bientôt 
connues.  On  lui  demanda  s'il  répugnerait  à 
une  conférence  chez  le  président  de  la  Chambre, 
M.  Laine.  Il  s'y  rendit  sur-le-champ  et  con- 
seilla un  appel  immédiat  des  membres  de 
toutes  les  assemblées  nationales  depuis  1789, 
qui  se  trouveraient  à  Paris,  afin  d'opposer  une 
grande  force  morale  à  cet  entraînement  irré- 
fléchi pour  l'empereur.  Il  ajouta  qu'il  serait 
prudent  d'éloigner  les  neveux  du  roi,  le  duc 
d'Angoulème  et  le  duc  de  Berry,  et  de  n'em- 
ployer que  son  cousin,  le  duc  d'Orléans,  le 
seul  prince  populaire.  Son  avis  n'excita  que 
de  l'effroi  et  du  soupçon.  «  M.  de  Chateau- 
briand proposa  de  nous  ranger  tous  autour  du 
roi,  pour  y  être  égorgés,  afin  que  notre  sang 
devînt  une  semence  d'où  renaîtrait  un  jour  la 
monarchie.  «  Benjamin  Constant  se  mit  à  rire 
du  dédommagement  qu'on  lui  offrait. 

La  réunion  s'arrêta  à  la  résolution  de  faire 
remplacer  par  la  Chambre  elle-même,  les  sièges 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   217 

vacants.  La  Fayette  promit  d'accepter  cette 
élection  irrégulière  et  calma  à  cet  égard  les 
scrupules  de  son  ami  d'Argenson.  Mais  le  gou- 
vernement eut  soin  de  faire  écarter  dans  les 
bureaux  cette  proposition. 

Au  milieu  de  l'effarement  général,  on  apprit 
que  dans  la  nuit  du  20  mars,  le  palais  des 
Tuileries  avait  été  évacué,  la  précipitation  avait 
été  telle  que  Louis  XVIII  avait  oublié  son  por- 
tefeuille et  son  grand  aumônier. 

Le  lit  du  roi  était  encore  chaud,  lorsque 
l'empereur  y  entra. 


CHAPITRE   III 


LA  FAYETTE  PENDANT  LES  CENT-JOURS 


I 


La  Fayette  ne  crut  pas  à  la  conversion  de 
Napoléon,  malgré  son  nouveau  langage. 

Il  raconte  que  le  Conseil  d'État  ayant  en 
•effet  pris  au  sérieux  la  situation  nouvelle  où 
l'empereur  sentait  la  nécessité  de  se  placer  : 
a  Vous  l'avez  voulu,  répondit-il  avec  colère  ; 
on  ne  reconnaît  plus  mon  vieux  bras;  mais 
vous  le  sentirez  »,  ajoutait-il  entre  ses  dents. 
La  Fayette  avait  plus  que  de  l'humeur  de  ce 
que  le  retour  de  l'île  d'Elbe  était  venu  troubler 
la  paix  du  monde  et  les  probabilités  de  l'éveil 
de  l'opposition  parlementaire. 

Après    être    resté    trois   jours    à    Paris,   et 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.       219 

presque  seul  fidèle  aux  idés  libérales.  Il  revint 
s'enfermer  dans   sa  solitude  de  La  Grange. 

La  grande  réunion  du  Champ  de  Mai, 
annoncée  avec  emphase,  lui  paraissait  une 
jonglerie  pour  éviter  la  convocation  d'une 
assemblée  constituante.  Ses  méfiances  répon- 
daient à  celles  de  cette  bourgeoisie  de  Paris, 
paisible,  modérée,  désintéressée,  ne  recher- 
chant pas  les  emplois,  ne  demandant  que 
la  renaissance  des  affaires,  et,  avec  la  paix, 
une  liberté  sage  et  un  régime  qui  ne  blessât 
pas  ses  sentiments,  ses  opinions,  sa  dignité. 
Dans  une  lettre  à  Benjamin  Constant  devenu 
conseiller  d'État,  malgré  son  célèbre  article 
du  Journal  des  Débats,  La  Fayette  (9  avril  1815) 
dévoile  sans  réserves  l'état  de  son  esprit. 

«  Il  n'a  tenu  qu'à  moi,  pendant  plusieurs 
années,  d'être  accueilli  par  l'empereur.  Mes 
obligations  envers  lui  n'ont  jamais  été  plus 
reconnues  par  moi  que  depuis  sa  chute;  je 
n'en  suis  pas  moins  convaincu,  bien  à  regret, 
que  son  gouvernement,  avec  ses  talents  et  ses 


220   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  L\  FAYETTE. 

passions,  est  celui  de  tous  qui  offre  le  moins 
de  chances  à  l'établissement  d'une  véritable 
liberté.  Je  souhaite  de  toute  mon  âme  me 
tromper;  et  alors,  j'en  conviendrai  avec  autant 
de  bonne  foi  que  de  plaisir.  En  attendant,  je 
crains  que  l'homme  auquel  il  a  suffi  autrefois, 
pour  attraper  tant  de  gens  d'esprit,  de  signer 
membre  de  l' Institut,  général  en  chef,  qui 
aujourd'hui  vient  de  soulager  tant  d'amours- 
propres  et  tant  d'intérêts,  et  qui  succède  à 
tant  de  sottises,  ne  finisse  par  tromper,  comme 
il  y  a  quinze  ans,  l'honnête  espérance  des 
patriotes.  Il  ne  peut  exister  de  liberté  dans 
un  pays,  à  moins  qu'il  n'y  ait  une  représen- 
tation, librement  et  largement  élue,  disposant 
de  la  levée  et  de  l'emploi  des  fonds  publics, 
faisant  toutes  les  lois,  organisant  la  force  mili- 
taire et  pouvant  la  dissoudre,  délibérant  à 
portes  ouvertes  dans  les  débats  publiés  dans 
les  journaux  ;  à  moins  qu'il  n'y  ait  liberté 
complète  de  la  presse  soutenue  par  tout  ce  qui 
garantit  la  liberté  individuelle;  à  moins  que 
tous  les  délits  ne  soient  soustraits  aux  tribu- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       5iil 

naux  d'exception  et  soumis  au  jugement  de 
jurys  convenablement  formés...  Je  désire  être 
assuré  que  l'empereur  puisse  se  résigner  à  de 
pareilles  institutions;  jusqu'à  présent  je  ne  vois 
pas  qu'il  le  veuille...  Je  vous  offre  mon  incré- 
dulité, et  j'y  joins  mille  amitiés.  » 

Il  était  dans  cette  disposition  d'esprit,  et 
dans  une  visite  à  La  Grange,  M.  Crawfurd, 
ministre  des  États-Unis,  n'avait  fait  que 
l'aggraver,  en  lui  parlant  de  la  guerre  inévi- 
table et  des  forces  de  la  coalition,  lorsque  le 
19  avril,  le  général  Mathieu  Dumas,  très 
anciennement  lié  avec  La  Fayette,  lui  envoj^a 
par  exprès  la  lettre  suivante  : 

«  Le  prince  Joseph,  qui  vous  a  toujours 
conservé  les  mômes  sentiments  d'estime  que 
votre  caractère  et  votre  attachement  à  la  liberté 
lui  ont  dès  longtemps  inspirés,  désire  vous  voir. 
Il  m'a  chargé  de  vous  le  faire  savoir  et  de 
vous  engager  à  venir  passer  quelques  heures  à 
Paris,    le    plus   tôt  possible.  .    Si   vous    ave/ 


222       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

quelque  confiance  en  mon  jugement,  si  vous 
croj^ez  à  la  constance  de  mon  opinion  et  de 
mes  vœux  pour  l'indépendance  de  ma  chère 
patrie,  venez...  Je  vous  attends  demain.  » 

La  Fayette  répondit  sur-le-champ  : 

«  L'appel  que  je  reçois  dans  la  crise  où  nous 
sommes  ne  me  permet  pas  d'hésiter.  Vous 
me  trouverez  un  grand  fonds  d'incrédulité 
qui  compense  ma  trop  grande  confiance  de 
l'an  VIII.  Je  vous  embrasse  de  tout  cœur.  » 

Le  prince  Joseph,  qui  l'appelait,  avait  tou- 
jours déploré  la  faculté  laissée  à  Napoléon*  de 
tout  faire  jusqu'à  se  perdre.  Il  partageait  les 
sentiments  du  parti  constitutionnel  et  cherchait 
à  nouer  avec  ses  chefs,  particulièrement  avec 
La  Fayette  et  madame  de  Staël,  des  relations 
politiques.  Il  espérait  persuader  à  son  frère 
de  se  mettre  en  rapport  avec  les  libéraux.  Dès 

1.  Thiers,  Histoire  du  Consulat  et  de  V Empire,  t.  XVIII. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   223- 

le  lendemain  de  l'arrivée  de  La  Fayette,  il  le 
reçut  avec  une  grande  affabilité  ;  après  lui 
avoir  tracé  un  tableau  trop  vrai  des  dangers 
de  la  patrie,  il  chercha  à  le  convaincre  que  le& 
puissances  étrangères  en  voulaient  à  la  liberté 
et  à  la  France,  autant  qu'à  l'empereur.  Sur 
ces  points,  La  Fayette  pensait  comme  Joseph; 
mais  leurs  dissidences  éclatèrent  au  moment 
où  le  prince  déclara  que  les  dispositions  de  son 
frère  étaient  amendées. 

La  Fayette  rappela  qu'il  avait  souvent 
regretté  que  son  caractère  fût  inconciliable 
avec  les  libertés  publiques.  «  Quelle  que  soit, 
ajouta-t-il,  mon  admiration  pour  le  génie  de 
l'empereur  et  ma  reconnaissance  individuelle 
envers  lui,  je  l'ai  cru  tellement  incompatible 
avec  la  liberté  de  mon  pays,  que,  l'an  dernier, 
j'ai  souhaité  ardemment  qu'une  insurrection 
nationale  fût  suscitée  à  la  fois  contre  l'invasion 
étrangère  et  contre  le  despotisme  intérieur... 
Je  me  livrai  à  quelque  espoir  de  voir  les  Bour- 
bons eux-mêmes  devenir  constitutionnels  et 
j'ai  fait  jusqu'au  dernier  jour  des  vœux  pour 


224       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

eux  contre  la  brillante  entreprise  de  votre 
frère.  J'avoue  que  je  ne  puis  encore  partager 
votre  confiance  ;  mais  il  n'est  jamais  trop  tard 
pour  chercher  à  réparer  ses  fautes  et  les  maux 
faits  à  l'humanité  ;  et  le  moyen  le  plus  efficace, 
le  seul  moyen  de  ramener  la  confiance  pu- 
blique, de  susciter  un  esprit  national,  était  de 
surmonter  la  répugnance  que  l'empereur 
paraissait  avoir  pour  la  convocation  immédiate 
d'une  chambre  de  représentants.  » 

Le  prince  Joseph  avoua  que  cette  répugnance 
était  grande;  l'empereur,  en  partant  pour  la 
frontière,  craignait  de  laisser  derrière  lui  une 
Assemblée  constituante;  Joseph  regretta  que 
l'acte  additionnel  eût  été  arrêté,  avant  d'avoir 
pu  le  montrer  à  La  Fayette.  «  Il  y  a  une 
Chambre  des  pairs,  dit-il,  et  vous  jugez  bien 
que  vous  êtes  le  premier  sur  la  liste*. 

—  Il  ne  me  convient  pas,  répondit  son  inter- 
locuteur, de  rentrer  dans  les  affaires  par  la 
pairie,  ni  par  aucune  autre  faveur  de  l'empe- 

1.  Pièces  et  Souvenirs,  1814-1815,  p.  418. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   225 

reur  ;  je  suis  un  homme  populaire,  c'est  par  le 
choix  du  peuple  que  je  dois  sortir  de  ma 
retraite.  Si  je  suis  élu,  je  m'unirai  à  vous, 
comme  représentant  de  la  nation,  pour  re- 
pousser l'invasion  et  l'influence  étrangères,  en 
conservant  néanmoins  toute  mon  indépen- 
dance. » 

Le  prince  Joseph  alla  rendre  compte  à  l'em- 
pereur de  cette  conversation,  et  le  lendemain 
il  écrivait  à  La  Fayette  le  billet  suivant  : 

a  Dimanche  matin. 

»  L'acte  constitutionnel  sera  publié  aujour- 
d'hui (22  avril)  dans  le  Moniteur  et  soumis  à 
l'acceptation  de  l'universalité  des  citoyens.  Je 
ne  serai  pas  aujourd'hui,  ni  ce  soir  chez  moi, 
étant  obligé  d'être  chez  l'empereur  ;  je  ne 
pourrai  donc  pas  avoir  l'avantage  de  vous 
recevoir  aujourd'hui.  J'espère  que  vous  me 
dédommagerez  de  ce  contre-temps  un  autre 
jour  à  votre  choix.  » 

15 


226       LES   DERNIÈRES  ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

La  Fayette,  en  le  revoyant,  convint  que,  sauf 
le  dernier  article,  l'acte  additionnel  valait  beau- 
coup mieux  que  sa  réputation  et  il  en  tirait  un 
argument  de  plus  pour  que  la  constitution 
fût  immédiatement  soumise  à  la  délibération 
de  la  Chambre  des  représentants  ;  et  le  surlen- 
demain, à  un  dîner  chez  le  prince  Joseph, 
dîner  où  se  trouvaient  Benjamin  Constant,  le 
principal  rédacteur  de  l'acte  constitutionnel, 
Mathieu  Dumas,  Sébastiani  et  Lavalette,  La 
Fayette  répéta  :  «  Votre  constitution  vaut 
mieux  que  sa  réputation  ;  mais  il  faut  y  faire 
croire  et  pour  qu'on  y  croie,  la  mettre  immé- 
diatement en  vigueur.  » 

D'après  lui,  une  fois  que  les  hommes  mar- 
quants du  parti  libéral  seraient  réunis  dans 
une  assemblée.  Napoléon  n'était  plus  à  craindre  ; 
et  il  était  prêt  à  se  tenir  pour  satisfait,  si  on 
ne  faisait  pas  attendre  la  convocation  des 
Chambres.  Or,  La  Fayette  était  l'homme  qu'on 
mettait  le  plus  de  prix  à  contenter,  parce  qu'il 
était  le  plus  respecté  des  survivants  de  la 
Révolution.  Benjamin  Constant  se  faisait  alors 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.       227 

son  courtisan  et  lui  disait  :   «  Vous  êtes  ma 
conscience  !  »  Et  certes  il  en  avait  besoin. 

Cependant  Napoléon  hésitait  à  mettre  en 
pratique  la  nouvelle  constitution,  redoutant 
toujours  une  Chambre,  en  son  absence.  Durant 
ces  hésitations,  que  le  prince  Joseph  s'efforçait 
de  combattre,  le  gouvernement  sollicitait  de 
La  Fayette  un  autre  service  que  son  patriotisme 
était  prêt  à  rendre  :  M.  Crawfurd,  ministre 
des  États-Unis,  avec  lequel  le  général  avait 
les  meilleures  relations,  retournait  en  Amé- 
rique : 

«  Croirait-on  que  le  puissant  empereur 
dont  jadis  les  ordres  volaient  sans  obstacle 
d'Anvers  à  Naples,  des  portes  de  Cadix  à 
Dantzick,  eût  dans  ce  moment  besoin  de  moi, 
dit  La  Fayette,  pour  envoyer  une  lettre,  hors 
du  cercle  que  ses  ennemis  avaient  tracé  autour 
de  la  France?  A  peine  Joseph  m'eut-il  parlé 
du  départ  de  M.  Crawfurd  que  je  pressentis 
son  vœu,  et,  comme  j'étais  résolu  à  seconder 
Bonaparte  dans  tous  nos  intérêts  extérieurs, 


228       LES   DERNIÈRES  ANNKES   DE    LA    FAYETTE. 

j'offris  de  faire  passer  pour  mon  compte  un 
paquet  a  Londres,  destiné  aux  principaux  per- 
sonnages d'Angleterre.  » 

Le  décret  convoquant  les  Chambres  le  trouva 
à  La  Grange.  Ce  fut  Benjamin  Constant  qui 
le  lui  envoya  (1'^'^  mai  1815).  «  Je  suppose, 
lui  écrivait- il,  que  vous  allez  vous  faire  élire; 
je  regarde  votre  élection  comme  un  grand  pas 
vers  notre  ordre  constitutionnel.  Si,  quand 
vous  et  tout  ce  qui  vous  intéresse,  serez  nom- 
més, il  reste  une  place,  je  la  réclame,  parce 
que  je  serais  bien  content  d'être  votre  collègue. 
Dites-moi  si  vous  êtes  satisfait.  » 

«  Oui,  je  suis  content  répondait  La  Fayette, 
et  j'aime  à  vous  le  dire.  La  convocation  immé- 
diate d'une  assemblée  de  représentants  me 
paraît,  comme  à  vous,  l'unique  moyen  de  sa- 
lut. » 

L'acte  additionnel  étant  soumis  à  l'acceptation 
des  citoyens,  il  crut  devoir  s'expliquer  sur  le 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   229 

registre  de  sa  commune,  dans  les  termes  sui- 
vants : 

«  Le  nouvel  acte  additionnel  à  des  constitutions 
de  l'empire  qui,  pour  la  plupart,  ne  furent  ja- 
mais soumises  à  la  délibération  nationale,  est 
lui-même  présenté,  par  une  autorité  provisoire, 
non  à  la  discussion  légale,  mais  à  la  signature 
individuelle  des  citoyens.  Il  renferme  des  ar- 
ticles que  tout  ami  de  la  liberté  doit  à  mon 
avis  adopter,  d'autres  que  je  rejette  pour  ma 
part,  sans  que  le  mode  imposé  permette  de  les 
distinguer,  encore  moins  de  les  discuter  ici, 
mais  que  je  me  réserve  de  discuter  ailleurs. 

»  Cependant  comme  les  droits  de  la  souve- 
raineté du  peuple  ont  été  reconnus,  et  qu'ils 
ne  peuvent,  non  plus  que  les  droits  essentiels 
de  chacun  de  nous,  être  aliénés  sur  aucun 
point,  je  dis  oui,  malgré  les  illégalités  et  sous 
les  réserves  ci-dessus.  » 

C'est  toujours  la  même  doctrine  libérale 
qu'il  pratique  sans  déviation,  ni  faiblesse. 


230       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

Le  8  mai,  il  fut  élu  membre  de  la  Chambre 
des  représentants  par  le  collège  départemental 
de  Seine-et-Marne  ;  il  ne  put  disposer  d'un 
siège  pour  Benjamin  Constant. 

Ainsi,  après  vingt-trois  ans  d'interruption, 
La  Fayette  était  jeté  au  milieu  de  la  vie  poli- 
tique, au  moment  d'une  des  crises  les  plus 
graves  qu'ait  traversées  notre  malheureux 
pays.  Il  se  préparait  à  reprendre  son  rôle  de 
1789  interrompu  par  la  République,  par  un 
long  emprisonnement,  par  l'empire  et  par 
une  retraite  de  plus  de  dix  années,  dans  la 
solitude.  Il  sentit  que  les  événements  l'appe- 
laient, comme  il  l'avait  senti  dans  sa  jeunesse, 
comme  il  devait  le  sentir  encore  en  1830,  avant 
de  mourir;  et  il  n'hésita  pas  à  redevenir  un 
homme  d'action. 


II 


L'opinion  de  la  Chambre  des  représentants 
se  dessina  dès  le  premier  jour  par  le  choix  du 


LES    DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       231 

président.  Le  candidat  du  gouvernement  était 
le  procureur  général  Merlin  de  Douai;  les  voix 
de  l'Assemblée  se  partagèrent  entre  Lanjuinais, 
Flauger^ues  et  La  Fayette.  Au  second  tour  de 
scrutin,  Lanjuinais  l'emporta.  Le  choix  était 
significatif.  Lanjuinais,  un  des  esprits  les  plus 
distingués  de  l'Assemblée  constituante,  adver- 
saire inflexible  des  Jacobins  à  la  Convention, 
non  seulement  s'était  élevé  au  Sénat  contre  les 
entreprises  de  Napoléon,  aussi  longtemps  que 
la  liberté  le  permit,  mais  encore  s'était  fait 
remarquer  parmi  les  cinq  rédacteurs  de  l'acte 
de  déchéance  en  1814.  La  Fayette  fut  élu  vice- 
président  par  deux  cent  cinquante-sept  suf- 
frages. 

Il  n'accepta  la  formalité  du  serment  qu'en 
se  réservant  le  droit  d'introduire  dans  la 
constitution  les  changements  que  sa  cons- 
cience exigeait. 

L'empereur  ouvrit  le  7  juin  avec  beaucoup 
de  pompe  la  Chambre  des  représentants.  Le 
bureau  était  allé  le  recevoir,  Napoléon  s'adressa 
à  La  Fayette. 


232   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

—  Il  y  a  douze  ans  que  je  n'ai  eu  le  plaisir 
de  vous  voir. 

—  Oui,  Sire,  répondit  le  général,  il  y  a 
douze  ans. 

Il  raconte  la  scène  entière*  dans  une  lettre 
à  sa  belle-fiUe,  Emilie  de  Tracy,  et  il  ajoute  : 

«  Vous  serez  contents  de  son  discours,  je 
ne  l'ai  pas  été  de  sa  figure  qui  m'a  paru  celle 
d'un  vieux  despote,  irrité  du  rôle  que  sa  po- 
sition le  forçait  à  jouer.  Nous  sommes  restés 
longtemps  près  de  lui,  Flaugergues  et  moi, 
pendant  qu'on  montait  en  voiture.  «  Je  vous 
»  trouve  rajeuni,  m'a-t-il  dit,  l'air  de  la  cam- 
»  pagne  vous  a  fait  du  bien.  —  Il  m'en  a  fait 
»  beaucoup,  »  lui  ai-je  répondu.  Je  ne  pouvais 
lui  rendre  son  compliment,  car  je  le  trouvais 
bien  changé  et  dans  une  contraction  de  muscles 
bien  extraordinaire.  Comme  ni  l'un  ni  l'autre 
ne  voulait  baisser  les  yeux,  nous  y  avons  lu 
ce  que  chacun  pensait.  » 

L'opinion   de   La  Fayette  sur   la  Chambre 

i.  Correspondance,  t.  V,  p.  504. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.       233 

était  tout  entière  dans  une  phrase  de  cette 
même  lettre  :  «  Si  nous  pouvons  tirer  l'As- 
semblée de  la  dépendance  où  elle  est  de  Bona- 
parte et  de  l'idée  que  la  France  ne  peut  être 
sauvée  que  par  lui.  elle  acquerra  une  existence 
qui  peut  sauver  notre  patrie  ;  si  elle  reste 
bonapartiste,  elle  se  perdra  avec  lui.  » 

Le  12  juin  à  trois  heures  du  matin,  l'em- 
pereur partait  pour  le  champ  de  bataille  de 
Waterloo  ;  le  20 ,  à  demi  mort  de  fatigue 
et  de  douleur,  il  rentrait  à  Paris  et  descendait 
à  l'Elysée. 

A  peine  les  fatales  nouvelles  furent-elles 
confirmées,  que  la  Chambre  se  réunit.  Elle 
était  fiévreuse  et  inquiète;  les  rumeurs  les  plus 
troublantes  circulaient  sur  les  bancs.  La  Fayette 
avait  été  averti  de  l'arrivée  de  Napoléon  et  de 
la  discussion  qui  avait  eu  lieu  au  conseil  des 
ministres,  dès  les  premières  heures  de  la  ma- 
tinée. On  lui  avait  répété  ces  paroles  de 
l'empereur  :  «  J'ai  besoin  d'être  revêtu  d'un 
grand  pouvoir,  d'une  dictature.  »  Il  courut 
s'assurer   de  la  vérité   des  faits  chez  Fouché, 


234       LES   DEUNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

qui  tenait  le  fil  de  toutes  les  intrigues  et  qui 
trompait  tout  le  monde  pour  se  rendre  indis- 
pensable. Fouehé  lui  dit  :  «  Oui,  il  est  furieux; 
il  veut  chasser  les  pairs  et  les  députés,  et 
devenir  dictateur.  »  Ces  paroles  lui  furent 
confirmées  à  la  Chambre  par  Regnault  de 
Saint-Jean  d'Angél}^  qui  assistait  au  conseil  *. 
Déjà  les  voitures  de  parade  se  préparaient  pour 
la  cérémonie  où  aurait  été  prononcée  la  disso- 
lution. 

C'est  alors  que  La  Fayette  résolut  de  dé- 
fendre la  représentation  du  pays.  Se  poser 
hardiment  au  nom  de  la  liberté  menacée,  en 
face  du  despotisme  qui  s'agitait  encore,  était 
une  attitude  qui  devait  le  tenter.  Il  la  prit  avec 
promptitude  et  énergie.  Il  n'est  pas  exact  qu'il 
eût  assisté,  le  soir  du  20  et  le  lendemain,  à  une 
réunion  chez  le  duc  d'Otranle,  où  tout  aurait 
été  concerté.  La  Fayette  ne  mit  personne  dans 
la  confidence  de  sa  résolution,  ne  prenant 
conseil  que  de  lui-même,  ne  s'informant  même 

1.  Pièces  et  Souvenirs,  p.  451,  t.  V,  pp.  522,  523. 


LES    DERNIÈRES   ANN'ÉES    DE    LA    FAYETTE.       235 

pas  si  sa  motion  serait  appuyée.  Il  prévint 
seulement  Lanjuinais  qu'il  avait  une  proposi- 
tion à  soumettre  à  l'Assemblée  et  le  pressa 
d'ouvrir  la  séance.  Aussitôt  après  la  lecture 
du  procès -verbal,  il  monte  à  la  tribune.  L'in- 
dignation le  devançait,  les  regards  le  suivaient  ; 
un  frémissement  courut  dans  toute  l'Assem- 
blée. 

«  Messieurs,  dit-il  d'une  voix  ferme,  lorsque 
pour  la  première  fois  depuis  bien  des  années, 
j'élève  une  voix,  que  les  vieux  amis  de  la 
liberté  reconnaîtront  encore,  je  me  sens  appelé 
à  vous  parler  des  dangers  de  la  patrie  que, 
vous  seuls  à  présent,  avez  le  pouvoir  de  sau- 
ver. Des  bruits  sinistres  s'étaient  répandus; 
ils  sont  malheureusement  confirmés.  Voici 
l'instant  de  vous  rallier  autour  du  vieil  éten- 
dard tricolore,  celui  de  la  liberté,  de  l'égalité 
et  de  l'ordre  public;  c'est  celui-là  seul  que 
nous  avons  à  défendre  contre  les  prétentions 
étrangères  et  contre  les  tentatives  intérieures. 
Permettez,    messieurs,  à  un   vétéran   de  cette 


236   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

cause  sacrée,  qui  fut  toujours  étranger  à  l'es- 
prit de  faction,  de  vous  soumettre  quelques 
résolutions  préalables,  dont  vous  apprécierez, 
j'espère,  la  nécessité  : 

»  ARTICLE  PREMIER.  —  La  Chambre  des 
représentants  déclare  que  l'indépendance  de 
la  nation  est  menacée; 

»  ART.  II.  —  La  Chambre  se  déclare  en 
permanence;  toute  tentative  pour  la  dissoudre 
est  un  crime  de  haute  trahison.  Quiconque 
se  rendrait  coupable  de  cette  tentative  sera 
traître  à  la  patrie  et  sur-le-champ  jugé  comme 
tel. 

»ART.  III.  —  L'armée  de  ligne  et  les 
gardes  nationales  qui  ont  combattu  et  com- 
battent encore  pour  défendre  la  liberté,  l'in- 
dépendance et  le  territoire  de  la  France,  ont 
bien  mérité  de  la  patrie. 

»  ART.  IV.  —  Le  ministre  de  l'intérieur 
est  invité  à  réunir  à  l'état-major  général,  les 
commandants  et  majors  de  la  légion  de  la 
garde  nationale  parisienne,  afin  d'aviser  au 
moyen  de  lui  donner  des  armes  et  de  porter 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.   "ZÔ  i 

au  plus  grand  complet  cette  garde  citoyenne 
dont  le  patriotisme  et  le  zèle  éprouvés  depuis 
vingt-six  ans  offrent  une  sûre  garantie  à  la 
liberté,  aux  propriétés,  à  la  tranquillité  de  la 
capitale,  et  à  l'inviolabilité  des  représentants 
de  la  nation. 

»  ART.  V.  —  Les  ministres  de  la  guerre, 
des  relations  extérieures,  de  la  police  et  de 
l'intérieur,  sont  invités  à  se  rendre  sur-le- 
champ  dans  le  sein  de  l'Assemblée.  » 

Tous  les  mots  portaient.  L'empereur  était 
frappé  !  Une  main  venait  de  soulever  le  poids 
d'incertitude  qui  pesait  depuis  vingt-quatre 
heures  sur  toutes  les  âmes. 

La  proposition  fut  couverte  d'applaudisse- 
ments réitérés  et  suivie  de  cris  nombreux  : 
«  Aux  voix  !  Appuyé  !  »  Pas  un  membre 
ne  demanda  la  parole  pour  combattre  les  trois 
premiers  articles  qui  furent  adoptés  avec  la 
précipitation  du  péril.  Le  quatrième,  sur  l'avis 
de  M.  Merlin,  fut  ajourné  jusqu'après  la  com- 
parution   des    ministres.    Le   cinquième,  qui 


238       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

ordonnait  cette  comparution,  fut  ensuite 
accepté.  Après  le  vote  sur  l'ensemble  de  la 
proposition,  M.  Dubois  (de  la  Seine),  appuyé 
par  M.  Dupin,  demanda  qu'elle  fût  imprimée, 
affichée  dans  Paris  et  transmise  à  tous  les 
départements.  Un  autre  membre  proposa  de 
la  notifier  à  la  Chambre  des  pairs  et  à  l'em- 
pereur. Toutes  ces  motions  furent  votées  avec 
entraînement. 

Cet  acte  considérable  était  la  fin  légale  d'une 
révolution  déjà  accomplie  dans  les  esprits.  La 
bourgeoisie,  dont  La  Fayette  était  l'organe 
autorisé,  entendait  séparer  la  cause  de  Napo- 
léon de  celle  de  la  France.  Tandis  que  les 
ouvriers,  autour  de  l'Elysée,  criaient  :  «  Vive 
l'empereur  »,  la  classe  moyenne  gardait  le 
silence. 


III 


En  lisant  les  termes  de  la  proposition  de 
La  Fayette,  Napoléon,  affectant  autant  de  mé- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   239 

pris  qu'il  éprouvait  de  colère',  s'était  écrié  : 
«  J'aurais  dû  ajourner  cette  Chambre  avant 
mon  départ;  Regnault  ne  m'avait  pas  trompé. 
J'abdiquerai,  s'il  le  faut.  »  Mais,  comme  s'il  se 
repentait  d'avoir  ainsi  aventuré  son  dernier 
mot  dans  l'oreille  de  ceux  qui  épiaient  ses 
irrésolutions  ou  ses  audaces,  il  s'indigna  de  la 
prétention  de  la  Chambre  d'appeler  devant 
elle  les  ministres.  Ne  cédant,  ni  ne  résistant 
tout  à  fait,  il  tourna  la  difficulté  et  chargea  les 
ministres  d'un  message  à  la  Chambre  des 
représentants.  Puis,  dans  un  éclair,  revoyant 
sa  jeunesse  et  le  18  brumaire,  il  pria  son 
frère  Lucien,  nommé  commissaire  extraordi- 
naire, de  tenter  encore  pour  lui  cet  ascendant 
de  la  parole  qui  avait  une  fois  relevé  ses 
défaillances. 

Pendant  que  le  jour  se  consumait  dans  des 
chicanes  d'attributions  avec  les  Chambres, 
Fouché  soufflait  la  méfiance  par  ses  aflTidés. 
On    réitérait    aux    ministres     l'injonction    de 

1 .   Benjamin    Constant,   Mémoires   sur   les   Cent-Joiirs.    — 
Mémoires  de  La  Fayette,  t.  V,  pp.  453  et  suivantes. 


^2i0       LES   DERMÈnES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

paraître.  Cependant  un  des  amis  de  La  Fayette 
M.  Dupont  (de  l'Eure),  lui  exprimait  ses  scru- 
pules :  «  Je  comprendrais  votre  précipitation, 
disait-il,  si  vous  vous  sentiez  assez  fort  pour 
arrêter  l'étranger  d'une  main  et  contenir  les 
royalistes  à  l'intérieur  de  l'autre.  —  Ne  crai- 
gnez rien,  répondait  La  Fayette,  toujours 
plein  de  foi  dans  ses  idées,  débarrassons-nous 
d'abord  de  cet  homme  et  tout  s'arrangera  de 
soi-même.  »  Croyait-il  que  son  nom  pourrait 
être  le  gage  de  la  réconciliation  des  partis  dans 
la  liberté,  et  qu'il  pourrait  devenir,  la  répu- 
blique étant  impossible,  l'arbitre  de  la  situa- 
tion entre  la  France  et  les  Bourbons  ?  Il  ne  le 
dit  pas  dans  ses  notes;  mais  il  dut  un  instant 
le  rêver  dans  cette  journée  où  la  tribune  resta 
vide  et  où  Napoléon  n'osait  prendre  une  réso- 
lution suprême. 

Le  soir  était  venu^  Lucien  et  les  ministres 
entrèrent  dans  la  salle  des  séances,  les  huis- 
siers reçurent  l'ordre  de  faire  évacuer  les  tri- 

1.  Voir  Aîinales  parlementaires,  1815. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.       241 

bunes  et  Lucien  lut  un  message  de  l'empereur  : 
il  invitait  les  deux  Chambres  à  s'unir  à  lui 
pour  préserver  la  France  du  sort  de  la  Po- 
logne et  du  joug  des  Bourbons;  et  il  propo- 
sait de  nommer  cinq  commissaires  qui  s'en- 
lendraient  avec  les  ministres  sur  les  moyens 
de  sauver  la  patrie  et  de  traiter  de  la  paix 
avec  les  puissances  coalisées.  Ainsi,  les  fron- 
tières violées,  la  renommée  de  l'armée  perdue, 
le  trésor  sans  ressources,  un  pays  épuisé  d'ef- 
forts, ce  n'était  rien.  Mais  les  débris  du 
trône  impérial  auraient  été  sauvés  I  Les  mur- 
mures et  les  apostrophes  éclatèrent  sur  tous 
les  bancs  de  la  Chambre.  Jay,  Tami  de 
Fouché,  s'élançant  à  la  tribune,  demande  aux 
ministres  de  déclarer,  si  dans  l'état  présent 
la  patrie  est  en  mesure  de  résister  aux  armées 
de  l'Europe  et  si  la  présence  de  Napoléon  n'est 
pas  un  invincible  obstacle  aux  négociations  et 
à  la  paix.  Les  ministres  gardèrent  le  silence. 
Fouché,  embarrassé  et  hésitant,  se  décida 
néanmoins  à  déclarer  que  'ses  collègues  et  lui 
n'avaient  rien  à  ajouter  aux  deux  rapports  qui 

16 


242       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

avaient  été  récemment  adressés  à  la  Chambre. 
Jay  alors,  faisant  le  tableau  de  notre  situation 
intérieure,  montra  que  la  liberté  publique 
ne  s'établirait  jamais  en  France  sous  un  chef 
militaire.  Puis  s'adressant  à  Lucien  :  «  Re- 
tournez vers  votre  frère,  s'écria-t-il,  dites  lui 
qu'en  abdiquant  le  pouvoir  il  peut  sauver  la 
France  !  Dites-lui  que  sa  destinée  le  presse  !  » 
Et  il  termina  en  demandant  à  la  Chambre  la 
nomination  d'une  commission  chargée  de  solli- 
citer de  Napoléon  son  abdication  «  et  de  lui 
annoncer  qu'en  cas  de  refus  l'Assemblée  pro- 
noncerait sa  déchéance  ». 

Lucien  se  lève,  et,  prenant  la  parole,  il  dé- 
fend avec  beaucoup  de  talent  les  intérêts  de 
son  frère.  Il  accuse  la  nation  de  manquer  de 
persévérance  :  «  Songez  enfin  que  notre  salut 
dépend  de  notre  union  et  que  vous  ne  pouvez 
vous  séparer  de  l'empereur  et  l'abandonner  à 
ses  ennemis,  sans  perdre  l'État,  sans  manquer 
à  vos  serments,  sans  flétrir  à  jamais  l'hon- 
neur national.  ^^ 

A   ces  mots,   La  Fayette  se  dresse  sur  son 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       243 

banc  et  lance  à  Lucien  cette   véhémente   ré- 
plique : 

—  Eh  quoi,  c'est  vous  qui  osez  nous  accuser 
de  manquer  à  nos  devoirs  envers  l'honneur, 
envers  Napoléon  !  Avez- vous  oublié  tout  ce  que 
nous  avons  fait  pour  lui?  Avez-vous  oublié  que 
les  ossements  de  nos  enfants,  de  nos  frères,  at- 
testent partout  notre  fidélité,  dans  les  sables 
de  l'Afrique,  sur  les  bords  du  Guadalquivir 
et  du  Tage,  sur  les  rives  de  la  Vistule  et  dans 
les  déserts  glacés  de  la  Moscovie?  Depuis  plus 
de  dix  ans,'^ois  millions  de  Français  ont  péri 
pour  un  homme  qui  veut  encore  lutter  au- 
jourd'hui contre  l'Europe.  Nous  avons  assez 
fait  pour  luil  Maintenant  notre  devoir  est  de 
sauver  la  patrie  ! 

L'effet  de  cette  imprécation  fut  puissant. 
Vingt  orateurs  se  disputent  la  tribune  pour 
appuyer  La  Fayette;  Jay,  Manuel,  Lacoste, 
Dupin,  s'approchent  de  Lucien  et  le  pressent  de 
déterminer  Napoléon  à  abdiquer.  C'est  à  peine 


244       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

si  les  ministres  et  Lucien  peuvent  obtenir  un 
peu  de  temps  pour  consulter  la  Chambre  des 
pairs. 

La  Fayette  était  avisé  de  toutes  les  fluc- 
tuations de  l'esprit  de  l'empereur  par  Benjamin 
Constant,  tour  à  tour  accusateur,  complice,  et 
conseiller  de  Napoléon,  et,  à  la  dernière  heure, 
son  négociateur  officieux.  Il  rapportait  au  gé- 
néral les  propos  qu'il  tenait  de  la  bouche 
même  du  grand  vaincu  :  «  Quel  est  le  titre  de 
la  Chambre  pour  me  demander  mon  abdica- 
tion? Elle  sort  de  sa  sphère  légale;  elle  n'a 
plus  de  mission.  Mon  droit,  mon  devoir, 
c'est  de  la  dissoudre.  »  Telles  avaient  été  les 
dernières  paroles  prononcées  à  l'Elysée.  L'an- 
tagonisme était  de  plus  en  plus  aigu. 

C'est  alors  qu'il  fut  convenu  (21  juin)  de 
tenir  aux  Tuileries  un  grand  conseil.  Là  se 
réunirent  sous  la  présidence  de  Cambacérès 
le  président  et  les  quatre  vice-présidents  delà 
Chambre  des  représentants,  cinq  délégués  de 
la  Chambre  des  pairs,  les  ministres  à  porte- 
feuille et  les  ministres  d'État.  La  séance  dura 


LES   DEKMÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.        ^45 

jusqu'à  trois  heures  du  matin.  Les  premiers 
moments  furent  emplo^^és  à  prendre  des  me- 
sures pour  les  finances,  le  recrutement  de 
l'armée  et  pour  assurer  la  défense  nationale; 
mais  tous  les  assistants  sentaient  qu'une  autre 
discussion  était  inévitable.  La  Fayette  se 
chargea  de  l'ouvrir.  Après  avoir  demandé  aux 
ministres  s'ils  avaient  quelques  autres  sacri- 
fices à  obtenir,  et  quelques  autres  mesures  à 
prendre  pour  résister  à  l'ennemi,  et  après 
avoir  déclaré  qu'il  y  souscrivait  d'avance,  il 
aborda  nettement  la  question  de  l'abdication. 
Il  fut  poli  dans  les  termes,  implacable  dans 
les  résolutions.  «  Si  les  amis  de  Napoléon, 
expliqua  l'un  des  ministres,  avaient  cru  son 
abdication  nécessaire  au  salut  de  la  France, 
ils  auraient  été  les  premiers  à  la  lui  demander. 
—  C'est  parler  en  vrai  Français,  reprit  La 
Fayette;  j'adopte  cette  idée  et  je  la  convertis 
en  motion  ;  je  demande  que  nous  allions  tous 
chez  l'empereur  lui  dire  que,  d'après  tout  ce 
qui  s'est  passé,  son  abdication  est  devenue 
nécessaire  au  salut  de  la  patrie.  » 


246       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

Gambacérès  refusa  de  mettre  aux  voix  la 
proposition  quoiqu'elle  fût  appuyée  par  Lan- 
juinais  et  Flaugergues.  Le  bureau  de  la 
Chambre  chargea  le  général  Grenier,  un  des 
vice-présidents  de  faire  un  rapport  aux  repré- 
•  sentants  sur  la  conférence. 

Paris  était  agité,  les  fédérés  des  faubourgs 
avaient  devancé  le  lever  du  soleil  (22  juin) 
par  groupes  frémissants  et  nombreux,  sous 
les  fenêtres  de  l'Elysée.  En  un  mot,  les 
choses  étaient  en  tel  état  que  Napoléon  n'avait 
que  deux  partis  à  prendre  :  ou  dissoudre  la 
représentation  nationale  ou  abdiquer. 

Les  représentants  étaient  tellement  surex- 
cités que,  dès  la  matinée,  ils  s'étaient  rendus' 
au  Corps  législatif,  impatients  de  connaître  le 
résultat  de  la  délibération  du  Conseil  tenu  aux 
Tuileries.  «  Ils  étaient  presque  irrités  de  ce 
que  l'affaire  de  l'abdication  ne  fût  pas  plus 
avancée.  »  Pour  eux  tous,  la  présence  de  l'em- 
pereur était  de  plus  en  plus  un  obstacle  à  la 
paix;  ils  étaient  las  de  la  guerre;  ils  aspi- 
raient au  travail,  au  développement  des  forces 


LES   DEI'.NIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       247 

industrielles  et  commerciales  du  pays.  Napo- 
léon pressé  par  Fouclié,  par  Regnault,  par 
Caulaincourt,  par  Joseph  lui-même,  n'avait  plus 
de  volonté. 

tf  On  pouvait  remarquer  en  lui,  a  dit  Ben- 
jamin Constant,  je  ne  sais  quelle  insouciance 
sur  son  avenir,  quel  détachement  de  sa  propre 
cause,  qui  contrastaient  singulièrement  avec 
sa  gigantesque  entreprise;  sa  puissance  d'at- 
tention semblait  à  son  terme.  »  Lucien  seul 
persistait  à  vouloir  que  son  frère  bravât  les 
représentants,  s'appuyât  sur  les  troupes  pré- 
sentes à  Paris  et  prononçât  l'ajournement  des 
Chambres. 

L'empereur  hésitait  toujours. 

La  Fayette,  avant  tout  préoccupé  du  triomphe 
de  ses  idées,  fit  dire  à  FÉlysée  «  que  si  l'on 
n'avait  pas  l'abdication,  il  proposerait  la  dé- 
chéance )).  La  Chambre  était  dans  un  état 
d'excitation  indicible.  On  disputait  les  heures 
et  les  minutes  à  celui  à  qui  l'on  n'avait  dis- 
puté ni  le  trône,  ni  le  sang  de  la  France.  Les 
propositions  les  plus  violentes  contre  Napoléon 


248   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

circulaient,  lorsqu'un  billet  de  Fouché  à  Ma- 
nuel annonça  que  l'empereur  dictait  son  ab- 
dication. Peu  d'instants  après,  les  ministres  la 
remirent  à  Lanjuinais.  Il  en  donna  aussitôt 
lecture. 

Lorsque  la  députation  de  la  Chambre  se 
présenta  chez  l'empereur  pour  le  remercier,  il 
redevint  maître  de  son  attitude  et  de  sa  physio- 
nomie; et,  suivant  l'expression  de  La  Fayette, 
témoin  de  cette  scène  trafique,  «  il  prit  avec 
grandeur  le  rôle  que  la  nécessité  lui  donnait  ». 

Nous  n'avons  pas  à  raconter  tous  les  autres 
incidents  qui  se  produisirent.  Aux  yeux  de  La 
Fayette  «  l'objet  avoué  de  la  guerre  avait  cessé 
d'exister  ».  La  constitution  d'une  commission 
exécutoire  fut  résolue.  Elle  devait  être  com- 
posée de  cinq  membres  dont  trois  élus  par  les 
représentants  et  deux  par  les  pairs.  La  Fayette 
fut  ballotté  avec  le  général  Grenier  qui  l'em- 
porta. 

A  son  grand  honneur,  La  Fayette  n'intrigua 
jamais  pour  une  nomination  quelconque.  C'é- 
tait la  fierté   même.  Les  bonapartistes  le  re- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   249 

poussèrent  comme  ennemi  du  roi  de  Rome, 
et  engagé,  disait-on,  avec  le  duc  d'Orléans; 
les  autres,  parce  qu'il  se  tenait  trop  en  dehors 
des  intérêts  de  parti.  Il  n'obtint  que  cent  qua- 
rante-deux voix.  Si  la  garde  nationale  de  Paris 
avait  eu  à  nommer  son  chef  ou  si  la  Chambre 
s'était  attribué  un  tel  choix,  un  grand  nombre 
de  suffrages  se  seraient  probablement  portés 
sur  La  Fayette.  Mais  Fouché  préférait  qu'il 
fût  éloigné  pour  une  autre  mission;  il  le  trou- 
vait embarrassant  et  il  se  hâta  d'appeler  au 
commandement  de  la  garde  nationale  Masséna, 
qui  avait  sauvé  la  France  à  Zurich  et  à  Gênes  ', 
Comme  l'envoi  de  plénipotentiaires  chargés 
d'arrêter  la  marche  des  alliés  et  d'en  obtenir 
un  traité  de  paix  constituait  pour  le  gouver- 
nement nouveau  la  principale  condition  de 
son  avènement,  La  Fayette  fut  désigné  avec 
d'Argenson,  Sébastiani,  membres  de  la  Chambre 
des  députés,  Pontécoulant,  membre  de  la 
Chambre  des  pairs,  et  Laforêt  ancien  diplo- 

1.  Mémoires,  t.  V.   pp.  463  el  suivantes. 


250       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

mate.  Benjamin  Constant  leur  fut  adjoint  en 
qualité  de  secrétaire. 


IV 


Attristé  de  ses  déceptions,  mécontent  de 
l'ordre  du  jour  dans  lequel  la  Chambre  avait 
reconnu  les  droits  de  Napoléon  II,  La  Fayette 
eut  d'abord  l'intention  de  refuser  la  mission 
de  plénipotentiaire.  Ses  hésitations  cédèrent 
devant  la  pensée  d'une  négociation  directe  avec 
l'empereur  Alexandre  qu'il  avait  rencontré  un 
an  auparavant  dans  le  salon  de  madame  de 
Staël.  Il  ne  partit  toutefois  que  lorsque  la 
commission  executive  eut  écarté  toutes  les 
craintes  d'une  régence. 

Dans  la  conférence  qu'il  eut  avant  son  dé- 
part avec  Fouché,  puis  avec  les  membres  du 
gouvernement,  La  Fayette  avait  manifesté 
l'intention  de  passer  par  Metz;  le   gouverne- 


LES    DEUMÈUES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.       251 

ment  provisoire  se  crut  autorisé,  par  quelques 
avis  sur  la  marche  des  alliés,  à  préférer  la  route 
de  Laon. 

La  Fayette,  dans  les  notes  qu'il  a  laissées 
sur  son  rôle  à  cette  époque,  attache  une 
grande  importance  à  cette  mission.  C'était  se 
faire  bien  des  illusions,  alors  que  les  délégués 
se  heurtaient  contre  deux  armées  en  pleine 
marche  et  'pénétrant  sans  résistance  jusqu'au 
cœur  de  la  France.  Il  leur  fallut  beaucoup 
d'efforts  pour  obtenir  des  passeports  des  géné- 
raux ennemis.  Ces  passeports  obtenus,  et  une 
conversation  ayant  eu  lieu  avec  les  officiers 
qui  les  avaient  remis,  les  plénipotentiaires 
adressèrent  de  Laon,  le  26  juin,  une  dépêche 
dont  M.  Bignon  donna  lecture  à  la  Chambre 
des  représentants. 

Pleins  de  confiance  dans  la  déclaration  des 
deux  aides  de  camp  de  Bliicher,  le  prince  de 
Schoënburg  et  le  comte  de  Noslitz,  les  négo- 
ciateurs ne  craignaient  pas  d'affirmer  «  qu'ils 
avaient  l'espérance  de  voir  prendre  un  cours 
heureux  aux  négociations;  qu'il  résultait  des 


2o2       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

conversations  qu'une  des  grandes  difficultés 
serait  la  personne  de  l'empereur,  et  que  son 
évasion  pourrait  compromettre  le  salut  de  la 
France  ». 

Ces  affirmations  légères  furent  prises  au  sé- 
rieux par  la  commission  executive  K  Pendant 
qu'elle  en  délibérait,  nos  plénipotentiaires  cou- 
raient de  Kaiserlautern  à  Weissembourg,  de 
Weissembourg  à  Haguenau,  pour  tâcher  de 
rencontrer  les  souverains.  Lorsqu'après  avoir 
écrit  à  l'empereur  Alexandre,  La  Faj'ette  se 
présenta  chez  lui,  le  chef  d'état-major  pré- 
tendit qu'il  ne  lui  était  pas  permis  de  l'an- 
noncer. Alexandre  lui  fit  porter  ensuite  des 
excuses  par  Gapo  d'Istria,  alléguant  que  ses 
engagements  avec  les  alliés  ne  lui  permettaient 
pas  de  le  recevoir  et  en  l'assurant  que  ses 
sentiments  d'eslime  n'avaient  pas  varié.  Quant 
à  Wellington,  par  une  dépêche  du  26  juin 
1815,  il  déclarait  à  nos  commissaires  qu'il  re- 
gardait son  souverain  et  les  puissances  dont  il 

1.  Mém:)ires,  t.  V,  pp.  '»70,  473.  Recueil  de  dépêches,  n<"  963 
et  966. 


LES   DERNIÈRES   ANNEES   DE    LA    FAYETTE.       253 

commandait  les  armées,  comme  étant  en  guerre 
avec  le  gouvernement  de  la  France,  et  qu'il 
ne  considérait  pas  l'abdication  de  Napoléon, 
comme  remplissant  complètement  le  but  dé- 
signé dans  les  traités.  Blucher,  avec  sa  bruta- 
lité ordinaire,  allait  plus  loin  (Dépêche  au 
comte  Bathurst).  Il  répondait  «  qu'il  suspen- 
drait les  hostilités  seulement  quand  il  arrive- 
rait à  Paris  et  si  Bonaparte  lui  était  livré  avec 
le  château  de  Yincennes  et  diverses  places 
fortes  sur  la  frontière  ». 

Il  n'y  avait  pas  d'espoir  que  La  Fayette  et 
ses  collègues  pussent  réussir.  Depuis  leur  dé- 
pèche datée  de  Laon,  le  26  juin,  il  y  eut  un 
malentendu  qui  dura  tout  le  cours  de  cette 
mission;  une  conférence  fut  cependant  con- 
venue. Les  quatre  cours  y  étaient  représentées, 
savoir  :  pour  l'Angleterre,  lord  Stewart,  pour 
l'Autriche,  le  général  Walmoden,  pour  la 
Russie,  le  comte  Capo  d'Istria,  et  pour  la 
Prusse,  le  général  Kenesbeck  ;  mais  ces  quatre 
personnages  déclinaient  formellement  tout  titre 
officiel. 


2o4       LKS   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    I.A   FAYETTE. 

Les  plénipotentiaires  français  parlèrent  di- 
gnement. Sébastian!  avait  déclaré,  avec  l'adhé- 
sion de  ses  collègues,  que  le  fils  de  Napoléon, 
détenu  à  Vienne,  était  d'autant  moins  inquié- 
tant, que  le  gouvernement  provisoire  était 
absolument  opposé  à  l'établissement  d'une  ré- 
gence. La  Fayette  prit  à  son  tour  la  parole  et 
exposa  que  la  mission  dont  ses  collègues  et  lui 
étaient  chargés  avait  pour  but  principal  la 
conclusion  d'un  armistice. 

La  conférence,  interrompue  par  le  repas, 
allait  être  reprise,  lorsque  sir  Charles  Stewart 
entra,  tenant  le  Moniteur  à  la  main  :  «  Vous 
prétendez,  messieurs,  dit-il,  qu'aucune  ques- 
tion n'est  préjugée,  et  voilà  une  proclamation 
de  votre  gouvernement  qui  annonce  que  le  roi 
de  Rome  est  à  la  tête  de  l'empire.  »  La  Fayette 
fit  observer  que  si  un  article  du. -3Ioniteur  de- 
vait former  un  obstacle  à  l'armistice,  il  eût  été 
bien  imprudent  à  lui  de  prèler  ce  journal, 
comme  il  l'avait  fait,  à  un  aide  de  camp,  et, 
renouvelant  les  explications  fournies  dans  la 
première  entrevue,  il  leva  tous  les  doutes  sur 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   255 

l'impossibilité  d'un  retour  au  pouvoir  du  parti 
bonapartiste. 

C'est  alors  qu'à  bout  de  raisons,  Charles  Ste- 
wart,  apostrophant  ses  collègues,  s'écria  :  «  Si 
vous  traitez  avec  les  Français,  ce  sera  sans 
l'Angleterre,  car  je  déclare  que  je  n'en  ai  pas 
le  pouvoir.  »  Après  ces  paroles,  avançant  son 
siège  de  quelques  pas,  il  donna  à  la  conver- 
sation une  tournure  plus  générale  ;  s'adressant 
plus  particulièrement  à  La  Fayette  :  «  Mon- 
sieur, lui  dit-il,  je  dois  vous  prévenir  qu'il  n'y 
a  pas  de  paix  possible  avec  les  puissances 
alliées,  à  moins  que  vous  ne  nous  livriez  Bo- 
naparte. —  Je  suis  bien  étonné,  répondit  La 
Fayette,  que,  pour  proposer  une  telle  lâcheté 
au  peuple  français,  vous  vous  adressiez  de 
préférence  à  un  prisonnier  d'OlmûtzI  »  Et, 
comme  l'ambassadeur  contestait  la  légitimité 
de  la  Chambre  des  représentants,  convoquée 
par  Napoléon  :  «  Je  m'étonnerais,  répliqua  le 
général,  qu'un  homme  public  de  votre  pays 
ne  reconnût  pas  que  le  pouvoir  d'une  Assem- 
blée nationale  dérive  de  ceux  qui  élisent,  plu- 


2o6     LES  Dr:rtNiÈuES  années  de  la  fayette. 

tôt  que  de  celui  qui  convoque.  «  Benjamin 
Constant  fit  alors  remarquer  que  l'Angleterre 
n'avait  pas  fait  une  pareille  objection  au  Par- 
lement de  sa  glorieuse  révolution  de  1688.  La 
Fayette  ajouta  :  «  Puisque  nous  parlons  de  ce 
temps-là,  je  prierai  milord  de  se  rappeler  que, 
dans  celte  même  révolution  que  j'appellerai 
aussi  glorieuse,  la  situation  de  l'armée  et  de 
Jacques  II  était  un  peu  différente  de  celle  de 
l'armée  française  relativement  à  Louis  XVIII. 
Jacques  II  l'avait  formée,  il  avait  combattu 
avec  elle;  elle  lui  devait  de  la  reconnaissance; 
ce  qui  n'empêcha  pas  toutes  ces  troupes,  et 
nommément  le  favori  du  roi,  votre  grand 
Marlborough,  de  déserter  dans  la  nuit,  non 
pour  se  réunir  au  drapeau  national,  mais  pour 
aller  rejoindre  un  prince  et  des  drapeaux 
étrangers.  » 

Ces  dissertations  historiques  ne  faisaient  pas 
avancer  d'un  pas  la  solution. 

Le  lendemain  de  cette  conversation  (le""  juil- 
let), nos  plénipotentiaires  reçurent  des  trois 
commissaires    russe,    autrichien    et   prussien, 


LES    DERNIÈRES   ANNEES   DE    LA   FAYETTE.       257 

une  note  indiquant  que  les  traités  d'alliance 
portaient  que  l'une  des  parties  contractantes 
ne  négocierait  jamais  séparément;  que,  dès 
lors,  les  trois  seules  cours  présentes  ne  pou- 
vaient continuer  les  pourparlers  ;  ils  ajoutaient 
que  leurs  souverains  regardaient  comme  une 
condition  préalable  que  Napoléon  fût  mis  hors 
d'état  de  troubler  la  tranquillité  publique,  et, 
par  conséquent,  remis  à  leur  garde*. 

La  Fayette  et  ses  collègues  n'avaient  donc 
plus  rien  à  faire.  Une  escorte  les  conduisit  à 
Bâle,  et  ils  rentrèrent  à  Paris  le  4  juillet, 
accompagnés  de  deux  officiers  ennemis.  La  ca- 
pitulation venait  d'être  signée,  l'armée  fran- 
çaise était  en  marche  vers  la  Loire.  Il  y  eut 
le  soir  aux  Tuileries  un  conseil  composé  du 
gouvernement  provisoire,  des  plénipotentiaires 
d'Haguenau,  du  général  en  chef  et  des  mi- 
nistres. La  discussion  fut  très  vive;  La  Fayette 
déclara  «  que  dans  les  circonstances  qu'on 
traversait,   il   pouvait  être  nécessaire  de  faire 


1.  Mémoires,  t.  V,  p.  474. 

17 


2o8       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

des  transactions,  mais  qu'elles  devaient  être 
résolues  en  commun,  et  être  telles  qu'on  pût 
toujours  en  rendre  compte  à  la  Chambre  et  au 
pays,  toute  transaction  particulière  étant  une 
lâcheté  et  une  infamie  ». 

Tous  les  membres  présents  au  conseil,  Fou- 
ché  surtout,  convinrent  de  ces  vérités;  mais, 
malgré  son  adhésion  de  forme,  le  duc  d'Otrante 
ouvrait  effectivement  des  négociations  avec  les 
représentants  des  armées  alliées.  Une  note,  pu- 
bliée au  Moniteur  le  5  juillet  et  rédigée  sous 
ses  yeux,  avait  le  tort  grave,  alors  que  la  con- 
férence d'Haguenau  était  dérisoire,  de  la  trans- 
former en  acte  sérieux.  Résolus  à  ne  rien  cé- 
der, les  souverains  et  les  diplomates  avaient 
joué  nos  plénipotentiaires  tout  juste  assez 
pour  donner  aux  armées  le  temps  d'arriver  à 
Paris. 

De  leur  côté,  La  Fayette  et  ses  collègues  four- 
nissaient un  nouvel  aliment  aux  illusions  dont 
la  Chambre  des  représentants  se  repaissait.  Ne 
voyant  pas  leur  rôle  effacé,  ils  persistaient  à 
affirmer    de    très    bonne    foi    que    les   cours 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       259 

étrangères  n'avaient  pas  la  prétention  *  de  se 
mêler  du  gouvernement  du  pays.  Ils  citaient, 
à  l'appui  de  leur  opinion,  deux  proclamations 
récentes,  l'une  du  prince  Schwarzenberg,  l'autre 
du  général  Barclay  de  Toliy,  qui  distinguaient 
toujours  Napoléon  de  la  France  et  promet- 
taient de  ne  point  empiéter  sur  les  droits 
d'une  grande  nation.  Aussi,  l'Assemblée  ima- 
gina-t-elle  encore  de  nommer  une  députation 
composée  de  La  Fayette,  de  Dupont  (de  l'Eure), 
de  La  Kochefoucauld-Liancourt,  de  Sorbier  et 
de  Laffitte,  pour  aller  porter  une  déclaration 
aux  souverains  alliés.  Cette  députation  ne  put 
même  pas  sortir  de  Paris,  dont  les  barrières 
étaient  occupées  par  l'ennemi  ;  M.  Laffitte  vint 
le  confesser  tristement  le  lendemain  devant  la 
Chambre.  L'idée  d'une  résistance  sur  la  Loire 
traversa  l'esprit  de  La  Fayette.  C'était  trop 
tard! 


1.  Voir  Moniteur,  séance  du  6  juillet. 
Lettre  de  La  Fayette  à  Capo  d'Istria,  17  juillet  1815,   t.  V, 
p.  528. 
Mémoires,  t.  V,  p.  478. 


260       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

II  ne  restait  plus  à  la  Chambre,  impuissante 
et  sans  autorité,  que  de  mourir  le  plus  digne- 
ment possible.  Elle  consacra  sa  dernière  séance 
à  discuter  platoniquement  les  principes  d'une 
constitution  libérale.  Le  7  juillet,  pendant  un 
discours  de  Manuel  sur  l'hérédité  de  la  pairie, 
elle  recevait  un  message  lui  annonçant  la  dé- 
mission de  la  commission  executive  et  l'arrivée 
prochaine  de  Louis  XVIIL  Blûcher  entrait  à 
la  même  heure  solennellement  à  Paris. 

Dans  la  nuit  du  7  au  8,  M.  Decazes,  nommé 
préfet  de  police  par  le  gouvernement  royal, 
avait  fait  fermer  les  portes  du  Palais  Bourbon 
et  placer  une  compagnie  de  la  dixième  légion 
de  la  garde  nationale,  avec  consigne  de  ne 
laisser  approcher  personne.  La  Taj-^ette  se 
présenta  à  la  grille,  désirant  que  sa  protesta- 
tion fût  entendue;  il  demanda  si  c'était  le 
prince  régent  d'Angleterre  qui  avait  donné  les 
ordres. 

Le  jardin  des  Tuileries  était  déjà  occupé  par 
une  division  prussienne.  La  Fayette  alors 
annonça  qu'il  recevrait  chez  lui  tous  ses  col- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   261 

lègues;  sa  maison  fut  bientôt  remplie.  On  se 
transporta  ensuite  chez  le  président  Lanjuinais 
et  l'on  signa  une  protestation. 

Ainsi  finit  le  rôle  incomplet  de  La  Fayette 
pendant  les  Gent-Jours.  Il  n'était  plus  jeune 
et  il  n'était  plus  heureux.  Avec  sa  conscience 
irréprochable,  il  lui  manquait  les  qualités 
supérieures  de  l'homme  d'État  pour  suopléer 
à  la  fortune. 

Le  sort  de  la  France  eût-il  changé  si  le  gé- 
néral n'eût  pas  déposé  le  21  juin  sa  célèbre 
motion  ?  Peut-on  un  seul  instant  se  poser  la 
question?  Soutenir  la  guerre  contre  toute 
l'Europe  pour  ne  pas  sacrifier  un  homme 
quelque  grand  qu'il  fût,  était,  suivant  le  mot 
de  Benjamin  Constant,  ou  absurde  ou  coupable. 
La  dépêche  deLaon,  comme  le  disent  les  enne- 
mis de  La  Fayette,  a-t-elle  empêché  de  con- 
clure entre  la  Révolution  et  la  vieille  ro3^auté 
un  pacte  d'alliance?  Les  Bourbons  eussent-ils 
été  replacés  sur  le  trône  par  un  vote  de  l'As- 
semblée ?  Tout  en  regrettant  profondément 
l'erreur  où  La  Fayette  et  ses  trois  collègues 


262       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

tombèrent,  nous  pensons  qu'on  eût  échoué  aussi 
bien  contre  l'obstination  de  la  Chambre  des 
représentants  que  contre  le  refus  de  Louis  XVIII 
et  de  son  entourage.  Le  parti  royaliste  était 
excité  au  plus  haut  degré;  il  n'eût  rien  voulu 
entendre.  Les  événements  qui  se  sont  accom- 
plis jusqu'à  l'ordonnance  du  5  septembre  1816 
l'ont  bien  prouvé. 

La  Fayette  eut  le  sentiment  de  n'avoir  pas 
réussi  et  de  n'avoir  pas  su  faire  un  usage 
décisif  de  la  popularité  qu'il  avait  conquise. 
Dès  que  La  Grange  ne  fut  plus  occupé  par  une 
garnison  prussienne,  il  s'y  rendit  fort  attristé. 
Cette  année  1815  avait  été  pour  lui  lugubre. 
Son  oncle,  M.  de  Tessé,  était  mort,  sa  spiri- 
tuelle et  aimable  femme  n'avait  pu  supporter 
une  telle  douleur  ;  six  jours  après  la  mort  de 
son  mari,  madame  de  Tessé  n'existait  plus. 
En  annonçant  cette  dernière  perte  à  Jefferson, 
La  Fayette  ajoutait  :  «  Sa  maladie  a  été  lé- 
gère et  sa  mort  a  été  douce.  Vous  savez  quelle 
femme  a  été  enlevée  à  la  société,  quelle  amie 
j'ai   perdue  !    Vous  conservez  le  souvenir  des 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       263 

heures  heureuses  et  des  conversations  animées 
de  Ghaville?  Que  ces  temps  et  ceux  du  véné- 
rable hôtel  La  Rochefoucauld  sont  loin  de  nous! 
Et  nous,  qui  comptons  encore  parmi  les  vi- 
vants, n'appartenons-nous  pas  surtout  à  ceux 
qui  ne  sont  plus  ^  ?  » 


1.  Correspondance,  t.  V,  p.  484. 


CHAPITRE   IV 

LA    FAYETTE    PENDANT    LA    RESTAURATION 
ET    LE    DERNIER    VOYAGE    EN    AMÉRIQUE 


C'est  dans  la  solitude  de  La  Grange,  que  La 
Fayette  vit  de  loin  l'explosion  des  ressentiments, 
des  colères,  de  toutes  les  passions  de  parti,  qui 
caractérisent  les  débuts  de  la  seconde  Restau- 
ration. 

L'esprit  d'ancien  régime  qui  éclata,  dès  les 
premières  heures,  et  qui  se  concentra  dans  la 
Chambre  introuvable,  révolta  sa  conscience  et 
détermina  son  attitude  de  violente  opposition. 
Sa  correspondance  témoigne  des  sentiments 
d'indignation  que  la  réaction  ultra-royaliste 
lui  inspirait.  Il  n'enviait  pas  encore  un  poste 
de  combat  à  la  Chambre  des  députés  :  entouré 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       265 

de  sa  famille  patriarcale,  de  son  fils,  de  sa 
belle-fille,  de  ses  deux  filles,  de  leur  mari  et 
de  onze  petits-enfants,  il  recevait  tous  les 
étrangers  de  distinction  que  l'éclat  de  son  nom 
attirait  dans  son  hospitalière  demeure.  Il  en 
faisait  les  honneurs,  avec  une  simplicité  de 
bon  goût,  à  tous  les  Américains  qui  remplis- 
saient un  devoir  en  venant  saluer  l'ami  de 
Washington  et  des  grands  hommes  de  la 
guerre  de  l'indépendance. 

Les  défenseurs  de  la  Révolution  française 
tournèrent  bientôt  leurs  regards  vers  lui,  et 
peu  de  temps  après  le  vote  de  la  loi  portant 
l'établissement  des  cours  prévôtales,  il  eut  à 
s'expliquer  sur  les  événements,  avec  l'un  de 
ses  anciens  amis,  très  haut  placé  dans  le  monde 
de  la  cour^ 

<i  Je  ne  dirai  pas  avec  Charles  Fox  dans  ses 
Mémoires  sur  Jacques  II  qu'une  restauration 
est  la  pire  des  révolutions,  parce  qu'elle  a  les 

1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  VI,  p.  30. 


266       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

inconvénients  d'une  révolution  de  plus,  en 
même  temps  qu'elle  prive  les  peuples  de  ce 
qu'il  y  avait  d'avantageux  dans  les  révolutions 
précédentes;  mais  je  dirai  qu'une  restauration 
n'a  pas  plus  que  tout  autre  événement  le  pou- 
voir de  réparer  nos  véritables  pertes  ;  que  son 
objet  ne  doit  pas  être  de  satisfaire  des  intérêts 
ou  des  vanités  de  privilégiés,  encore  moins  des 
vengeances  de  partis  ;  qu'elle  n'est  enfin  pré- 
férable aux  autres  combinaisons  qu'autant 
qu'elle  offre  à  tous  une  plus  grande  sécurité 
pour  les  droits  et  les  avantages  dont  la  nation 
est  en  possession  ou  qu'elle  a  voulu  recouvrer. 
Si  la  dynastie  actuelle  avait  offert  aux  intérêts 
publics  et  privés  un  égal  degré  de  sécurité, 
elle  eût  été  préférable  à  toute  autre.  Malheu- 
reusement elle  n'a  jamais  voulu  s'associer  à 
la  régénération  de  toutes  choses  en  France: 
Elle  s'est  constituée  étrangère  aux  principes, 
aux  succès,  à  la  politique  de  ce  pays  pendant 
plus  de  vingt  ans.  Si  elle  s'était  unie  à  tout  ce 
qu'il  y  avait  d'honnête  et  d'utile  dans  nos  ins- 
titutions, à  tout  ce  que  la  grande  majorité  de 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        267 

la  nation  regardait,  comme  un  gage  de  sa  li- 
berté et  de  ses  acquisitions  civiques,  alors  vous 
auriez  pu  me  dire  :  «  Pourquoi  n'êtes-vous  pas 
»  ce  que  vous  étiez  en  1792?»  Il  y  aurait  eu 
encore  bien  des  choses  à  répondre;  mais  j'au- 
rais tout  oublié  pour  me  rallier  de  bon  cœur 
à  une  restauration  patriotique.  Je  le  dis  avec 
sincérité  aujourd'hui  (malgré  la  preuve  acquise 
que  les  personnes  royales  ne  cesseront  jamais 
de  me  haïr  et  de  vouloir  me  nuire)  ;  je  les  pré- 
férerais encore  si  je  pouvais  me  persuader 
qu'elles  céderont  enfin  à  l'évidence  de  leur  in- 
térêt, de  leur  sûreté,  et  qu'elles  voudront  autre 
chose  que  ce  qu'elles  font  aujourd'hui  pour  la 
destruction  de  ce  que  j'ai  voulu  passionné- 
ment, en  me  consacrant  à  la  défense  des  droits 
et  des  intérêts  de  ma  patrie,  comme  du  genre 
humain  pendant  toute  ma  vie.  » 

Cette  lettre  est  le  résumé  de  l'opinion  de 
La  Fayette  et  des  libéraux  sur  les  Bourbons 
de  la  branche  aînée.  Si  le  général  se  fût  con- 
tenté de  lutter,  sur  le  terrain  de  la  légalité, 


2G8       LE-    DEft.MÈP.ES    ANNÉES   LE    LA    FAYETTE. 

contre  les  doctrines  et  les  passions  du  parti 
ultra-royaliste,  il  fût  resté  fidèle  à  son  passé; 
mais  nous  le  verrons  dévier  de  la  ligne  droite, 
par  dédain  du  péril  et  par  intrépidité.  Pour 
le  connaître  à  fond  dans  celte  nouvelle  évolu- 
tion, il  faut  écouter  un  des  esprits  les  plus 
libres  et  les  plus  sincères,  un  de  ses  meilleurs 
arnis  de  ce  temps-là,  M.  le  duc  Victor  de 
Broglie^ 

11  venait  de  perdre  sa  belle-mère,  madame 
de  Staël  ;  sa  femme,  dans  son  profond  déses- 
poir, voulait  fuir  Paris  où  sa  mère  adorée  ve- 
nait de  s'éteindre.  Ils  profitèrent  de  la  délicate 
invitation  de  La  Fayette  et  s'établirent  quelques 
semaines  à  La  Grange.  C'était  la  seconde  fois 
que  M.  le  duc  Victor  de  Broglie  y  séjournait. 
Il  avait  conduit,  l'année  précédente,  un  jeune 
Américain,  l'historien  Ticknor,  recommandé  à 
madame  de  Staël  par  Jefferson  et  dont  le  nom 
est  devenu  célèbre.  Dans  cette  seconde  visite, 
il  rencontra  Ary  Schefîer  qui  a  laissé  un  ad- 

1.  Souvenirs  du  duc  de  Bro'jlie,  année  1817. 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       269 

mirable  portrait  du  général.  C'est  dans  des 
conversations  intimes  que  le  duc  de  Broglie 
apprit  à  lire  dans  l'âme  de  son  hôte,  ne  lui 
dissimulant  jamais  une  de  ses  observations,  le 
mettant  en  garde  contre   ses   entraînements  : 

«  Il  fallait,  a-t-il  dit,  aimer  M.  de  La  Fayette 
pour  lui-même,  ce  qui  du  reste  était  facde, 
car  on  ne  gagnait  rien  à  être  de  ses  vrais 
amis.  Il  ne  faisait  de  différence  qu'entre  celui 
qui  lui  disait  et  celui  qui  ne  lui  disait  pas  ce 
qu'il  disait  lui-même.  C'était  un  prince  entouré 
de  gens  qui  le  flattaient  et  le  pillaient.  Toute 
cette  belle  fortune  s'est  éparpillée  entre  les 
mains  des  aventuriers  et  des  espions.  » 

Tel  était  l'état  moral  de  La  Fayette  au  mo- 
ment où  il  allait  rentrer  dans  la  vie  politique  ; 
tel  était  aussi  son  entourage.  En  1817,  il  avait 
été  porté  à  Paris  comme  candidat  à  la  Chambre 
des  députés;  le  gouvernement  l'avait  fait 
échouer;  au  mois  de  novembre  1818,  il  fut 
élu  par  le  collège  électoral  de  la  Sarthe,  mal- 


270       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

gré  des  intrigues  honteuses*.  Cette  élection 
avait  ébranlé  toute  la  France  et  presque  l'Eu- 
rope. Louis  XVIII  avait  mieux  pris  son  parti 
de  l'élection  de  Grégoire  que  de  celle  de  La 
Fayette. 

Au  moment  où  il  entrait  à  la  Chambre,  le 
ministère  du  général  Dessoles,  avec  M.  De- 
cazes,  comme  ministre  de  l'intérieur,  et  M.  de 
Serre,  comme  garde  des  sceaux,  venait  d'être 
formé.  Les  ultra-royalistes,  irrités  contre  l'au- 
teur de  l'ordonnance  du  5  septembre,  contre 
le  favori  de  Louis  XVIII,  mécontents  de  l'élec- 
tion d'un  plus  grand  nombre  de  députés  libé- 
raux ou  indépendants,  avaient  résolu  de  modifier 
la  loi  électorale.  Dans  la  séance  du  20  fé- 
vrier 4819,  le  marquis  de  Barthélémy,  l'ancien 
membre  du  Directoire,  instrument  de  la  ma- 
jorité hostile  au  cabinet,  avait  fait  voter  par  la 
Chambre  des  pairs  une  résolution  suppliant  le 
roi  de  présenter  un  projet  de  loi  tendant  à 
introduire    dans    l'organisation     des    collèges 

1.  Correspondance,  t.  VI,  p.  34. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        271 

électoraux  des  modifications  reconnues  indis- 
pensables. A  Paris  et  dans  les  départements 
du  centre,  de  l'est  et  du  nord,  la  secousse,  à 
cette  nouvelle,  avait  été  vive.  La  Chambre  des 
députés,  à  une  majorité  considérable,  formée 
par  les  libéraux  unis  aux  ministériels  avait 
repoussé  la  proposition. 

La  Fayette  avait  fait  ses  débuts  dans  la 
séance  du  22  mars  1819.  Lorsqu'il  monta  à  la. 
tribune,  toute  la  Révolution  parut  aux  royalistes 
y  remonter  avec  lui  pour  la  première  fois 
depuis  1789.  Son  élocution  sobre,  étudiée,  son 
geste  rare,  contenu,  sa  voix  faible,  le  flegme 
de  son  visage,  ne  faisaient  pas  de  lui  un  ora- 
teur !  Mais  c'était  une  figure  détachée  du  ta- 
bleau de  l'autre  siècle  et  l'effet  fut  puissant. 
La  Fayette  fut  ce  jour-là  l'écho  de  l'opinion 
publique,  en  déclarant  que  la  loi  électorale 
était  la  première  des  institutions  politiques, 
une  sauvegarde  pour  la  liberté  et  les  conquêtes 
de  la  Révolution. 

Cette  question  de  la  loi  électorale,  sans  cesse 
agitée  dans  les  conseils  du  gouvernement,  in- 


272       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

quiétait  les  esprits,  faisait  naître  des  désordres 
dans  la  jeunesse  des  grandes  écoles  et  donnait 
une  impulsion  à  la  Société  appelée  :  les  Amis 
de  la  liberté  de  la  Presse.  La  Fayette  en  était 
l'âme.  Il  avait  ouvert  sa  demeure  aux  associés 
et  il  s'efforçait  avec  un  comité  d'action,  de 
créer  un  centre  de  résistance.  Déjà  se  dessinait 
son  attitude  d'opposition  violente,  opposition 
grandissant  au  fur  et  à  mesure  que  la  discus- 
sion mettait,  avec  plus  d'énergie,  en  présence 
la  vieille  France  et  la  nouvelle.  Le  résultat 
des  élections  du  troisième  cinquième  des  dépu- 
tés, en  faisant  gagner  aux  libéraux  vingt-huit 
sièges,  avait  effrayé  même  M.  Decazes.  Une 
crise  de  cabinet  avait  amené  la  retraite  du 
général  Dessoles,  de  Gouvion  Saint-Cyr  et  du 
baron  Louis,  opposés  à  toute  modification  de 
la  loi  électorale,  et  leur  remplacement  (19  no- 
vembre 1819)  par  MM.  Pasquier,  Roy  et  le 
général  Latour-Maubourg. 

La  session  qui  s'était  ouverte  le  20,  par  l'ex- 
pulsion de  Grégoire,  député  de  l'Isère,  promet- 
tait d'être  une  des  plus  agitées,  lorsque  l'as- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   273 

sassinat  du  duc  de  Berr}',  en  entraînant  la 
chute  de  M.  Decazes,  amena  momentanément 
l'alliance  du  second  ministère  du  duc  de  Ri- 
chelieu et  du  parti  ultra-royaliste. 

La  Fayette  prit  part  aux  débats  de  ces  pro- 
jets de  loi  célèbres  qui  s'appelaient  :  la  loi 
suspensive  de  la  liberté  individuelle,  la  loi  sur 
la  censure  ;  mais  ce  fut  la  discussion  du  projet 
de  loi  électorale,  créant  le  double  collège  et  le 
double  vote,  qui  mit  aux  prises  le  plus  violem- 
ment les  deux  partis  qui  divisaient  la  Chambre. 
La  France  était  aussi  inquiète  qu'attentive.  On 
se  passionnait  dans  les  salons,  surtout  à  Paris, 
pour  un  discours  de  Manuel  ou  du  général 
Foy.  La  jeunesse,  pleine  d'enthousiasme  pour 
la  liberté,  escortait  M.  de  Chauvelin  malade, 
quand  il  se  faisait  conduire  en  chaise  à  por- 
teurs au  Palais  Bourbon,  pour  déposer  son 
vote.  Les  rixes,  les  duels,  se  succédaient  tous 
les  jours. 

Dans  les  séances  des  23  mars  et  27  mai  1820, 
La  Fayette  déclarait  que  de  semblables  pro- 
jets de  loi  violaient  la  Charte,  et  que  violer  la 

18 


274   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Charte  c'était  dissoudre  les  garanties  mutuelles 
de  la  nation  et  du  trône,  et  rendre  chaque  ci- 
toyen à  l'indépendance  de  ses  droits  et  de  ses 
devoirs.  C'est  dans  un  de  ces  incidents  qui 
agitaient  fréquemment  la  discussion,  que  M.  de 
Serre  eut  à  répondre  au  général.  Demi-mou- 
rant, attaqué  parla  gauche,  délaissé  par  le  côté 
droit,  le  grand  orateur  faisait  tête  à  tous.  La 
Fayette  un  jour  n'avait  pas  craint  de  se  déga- 
ger du  serment  prêté  à  la  Charte  et  de  pousser 
à  des  actes  révolutionnaires.  M.  de  Serre  lui 
lança  cette  apostrophe  éloquente  :  «  Quand  la 
guerre  civile  éclate,  le  sang  est  sur  la  tête  de 
ceux  qui  l'ont  provoquée.  Le  préopinant  le  sait 
mieux  qu'un  autre.  11  a  plus  d'une  fois  ap- 
pris, la  mort  dans  l'âme  et  la  rougeur  sur  le 
front,  que  qui  soulève  les  bandes  furieuses  est 
obligé  de  les  suivre  et  presque  de  les  conduire.  » 
Cette  allusion  au  6  octobre  avait  fait  frémir 
l'Assemblée. 

Le  parti  royaliste  avait  pris  La  Fayette  en 
exécration.  11  arriva  un  moment  où  ses  dis- 
cours étaient  interrompus  par  des  exclamations 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        273 

telles  que  celles-ci  :  «  Vos  doctrines  sont  abo- 
minables !  —  Voulez-vous  vous  taire  !  —  Al- 
lons I  Proclamez  le  plus  saint  des  devoirs  I  — 
Il  se  croit  encore  sur  son  cheval  blanc!  — 
Vous  avez  donc  toujours  dormi  depuis  le 
6  octobre?  »  Un  autre  jour,  MM.  de  Gastelbajac 
et  Pasquier,  ayant,  en  parlant  de  lui,  employé 
l'épithète  habituelle  et  banale  d'honorable 
membre,  trois  fois  le  côté  droit  en  masse  pro- 
testa avec  force  et  fit  entendre  ces  cris  :  «  Ne 
dites  pas  honorable;  il  ne  l'est  pas  pour  nous  ! 
Qu'il  le  soit  pour  ces  messieurs  (en  désignant 
les  députés  de  la  gauche)  à  la  bonne  heure  1  » 
Les  menaces  venaient  s'ajouter  aux  outrages. 
Ses  amis  lui  disaient  de  se  tenir  sur  ses  gardes, 
Son  courage  tranquille  lui  faisait  dédaigner 
tout  péril.  Mais  ces  violences  des  ultras  n'étaient 
pas  faites  pour  Tarrêler. 

Déjà  vers  la  fin  d'avril  1820,  s'entretenant 
avec  ses  amis,  Voyer  d'Argenson,  Dunoyer, 
chez  M.  Mérilhou,  de  la  nouvelle  oligarchie 
que  préparait  la  loi  du  double  vote,  il  s'écriait  : 
«  Cette   loi  est  une  déclaration   de  guerre   à 


276   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

mort  contre  la  Révolution.  Les  royalistes  veu- 
lent en  finir  avec  le  principe  de  liberté  et 
d'égalité.  Nous  n'avons  plus  contre  ce  parti  et 
ses  attaques  que  la  ressource  d'une  résistance 
à  coups  de  fusil.  » 

Ces  ouvertures  étaient  avidement  saisies. 
Déjà  il  s'était  mis  à  la  tête  de  la  souscription 
nationale  destinée  à  indemniser  les  citoyens  qui 
seraient  victimes  des  lois  sur  la  suspension  de 
la  liberté  de  la  presse  et  de  la  liberté  indivi- 
duelle. Adjoignant  aux  souscripteurs  quelques 
amis  politiques,  dont  il  connaissait  le  carac- 
tère décidé,  il  avait  formé  un  comité  séparé, 
avec  Voyer  d'Argenson,  Manuel,  Merilhou,  de 
Corcelle,  le  général  Tarayre.  L'irritation  n'étant 
pas  moins  vive  dans  une  partie  de  l'armée 
que  dans  la  bourgeoisie,  le  comité  s'efforçait 
de  rallier  toutes  les  pensées  de  résistance  et  de 
les  coordonner. 

La  Fayette  dans  une  note  confidentielle* 
s'exprimait  ainsi  :  «  Je  ne  puis  prendre  d'en- 

1.  Sociétés  secrètes.  Mémoires,  t.  VJ,  p.   135. 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       277 

gagement  en  faveur  d'un  ancien  parti  spécial, 
parce  qu'étant  un  homme  d'institutions,  et  non 
un  homme  de  dynastie,  et  ne  voulant  pas  plus 
du  pouvoir  que  je  n'en  voulais,  il  y  a  trente 
ans,  je  crois  être  bon  à  défendre  les  intérêts 
généraux  contre  les  usurpations  ou  les  intri- 
gues du  pouvoir  qui  s'établirait,  mais  je  serai 
toujours  prêt  à  m'entendre  avec  les  bons  Fran- 
çais qui  voudront  et  pourront  rétablir  la 
liberté,  l'indépendance  nationale,  et  mettre  la 
nation  à  portée  de  se  donner  un  gouvernement 
de  son  choix.  Républicain  d'inclination  et 
d'éducation,  j'ai  prouvé  que,  pourvu  qu'une 
constitution  consacrât  les  bases  de  la  liberté, 
définies  dans  ma  déclaration  des  droits  du 
11  juillet  1789,  et  lorsqu'elle  exprimait  la  vo- 
lonté générale  réellement  représentée,  je  savais 
non  seulement  m'y  soumettre,  mais  m'y  sa- 
crifier. Je  tiens  trop  aux  premiers  principes 
pour  n'être  p;is  très  facile  sur  les  combinaisons 
secondaires.  Si  dans  la  crise  actuelle,  dans  les 
dispositions  que  je  connais,  sur  plusieurs  points 
de  la  France,    et  dans  les  moyens  de  mettre 


278       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE, 

en  avant  ces  dispositions,  on  veut  bien  con- 
venir d'une  direction  commune,  homogène, 
nationale,  notre  patrie,  l'Europe  entière  seront 
sauvées  1  Sinon,  nous  risquons  de  n'être  que 
des  provocateurs  de  l'asservissement  des  peu- 
ples et  des  jouets  de  toutes  les  intrigues 
domestiques  et  étrangères,    » 

Telles  étaient  ses  déclarations  au  sein  du  Co- 
mité directeur.  L'entente,  complète  dans  l'action, 
cessait  parmi  les  membres,  dès  qu'on  parlait 
des  arrangements  à  adopter  après  la  victoire. 

Aveuglément  dévoué  à  son  idée  comme 
un  chevalier  du  moyen  âge,  La  Fayette  était 
toujours  prêt  à  payer  de  sa  personne.  Ainsi, 
dès  la  première  conspiration  militaire,  celle 
du  19  août  1820,  on  était  convenu  que  la  for- 
teresse de  Vincennes,  une  fois  occupée,  un 
gouvernement  provisoire,  présidé  par  le  gé- 
néral, s'y  installerait  sur-le-champ.  Il  avait 
accepté  cette  présidence,  afin  de  veiller  à  ce 
qu'aucune  usurpation  sur  les  droits  de  la  sou- 
veraineté  du    peuple    ne   fût    tentée   par   les 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   279 

nombreux  bonapartistes,   entrés  dans  le  com- 
plot. Il  avorta. 

Pendant  ce  temps  ^  le  moindre  événement 
soulevait  à  la  Chambre  de  véritables  tempêtes. 
Tantôt  c'était  à  propos  du  mot  de  glorieuse 
cocarde  tricolore,  prononcé  par  le  général  Foy, 
tantôt  à  propos  de  l'Assemblée  constituante, 
de  qui  Manuel  disait  :  «  la  postérité  a  com- 
mencé pour  elle  »,  tantôt,  à  propos  de  l'épi- 
thète  de  constitutionnel  que  M.  Demarçay 
avait  donnée  au  roi,  tantôt  à  propos  de  la  pé- 
tition d'un  vieux  soldat  de  l'armée  de  la  Loire, 
mourant  de  faim.  Souvenirs,  affections,  inté- 
rêts, tout  était  inconciliable  entre  les  deux 
côtés  de  la  Chambre.  La  Révolution  creusait 
entre  chaque  parti  un  infranchissable  abîme. 

Tandis  qu'à  propos  d'une  réclamation  pour 
la  conservation  d'une  pyramide  élevée  à  la 
mémoire  de  Marceau,  M.  de  Gourtavel,  de  la 
droite,  criait  :  «  La  France  entière  a  désavoué 
la  Révolution   »,    la   gauche  se  levait  en  di- 

1.  Yolr  Archives  parlementaires,  séances  2  icw'iev,!  février, 
21  lévrier,  19  mars  1820.  V.  séances  des  23,  24,  25  mai  1821 . 


280       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   L\   FAYETTE. 

sant  :  «  La  France  entière  a  adopté  et  béni 
les  bienfaits  de  la  Révolution  !  »  Les  officiers 
et  les  soldats  de  la  République  et  de  l'Empire 
étaient  l'objet  d'accusations  sans  mesure. 
M.  Duplessis  de  Grenedan,  à  propos  du  projet 
de  loi  destiné  à  indemniser  les  donateurs  fran- 
çais, entièrement  dépossédés  de  leurs  dotations 
situées  en  pays  étranger,  appelait  assassins  des 
généraux  qui  se  nommaient  Drouet,  Lefebvre- 
Desnouettes ,  Mouton  -  Duvernet ,  Exelmans , 
Miollis,  Lamarque;  et,  comme  Manuel  prenait 
la  défense  des  morts,  des  absents  :  «  Concluez, 
avocat,  lui  criait-on,  vous  serez  bien  payé... 
—  Oui,  ripostait  Manuel,  ce  discours  me  sera 
bien  payé,  mais  dans  une  monnaie  inconnue 
de  ceux  qui  m'interrompent;  quand  on  parle 
justice  et  raison,  quand  on  défend  les  intérêts 
de  son  pays,  il  est  impossible  qu'on  ne  trouve 
pas  tôt  ou  tard  sa  récompense  dans  l'estime 
publique  et  c'est  là  le  seul  prix  que  j'ambi- 
tionne. »  —  a  Encore  quelques  discussions 
comme  celle-ci,  ajoutait  M.  de  Saint-Aulaire,  et 
la  guerre  civile  est  à  nos  portes.  » 


LES   DEHMÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.       281 

C'est  au  milieu  de  ces  luttes  ardentes  que 
le  carbonarisme  s'organisait.  La  Fayette  s'était 
empressé  de  devenir  un  des  initiés.  La  prési- 
dence de  la  haute  V^ente  lui  avait  été  déférée. 
L'organisation  dans  l'ouest  et  l'est  avait  pris 
un  développement  inattendu.  Les  discours  les 
plus  vifs  des  députés  de  la  gauche  n'étaient 
que  l'écho  très  affaibli  de  l'irritation  que  pro- 
voquait, dans  les  classes  moyennes,  l'influence 
de  plus  en  plus  marquée  du  parti  ullra-roya- 
liste  sur  la  marche  du  gouvernement.  C'est  ce 
qui  explique  la  rapidité  avec  laquelle  le  car- 
bonarisme s'étendait.  La  mort  de  Napoléon  à 
Sainte-Hélène  ne  changea  ni  n'affaiblit  l'énergie 
de  la  résistance.  L'opposition  aux  Bourbons 
puisa  même  une  force  nouvelle  dans  la  dispa- 
rition du  héros.  Du  jour  où  le  faux  libéralisme 
ne  craignit  plus  son  retour  sur  la  scène  du 
monde,  il  en  fit  son  idole.  Il  lui  fallait,  a-t-on 
dit  éloquemment,  un  nom  à  jeter  à  l'armée 
pour  grouper  les  mécontentements,  les  haines 
et  les  ambitions  autour  d'une  ombre.  On  as- 
sista à  la  coalition  des  passions  les  plus  con- 


282       LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

tradictoires,  de  la  liberté  et  du  despotisme, 
entre  les  hommes  de  la  Révolution  et  les 
hommes  de  l'Empire. 

Dominé  par  ses  antipathies  contre  l'élément 
militaire,  La  Fayette',  confiant  dans  les  seuls 
efforts  des  amis  de  la  liberté,  n'entendait  in- 
voquer que  les  principes  et  le  drapeau  de  89. 
Aussi  traçait-il  le  programme  à  l'un  de  ses 
collègues,  engagé  comme  lui  dans  le  carbona- 
risme : 

«  Il  faut  n'employer  vos  efforts  qu'à 
mettre  la  nation  à  portée  de  se  donner  un 
gouvernement  de  son  choix,  de  ne  prendre 
d'engagement  avec  aucun  parti,  aucune  dy- 
nastie, de  rétablir  immédiatement  et  à  mesure 
des  progrès  dans  les  villes,  les  municipalités, 
les  administrations  électives,  la  garde  natio- 
nale nommant  ses  officiers,  les  assemblées 
primaires  et  une  convocation  de  députés  d'après 
la  loi   de   1791,  et   de  regarder  tout  pouvoir 

i.  Mémoires,  t.   VI,  p.   l'il. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.        283 

comme  provisoire,  jusqu'à  ce  qu'une  véritable 
représentation,  émanée  du  peuple,  ait  fait  con- 
naître la  volonté  nationale.  » 

Cependant  le  second  ministère  du  duc  de 
Richelieu  touchait  à  sa  fin. 

Attaqués  dans  les  deux  Chambres  par  les 
violences  de  la  droite,  dépopularisés  au  dehors 
par  la  ligue  des  bonapartistes  et  des  libéraux 
maîtres  de  la  tribune,  affaiblis  dans  l'esprit  du 
comte  d'Artois,  les  ministres  remirent  leur 
démission  à  Louis  XVIIT.  L'homme  d'affaires 
de  la  Restauration,  M.  de  Villèle,  entrait  au 
pouvoir.  Il  était  arrivé  par  cet  ascendant  lent 
et  continu  que  les  partis  politiques  acceptent 
même  involontairement  d'un  homme,  qui  en 
inspirant  confiance  à  leurs  passions,  les  dé- 
livre cependant  de  l'étude  des  intérêts  maté- 
riels. M.  de  Villèle  en  s'adjoignant  M.  de  Cor- 
bière, M.  de  Peyronnet,  le  duc  de  Bellune, 
M.  de  Clermont-Tonnerre,  et  Mathieu  de  Mont- 
morency, indiquait  clairement  les  tendances  du 
ministère.  Le  parti  royaliste  était  arrivé. 


284       LES   DEltMÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

La  Faj'ette  puisa  dans  cet  événement  un  re- 
doublement d'énergie.  Nous  ne  reprendrons  pas 
dans  leurs  détails  l'histoire  de  toutes  les  cons- 
pirations de  la  Restauration.  On  les  connaît  et 
nous  n'avons  trouvé  dans  les  sources  où  nous 
avons  puisé,  rien  qui  puisse  contredire  les  faits 
qui  sont  dans  toutes  les  mémoires. 

Les  sociétés  secrètes  et  les  ventes  du  carbo- 
narisme partaient  de  La  Fayette  et  aboutis- 
saient à  lui.  La  nature  lui  avait  donné  des 
qualités  qui  le  rendaient  éminemment  propre 
à  son  rôle  :  une  froideur  extérieure  qui  mas- 
quait l'enthousiasme  concentré  de  son  âme, 
un  courage  de  sectaire  et  de  martyr,  et  une 
absence  d'esprit  de  domination  qui  écartait  de 
sa  personne  l'envie.  Il  avait  auprès  de  lui,  le  pre- 
mier de  ses  affidés,  son  fils  George,  aussi  froid, 
aussi  téméraire  que  celui  dont  il  portait  le 
nom,  résolu  par  tendresse  filiale  à  suivre  par- 
tout et  à  défendre  partout  son  père.  Ceux  qui 
approchaient  La  Fayette  étaient  convaincus 
qu'il  était  ambitieux  de  perdre  héroïquement 
sa  vie  pour  grandir  encore  sa  mémoire  :  «  J'ai 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.        285 

déjà  beaucoup  vécu,  disait-il  à  ses  familiers 
qui  lui  recommandaient  la  prudence,  il  me 
semble  que  je  terminerais  dignement  ma  car- 
rière, en  montant  sur  l'échafaud,  victime  de  la 
liberté.  » 

De  toutes  les  conspirations,  celle  de  Belfort 
paraissait  la  mieux  nouée.  Toutes  les  circons- 
tances semblaient  devoir  la  faire  réussir.  Un 
gouvernement  provisoire  devait  être  proclamé 
à  Belfort,  installé  à  Colmar,  jusqu'au  moment 
où  Strasbourg  pourrait  ouvrir  ses  portes.  La 
Fayette,  Voyer  d'Argenson  et  Jacques  Kœcklin 
en  étaient  les  membres  désignés.  La  nuit  du 
29  au  30  décembre  était  fixée  pour  le  soulè- 
vement. La  Fayette  avait  déjà  quitté  Paris  et 
s'était  rendu  à  La  Grange,  afin  de  pouvoir  se 
porter  plus  librement  en  Alsace.  On  l'atten- 
dait pour  donner  le  signal  des  mouvements 
militaires  dans  les  garnisons;  mais  la  fin  de 
l'année  rappelait  au  général  le  plus  pieux  des 
anniversaires.  Madame  de  La  Fayette  était 
morte  le  24  décembre;  jamais  à  aucune  époque 
de  sa  vie,  il  n'avait  manqué   de  consacrer  ce 


286   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

jour-là  au  deuil  et  à  la  mémoire  de  sa  com- 
pagne du  cachot  d'OlmOlz,  et  il  s'enfermait 
dans  la  chambre  où  elle  avait  rendu  le  dernier 
soupir.  Vainement,  M.  Chevalier,  un  des 
membres  du  comité-directeur,  le  pressait  de 
partir.  Rien  ne  put  vaincre  l'obstination  du  sou- 
venir dans  son  cœur  aimant.  Il  ne  voulait 
jouer  sa  tête  qu'après  avoir  fait  ses  adieux  à 
l'existence,  près  du  lit  de  la  femme  qu'il 
vénérait. 

Le  jour  du  deuil  écoulé,  il  montait  la  nuit 
en  voiture  pour  cacher  son  départ.  Le  père  et 
le  fils  s'étaient  assis  l'un  auprès  de  l'autre, 
sans  échanger  la  moindre  parole,  lorsqu'un 
vieux  serviteur,  qui  devait  rester  au  château 
de  La  Grange,  s'élança  sur  le  siège  de  la  calèche. 
«  Bastien,  lui  dit  La  Fayette,  que  fais-tu? 
Mon  fils  et  moi  nous  allons  risquer  notre  vie, 
je  dois  t'avertir  que  la  mort  attend  peut-être 
ceux  qui  seront  saisis  avec  nous.  —  Vous  ne 
m'apprenez  rien,  répondit  d'une  voix  ferme 
le  domestique,  je  sais  ce  que  nous  allons 
faire;  mais  que  cela  ne  vous  inquiète  pas;  j'y 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   287 

vais  pour  mon  compte;  d'ailleurs,  c'est  mon 
opinion.  » 

On  sait  comment  la  conjuration  échoua. 
M.  de  Corcelie  fils,  avec  un  autre  carbonaro 
de  Paris,  M.  Bazard,  volent  au-devant  du  gé- 
néral. Ils  rencontrent  sa  voiture  à  quelque 
distance  de  Lure,  lui  racontent  les  événements, 
et  lui  font  rebrousser  chemin.  Prévenu  assez 
à  temps  pour  que  sa  présence  ne  soit  pas  un 
indice,  La  Fayette  se  rend  à  la  campagne,  aux 
environs  de  Gray,  chez  M.  Martin,  ancien  dé- 
puté de  la  Haute-Saône,  lié  d'opinion  avec 
lui,  et  y  réside  quelques  jours  sous  l'appa- 
rence d'une  simple  visite  de  délassement. 

A  Marseille,  à  Toulon,  avaient  échoué 
d'autres  conspirations  militaires;  mais  aucune 
affaire,  autant  que  celle  des  sergents  de  La 
Rochelle,  n'excita  à  un  plus  haut  degré  l'émo- 
tion publique.  Bories,  l'un  d'entre  eux,  con- 
vaincu d'avoir  eu  des  relations  avec  La  Fayette, 
avait  gardé  le  silence  le  plus  stoïque.  Les  car- 
bonari  tentent  à  prix  d'or  de  faire  évader  ses 
compagnons  et  lui.  Le  directeur  de  la  prison 


288       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

qui  veut  assurer,  en  fuyant  avec  les  prison- 
niers, le  sort  de  sa  famille,  demande  soixante- 
dix-mille  francs  pour  la  rançon.  On  porte  ces 
propositions  à  La  Fayette.  Il  fournit  presque 
toute  la  somme;  la  police  avertie,  surprend 
les  libérateurs,  au  moment  où  ils  comptaient 
l'or  au  geôlier.  Les  quatre  jeunes  gens  montent 
intrépidement  sur  l'échafaud  devant  des  mil- 
liers de  spectateurs  dont  le  cœur  battait  de 
pitié  et  d'indignation.  Peu  de  temps  après,  le 
supplice  du  général  Berton  et  de  deux  autres 
condamnés  politiques,  frappés  sur  les  places 
publiques  de  Poitiers  et  de  Thouars,  mettait 
fin  aux  conjurations  organisées  dans  les  dépar- 
tements de  l'ouest.  Baudrillet,  l'un  des  con- 
jurés, avait  d'abord  confessé  un  voyage  à  Paris, 
ainsi  que  deux  visites  à  La  Fayette.  Puis,  se 
ravisant,  il  avait  donné  un  faux  signalement 
du  général. 

Grâce  à  ce  subterfuge,  l'accusation  n'avait 
pu  encore  cette  fois  trouver  des  preuves  contre 
le  président  du  comité  supérieur  du  carbona- 
risme.   M.    de   Villèle    n'attendait    que    cette 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   289 

preuve  légale,  pour  demander  sa  mise  en 
accusation.  Il  s'arrêta.  Peut-être  aussi,  en  mi- 
nistre avisé,  craignait-il  de  rencontrer  trop 
haut  des  coupables. 

Les  supplices  qui  se  succédèrent  pendant  les 
mois  de  mai,  juin,  septembre  et  octobre  1822 
produisirent  une  impression  profonde  et 
mirent  fin  à  toute  tentative  d'insurrection. 
Mais  le  procès  du  général  Berton  avait  amené, 
dans  la  presse  roj'aliste,  les  plus  graves  accusa- 
tions contre  La  Fayette.  Il  était  signalé  ouver- 
tement comme  le  principal  instigateur  de  tous 
les  mouvements  politiques  dirigés  contre  le 
gouvernement.  M.  Mangin,  procureur  général 
à  Poitiers,  l'avait  fortement  inculpé  dans  son 
réquisitoire.  Plusieurs  des  collègues  de  La 
Fayette,  Benjamin  Constant,  LafTitte,  le  général 
Foy,  accusés  également  par  M.  Mangin,  avaient 
demandé  en  s'indignant  une  enquête  solennelle 
sur  leur  conduite.  M.  de  Saint-Aulaire,  voulant 
mettre  fm  à  ce  système*    de    procès    de  ten- 

1.  Séance  du  l'  aoù*  1822. 

19 


290   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

dance,  fit  la  proposition  de  traduire  à  la  barre 
de  la  Chambre  M.  le  procureur  général  de 
Poitiers.  Le  cabinet  et  le  côté  droit,  tout  en 
défendant  M.  Mangin,  repoussaient  toute  en- 
quête. Alors  La  Fayette,  avec  son  flegme  de 
grand  seigneur  et  une  bonne  grâce  ironique, 
prit  la  parole,  et,  visant  directement  le  roi, 
prononça  ces  paroles  audacieuses  qui  mirent 
fin  à  toute  tentative  de  poursuites  : 

«  Quelle  que  soit  mon  indifférence  habituelle 
pour  les  inculpations  et  les  haines  de  parti, 
je  crois  devoir  ajouter  aujourd'hui  quelques 
mots  à  ce  qu'ont  dit  mes  honorables  amis. 
Pendant  le  cours  d'une  carrière  dévouée  tout 
entière  à  la  cause  de  la  liberté,  j'ai  constam- 
ment mérité  d'être  en  butte  à  la  malveillance 
de  tous  les  adversaires  de  cette  cause,  sous 
quelque  forme,  despotique,  aristocratique, 
anarchique,  qu'ils  aient  voulu  la  combattre  ou 
Ja  dénaturer.  Je  ne  me  plains  donc  pas, 
quoique  j'eusse  le  droit  de  trouver  un  peu 
leste,  le    mot   prouvé,  dont    M.    le  procureur 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   291 

général  s'est  servi  à  mon  occasion.  Mais  je 
m'unis  à  mes  amis  pour  demander,  autant 
qu'il  est  en  nous,  la  plus  grande  publicité,  au 
sein  de  cette  Chambre,  en  face  de  la  nation. 
C'est  là  que  nous  pourrons,  mes  accusateurs  et 
moi,  dans  quelque  rang  qu'ils  soient  placés, 
nous  dire,  sans  compliment,  ce  que  depuis 
trente-trois  années  nous  avons  eu  mutuelle- 
ment à  nous  reprocher.  » 

La  bravade  était  aussi  transparente  que  fière. 
M.  de  Villèle  en  sentit  la  portée.  L'enquête  ne 
fut  pas  ordonnée. 

Soixante-dix  années  se  sont  écoulées  depuis 
ces  complots  et  il  est  permis  aujourd'hui  de 
porter  un  jugement  sur  le  rôle  de  La  Fayette. 
Jusqu'alors  le  respect  de  la  loi  avait  été  son 
arme  et  son  bouclier  contre  les  pouvoirs  qu'il 
attaquait.  Jusqu'alors,  suivant  l'heureuse  ex- 
pression d'un  homme  qui  l'a  beaucoup  aimé, 
il  avait  été  fidèle  à  son  rôle  de  tribun  légal, 
à  ses  habitudes  d'opposition  en  plein  jour. 
Il  s'était  obstiné  au   triomphe  de    la   liberté 


£92       LES    bEUMÈKES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

en  1815,  même  en  face  de  l'ennemi.  Son  carac- 
tère se  modifie  sous  la  Restauration.  Il  oublie 
«  qu'efficaces  contre  les  personnes,  les  conju- 
rations sont  impuissantes  pour  renverser  ou 
détruire  tout  un  ordre  établi;  et  que  leur  seul 
résultat  est  de  faire  des  victimes  ». 

Ce  n'est  pas  ainsi  qu'on  sert  les  idées  libé- 
rales. Le  carbonarisme,  emprunté  aux  mœurs 
italiennes  ou  espagnoles,  agitait  stérilement, 
en  cachant  la  main  qui  tenait  le  fil.  Les  idées 
ne  progressent  pas  avec  ces  procédés.  L'obscu- 
rité est  un  défaut  dans  les  luttes  d'opinion. 
La  Fayette  n'y  réfléchissait  pas*.  «  Il  était 
toujours  prêt  à  s'engager  dans  une  entreprise 
quelconque,  sur  le  premier  appel  du  premier 
venu,  comme  un  gentilhomme  du  bon  temps, 
qui  se  battait  pour  la  beauté  même  de  la 
chose,  pour  le  plaisir  du  péril  et  l'envie 
d'obliger  un  ami.  »  Ce  n'est  pas  le  rôle  d'un 
chef  de  parti  plus  que  sexagénaire  !  Et  puis,  il 
y  a  quelque  chose  qui  serre  le  cœur  de  voir 

1.  Souvenirs    du    duc    de  Broglie,   t.    I"  et  Mémoires    de 
M.  Guizot,  t.  I". 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   293 

des  victimes  obscures,  jeunes  gens  ou  vieux 
soldats,  monter  à  l'échafaud,  pendant  que  les 
chefs  des  comités,  entourés  de  mystères, 
déliaient  toutes  les  accusations.  Était-ce  là  une 
bonne  éducation  politique?  Toutes  nos  sympa- 
thies vont  à  ces  vaillants  qui  mouraient  invinci- 
blement silencieux,  «  qui  méritaient  des  chefs 
plus  prévoyants  et  des  ennemis  plus  généreux  )> . 

Qu'on  ne  croie  pas  que  La  Fayette  fût  ému 
du  danger!  Quoiqu'il  donnât  prise  de  tous  les 
côtés,  par  sa  facile  approche  et  par  sa  con- 
fiance sans  bornes,  il  gardait  toute  sa  sérénité, 
a  Vous  êtes  une  statue  qui  cherche  son  pié- 
destal I  lui  disait  un  jour  Laffitte.  Peu  vous 
importerait  que  ce  fût  un  échafaud.  —  C'est 
vrai  »,  lui  répondait  La  Fayetle. 

Qu'on  ne  croie  pas  davantage  que  ses  qua- 
lités natives,  la  bonté,  la  générosité,  se  fussent 
refroidies  avec  les  années  !  Même  dans  le  feu 
des  conspirations,  et  en  proie  à  toutes  les  anti- 
pathies contre  les  Bourbons,  il  s'écriait  :  «  Ce 
qui  me  tourmente,  c'est  de  savoir  comment 
nous  sauverons  ces  malheureux  qui  courent  à 


ïi94       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

leur  perte,  car  enfin,  il  faudra  bien  les  sau- 
ver !  »  —  Toute  sa  noblesse  d'âme,  inaltérable 
en  lui,  ne  lui  fit  pas  voir  qu'il  ouvrait  une 
voie  où  d'autres  plus  habiles  devaient  s'engager 
plus  tard,  et  périlleuse  pour  la  liberté.  Le  géné- 
ral Fo}',  par  ses  attaques  incessantes  à  la  tri- 
bune, par  ses  répliques  éloquentes  et  enflam- 
mées, a  plus  agi  sur  l'esprit  public  que  toutes 
les  conspirations;  les  harangues  incisives  de 
Manuel  et  de  Benjamin  Constant,  les  pamphlets 
de  Paul -Louis  Courier  ont  plus  fait  pour  en- 
tretenir en  France  le  sentiment  des  conquêtes 
de  89  que  les  Ventes  du  Carbonai^isme.  LsiFâyetie 
se  trompa  en  attribuant  au  travail  des  conju- 
rations une  puissance  qu'il  n'avait  pas. 

Quoiqu'une  fût  pas  abattu,  il  ne  prit  aucune 
part  aux  discussions  de  la  Chambre  pendant 
une  année.  Mais  l'expulsion  de  Manuel  et  les 
incidents  qui  s'y  rattachent  lui  donnèrent  une 
des  émotions  les  plus  vives  de  sa  vie  publique. 
Il  n'y  a  pas  d'épisode  plus  connu. 

De  tous  les  orateurs  de  l'opposition.  Manuel 
était   le  plus  odieux  à  la  majorité  et  le  plus 


LES   DERNIÈRES   ANNEES    DE    LA   FAYETTE.       295 

redouté.  Son  expulsion  allait  être  votée,  lorsque 
La  Fayette,  debout  à  son  banc  et  d'une  voix 
forte,  dominant  le  tumulte,  s'écrie  :  «  Oui, 
nous  adhérons  tous  à  ce  que  M.  Manuel  vous 
a  déclaré.  Nous  faisons  cause  commune  avec 
lui.  »  Manuel  avait  promis  qu'il  ne  céderait 
qu'à  la  violence.  On  sait  que  le  lendemain  du 
vote,  le  4  mars  1823,  trompant  la  vigilance 
des  huissiers,  il  apparut  tout  à  coup  revêtu 
de  son  costume  de  député  et  assis  à  son  banc 
entre  Casimir  Périer  et  le  général  Demarçay. 
—  L'intervention  de  la  garde  nationale  était 
le  seul  point  qui  préoccupât  La  Fayette.  Que 
ferait-elle?  On  sait  ce  qu'elle  fit  :  l'attitude  du 
sergent  Mercier,  ses  soldats,  citoyens  comme 
lui,  se  regardant  pour  chercher  dans  leurs 
yeux  une  pensée  commune,  puis  se  détournant 
avec  répulsion,  les  cris  de  «  Vive  la  garde  natio- 
nale !  »  éclatant  dans  la  salle.  Toute  cette  scène 
dramatique  est  encore  vivante.  Le  vicomte  de 
Foucault,  à  la  tête  des  gendarmes,  somme  les 
députés  de  ne  pas  protéger  plus  longtemps 
leur  collègue  contre  les  efforts  des  gardes  natio- 


296   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

naux.  «  C'est  faux  !  s'écrie  La  Fayette,  laissez  à 
la  garde  nationale  toute  sa  gloire  !  »  Le  colonel 
de  Foucault  prononce  alors  le  mot  historique 
inséparable  de  son  nom.  Manuel  est  saisi  au 
bras  et  au  collet.  Il  cède  et  sort  de  la  salle,  suivi 
par  le  cortège  de  l'opposition  tout  entière,  qui 
se  déclare  solidaire  de  son  inviolabilité.  Pen- 
dant toute  la  durée  de  la  session,  les  bancs  de 
la  gauche  furent  vides.  Aux  yeux  de  La 
Fayette,  la  scène  du  4  mars  était  digne  des 
premiers  temps  de  la  Révolution*. 

Le  9  mars,  il  écrivit  au  rédacteur  du  Consti- 
tutionnel pour  protester  contre  l'ordre  du  jour 
du  colonel  de  la  4^  légion,  ordre  du  jour  qui 
désavouait  la  conduite  du  sergent  Mercier  et 
de  ses  camarades.  La  Fayette  affirmait  une 
fois  de  plus  «  que  la  garde  nationale  avait  été 
instituée  pour  le  maintien  de  la  liberté,  de 
égalité  et  de  l'ordre  légal,  et  qu'il  avait  re- 
trouvé en  elle  les  sentiments  qui  créèrent  la 
garde  nationale  de  89  ».  Il  crut  devoir  rendre 

1.  Mémoires,  t.  VI,  p.  153. 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        297 

compte  à  ses  électeurs  de  Meaux  du  parti 
qu'il  avait  pris  avec  soixante-trois  de  ses  collè- 
gues, en  ne  paraissant  plus  aux  séances  de 
la  Chambre,  et  il  rappelait  ces  nobles  paroles 
du  général  Foy  :  «  La  liberté  n'est  pas  perdue 
dans  un  pays  qui  renferme  de  si  généreux 
citoyens.  »  11  terminait  en  dénonçant  un  sys- 
tème qui  «  conduisait  la  France  à  entreprendre 
une  guerre  injuste  au  dehors  (la  guerre  d'Es- 
pagne) pour  consommer  au  dedans  la  contre- 
révolution  et  pour  ouvrir  notre  territoire  à 
l'invasion  étrangère  ». 

Le  24  décembre  1823,  la  Chambre  ayant  été 
dissoute,  les  nouvelles  élections  régies  par  la 
loi  du  double  vote  furent  fixées  au  25  février 
suivant.  Les  efforts  du  gouvernement  pour  faire 
échouer  La  Fayette  réussirent.  Il  obtint  cent 
cinquante-deux  voix  contre  cent  quatre-vingt- 
quatre  données  au  candidat  ministériel.  La 
vie  parlementaire  lui  étant  fermée,  il  prit  une 
grande  résolution. 


298       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 


II 


La  Fayette  avait  toujours  nourri  le  désir  de 
revoir  l'Amérique,  sans  prévoir  cependant 
l'époque  de  ce  voyage.  Éloigné  de  la  représen- 
tation nationale  par  les  intrigues  du  ministère, 
il  était  de  plus  en  dissidence  ouverte  et  sérieuse 
avec  quelques-uns  des  membres  du  comité 
supérieur  du  carbonarisme  et  particulièrement 
avec  Manuel.  Dominé  par  d'instinctives  anti- 
pathies contre  les  hommes  de  l'Empire  et 
contre  le  parti  militaire,  La  Fayette  n'enten- 
dait invoquer  que  les  principes  et  le  drapeau 
de  89.  Manuel,  au  contraire,  pensait  que, 
pour  soulever  les  masses,  il  fallait  le  nom  de 
Napoléon  II. 

Ces  divisions  ne  faisaient  qu'ajouter  à  la 
tristesse  de  La  Fayette,  lorsque  le  président 
des  États-Unis,  M.  Monroë,  le  sachant  libre  de 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.        299 

tout  engagement  et  ayant  sondé  ses  intentions, 
fit  prendre  par  le  Congrès  la  résolution  suivante  : 

«  Le  général  La  Fayette  ayant  exprimé  le 
désir  de  visiter  ce  pays,  le  président  sera  chargé 
de  lui  communiquer  l'assurance  de  l'attache- 
ment affectueux  et  reconnaissant  que  lui  con- 
servent le  gouvernement  et  le  peuple  des 
États-Unis;  et,  de  plus, en  témoignage  de  res- 
pect national,  le  président  tiendra  à  sa  dis- 
position un  vaisseau  de  l'État  et  invitera  le 
général  à  y  prendre   passage.  » 

Le  7  février  1824,  le  président  Monroë* 
écrivait  à  La  Fayette   : 

«  Je  vous  ai  adressé,  il  y  a  environ  quinze 
jours,  une  lettre  que  j'ai  confiée  à  M.  Brown 
et  dans  laquelle  je  vous  exprimais  le  désir 
de  vous  envoyer,  dans  le  port  de  France  que 
vous  m'indiqueriez,  une  frégate  pour  vous 
ramener  ici  dans  le  cas  où  vous  seriez   libre 


1.  Mémoires,  t.  VI,  p.  162,  et  La  Fayette  en  Amérique  en  4S2i- 
482o,   par  M.  Lcvas^eur,  son  secrétaire.  Baudouin,  1829,  i  vol. 


300       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

maintenant  pour  visiter  les  États-Unis.  De- 
puis, le  Congrès  a  pris  à  ce  sujet  une  résolu- 
tion pour  vous  exprimer  le  sincère  attache- 
ment de  la  nation  tout  entière  et  son  ardent 
désir  de  vous  revoir  encore  au  milieu  d'elle. 
L'époque  à  laquelle  vous  croirez  pouvoir 
vous  rendre  à  cette  invitation  est  laissée  tout 
à  fait  à  votre  choix.  Quelle  que  soit  votre 
décision,  il  vous  suffira  d'avoir  la  bonté  de 
m'en  instruire  et  aussitôt  je  donnerai  des 
ordres,  pour  qu'un  vaisseau  de  l'État  aille 
vous  prendre  au  port  que  vous  désignerez  et 
vous  amène  dans  cette  patrie  adoptive  de  votre 
jeunesse  et  qui  a  toujours  conservé  le  plus  re- 
connaissant souvenir  de  vos  services. 

»  Je  vous  envoie  ci -jointe  la  résolution  du  Con- 
grès et  j'y  ajoute  l'assurance  de  ma  haute  consi- 
dération et  de  mes  sentiments  bien  affectueux.  » 

La  Fayette  ne  pouvait  se  refuser  à  une  in- 
vitation aussi  honorable  et  aussi  pressante.  Son 
départ  fut  fixé  au  mois  de  juillet.  Il  n'avait  pas  ac- 
cepté le  bâtiment  de  l'État  que  le  Congrès  lui  avait 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   501 

offert;  il  fut  aussi  obligé  de  repousser  une  foule 
de  demandes  de  ses  concitoyens,  qui  croyant 
peut-être  qu'il  était  question  d'une  nouvelle 
expédition  en  faveur  de  l'indépendance,  vou- 
laient en  partager  avec  lui  les  périls  et  la 
gloire.  Sans  autre  compagnon  de  voyage  que 
son  fds  George,  et  un  secrétaire,  M.  Levasseur, 
il  quitta  Paris,  et  arriva  le  12  juillet  au 
Havre.  Il  y  était  attendu  par  le  Cadmus,  bâti- 
ment de  commerce  américain.  L'illustre  voya- 
geur avait  soixante-six  ans  et  n'avait  pas  revu 
l'Amérique  depuis  près  de  quarante  ans. 

Ce  fut  en  présence  de  la  population  tout  en- 
tière et  au  milieu  des  plus  vives  acclamations 
qu'il  s'embarqua.  Le  15  août,  l'artillerie  du 
fort  La  Fayette  annonçait  à  la  ville  de  New- 
York  l'arrivée  du  Cadmus  K 

L'histoire,  dans  tous  ses  pompeux  récits  de 
victoires  et  de  triomphes,  n'offre  rien  d'égal  à 
la  simple  narration  du  voyage  de  La  Fayette 
en   Amérique. 

1.  Lettres  de  Lady  Morgan,  1829  et  1830. 


302       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

A  bord  du  navire,  le  Chancellor  Liinrigston, 
qui  vint  à  son  approche,  se  trouvaient  les  di- 
verses députations  de  la  ville,  les  généraux  et 
officiers  des  milices,  de  l'armée  et  de  la  marine, 
et  plus  de  deux  cents  principaux  citoyens  de 
New- York,  parmi  lesquels,  le  général  reconnut 
plusieurs  de  ses  anciens  compagnons  d'armes. 
Ils  se  précipitèrent  dans  ses  bras,  se  félicitant 
de  le  revoir  encore  après  tant  d'années.  Pen- 
dant ces  scènes  touchantes,  un  orchestre  exécu- 
tait l'air  :  Où  peut-on  être  mieux  quau  sein  de  sa 
famille?  —  Enfin,  à  deux  heures  de  l'après-midi, 
il  débarqua,  au  milieu  des  acclamations  de  deux 
cent  mille  voix  qui  bénissaient  sa  bienvenue. 
Les  Gardes  de  La  Fayette,  portant  son  portrait 
sur  leur  poitrine,  l'accompagnèrent  jusque  de- 
vant une  longue  ligne  de  bataille  formée  par 
les  milices.  La  Fayette  en  parcourut  le  front, 
suivi  d'un  nombreux  état-major.  A  mesure 
qu'il  s'avançait,  chaque  corps  inclinait  devant 
lui  ses  drapeaux;  tous  étaient  décorés  d'un 
ruban  avec  cette  légende  :  Welcome  La  Fayette! 
Ces  mots  se  trouvaient  écrits  partout,  étaient 


LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.   gQg 

répétés  par  toutes  les  bouches.  Des  croisées  on 
lui  jetait  des  fleurs  et  des  couronnes. 

A  l'extrémité  de  la  ligne  de  bataille,  le  gé- 
néral fut  placé  sur  un  char  attelé  de  quatre 
chevaux  blancs.  Arrivé  à  l'Hôtel  de  ville,  il 
lut  reçu  par  le  corps  municipal.  Le  maire  lui 
adressa  cette  harangue  :  «  Vos  compagnons 
d'armes,  dont  un  bien  petit  nombre  existe  en- 
core, n'ont  pas  oublié,  leurs  descendants  n'ou- 
blieront jamais  le  jeune  et  brave  Français  qui 
consacra  sa  jeunesse,  ses  talents,  sa  fortune, 
tous  ses  efforts  à  leur  cause,  qui  répandit  son 
sang  pour  les  rendre  libres  et  heureux.  Ils  se 
rappelleront  avec  une  profonde  émotion,  aussi 
longtemps  qu'ils  seront  dignes  des  biens  dont 
ils  jouissent,  tout  ce  que  vous  avez  fait  pour 
les  leur  obtenir,  ils  se  souviendront  que  vous 
êtes  venu  vous  joindre  à  leurs  pères,  au  mo- 
ment le  plus  sombre  de  leur  lutte,  que  vous 
avez  lié  votre  fortune  à  la  leur,  lorsqu'elle 
semblait  presque  sans  espoir.  Un  demi -siècle 
s'est  écoulé,  depuis  ces  grands  événements,  et 
dans  cet  espace  de  temps  votre  nom  est  devenu 


304       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

aussi  inséparablement  lié  à  celui  de  la  liberté, 
aussi  cher  à  ses  amis,  dans  l'ancien  continent, 
qu'il  l'était  dans  le  Nouveau  Monde. 

»  Le  peuple  des  États-Unis  vous  chérit 
comme  un  père  vénéré;  la  patrie  vous  consi- 
dère comme  son  fils  le  plus  aimé.  Aujourd'hui 
comme  dans  la  suite  des  temps,  la  conduite 
de  mes  concitoyens  prouvera  Terreur  de  ceux 
qui  prétendent  qu'une  République  est  toujours 
ingrate  envers  ses  bienfaiteurs. 

»  Au  nom  de  mes  concitoyens  de  New- 
York,  et  organe  des  vifs  et  universels  senti- 
ments de  tout  le  peuple  des  États-Unis,  je 
répète  les  félicitations  par  lesquelles  il  salue 
votre  arrivée.    » 

C'est  sur  ce  ton  d'enthousiasme  que  s'ac- 
cordent les  innombrables  harangues  adressées 
à  La  Fayette  durant  ce  triomphal  voyage. 
Comme  l'écrivait  la  N or th- American  Review  *  ; 
<f  II  est  littéralement  l'hôte  de  la  nation.  Nous 

1.  North-American  Review,  1824-1823. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   305 

nous  félicitons    avec   les  milliers  de  citoyens 
qui  se  pressent  sur  ses  pas,  dans  tous  les  lieux 
de  son  passage,  de  pouvoir  oiïrir  notre  tribut 
de  gratitude  et  de  vénération  désintéressée  à 
celui  qui  a  souffert  avec   nos  pères  pour  notre 
salut.  Mais  nous  nous  félicitons  encore  plus  de 
l'effet  moral  que  sa  présence  produira  infail- 
liblement sur  nous;  car  ce  n'est  pas  un  spec- 
tacle ordinaire  que  celui  qui  s'offre  aujourd'hui 
à  nos  regards.    Il  nous  est  donné  de  voir  un 
homme  qui,   par  la  seule  force  de  ses  prin- 
cipes, une  simple  et  ferme  intégrité,  a  traversé 
avec  dignité  les  deux  extrêmes  de  la  fortune; 
un  homme  qui,  après  avoir  joué  un  rôle  dé- 
cisif, dans  les  deux  plus  grandes  révolutions 
modernes,  en  est  sorti  pur  et  sans  tâche,  un 
homme  enfin  qui  a  professé  dans  la  prospé- 
rité, comme  dans  l'adversité,  le  dogme  de  la 
liberté    publique    dans  les    deux    mondes   et 
conservé  la  même  franchise  confiante,  sur  les 
ruines  de  la  Bastille,  au  Champ  de  Mars,  dans 
les  prisons  d'Olmùtz  et  sous  le  despotisme  de 
Bonaparte.  » 

20 


306   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Les  portes  de  la  salle,  après  le  discours  du 
chef  de  la  municipalité,  furent  ouvertes  et,  pen- 
dant plus  de  deux  heures,  La  Fayette  fut  comme 
livré  aux  adorations  du  peuple  ;  les  mères  de 
famille  lui  présentaient  leurs  enfants  et  le 
priaient  de  les  bénir.  Enfin,  à  cinq  heures,  il 
s'arracha  avec  peine  aux  embrassements  de 
ses  nombreux  amis  et  fut  conduit  à  City-Bolel, 
qui  avait  été  magnifiquement  disposé  pour  le 
recevoir.  Le  pavillon  national,  suspendu  au- 
dessus  de  la  porte,  indiquait  de  loin  la  demeure 
de  Vhôle  de  la  nation,  titre  glorieux  et  touchant, 
dont  il  était  salué. 

Il  partit  le  20  août  pour  le  Massachusets, 
escorté  par  des  cavaliers  volontaires,  partout 
reçu,  sur  la  route,  sous  des  arcs  de  triomphe 
et  au  bruit  de  l'artillerie  et  des  cloches. 

A  Boston,  le  maire,  M.  Quincy,  lui  dit  ces 
belles  paroles  :  «  Vous  voyez  ce  peuple  pour 
lequel  vous  avez  combattu,  il  est  heureux  au 
delà  de  toute  espérance!  Sa  liberté  est  assurée. 
Il  se  repose  maintenant  dans  sa  force,  sans 
crainte  et  sans  reproche.  Vous  avez  versé  votre 


LES   DEUMÈKES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.       307 

sang  pour  trois  millions  d'hommes,  et  dix  mil- 
lions s'avancent  aujourd'hui  vers  vous,  conduits 
par  la  reconnaissance.  Ce  mouvement  n'est  pas 
celui  d'une  populace  turbulente,  c'est  celui  d'un 
grand  peuple  qui  cède  à  une  impulsion  grave, 
morale  et  tout  intellectuelle.  » 

Un  incident  se  produisit  au  dîner  qui  fut 
offert  au  général.  Le  chef  de  justice,  M.  Parker, 
porta  un  toast  à  la  mémoire  de  Louis  XVI, 
ajoutant  qu'aucun  de  ceux  qui  avaient  favorisé 
l'indépendance  de  l'Amérique  ne  devait  être 
oublié. 

Le  23,  La  Fayette  s'était  rendu  à  l'université 
de  Cambridge,  à  une  lieue  de  Boston,  pour 
assister  à  la  distribution  des  prix.  C'est  à  cette 
occasion  que  M.  Everett,  alors  professeur  au 
collège  de  Horward,  et  dont  les  talents  pro- 
mettaient à  la  tribune  du  Congrès  un  grand 
orateur,  prononça  cette  admirable  harangue, 
citée  par  Chateaubriand  comme  un  chef-d'œuvre 
d'éloquence  ^ 

1.  Mémoires  d'oulre-tombe. 


308   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

«  Celle  année  va  compléter  le  premier  demi- 
siècle  de  Tère  la  plus  importante  de  l'Histoire 
humaine,  l'ère  de  notre  Révolution.  Depuis 
cette  époque,  le  temps  a  vu  tomber  sur  la 
poussière,  qu'ils  avaient  arrosée  de  leur  sang, 
la  plupart  des  grands  hommes  auxquels  nous 
devons  notre  existence  nationale.  Peu  d'entre 
eux  jouissent  encore  parmi  nous  des  doux 
fruits  de  leurs  travaux  et  de  leurs  sacrifices. 
Cependant  en  voici  un  qui,  cédant  à  la  voix  du 
peuple,  vient  à  la  fin  de  sa  carrière  recevoir 
les  hommages  d'une  nation  à  laquelle  il  avait 
dévoué  sa  jeunesse. 

y>  L'Histoire  n'a  point  oublié  que  lorsque  cet 
ami  de  notre  pays  s'adressa  à  nos  commissaires, 
envoyés  à  Paris,  en  1776,  pour  leur  demander 
les  moyens  de  passer  en  Amérique,  ils  furent 
obligés  de  lui  répondre  (tant  notre  chère  patrie 
était  pauvre  et  malheureuse)  qu'ils  n'avaient 
ni  moyens  ni  crédits  pour  équiper  un  seul 
vaisseau  dans  tous  les  ports  de  France  :  «  Eh 
bien,  s'écria  le  jeune  héros,  j'en  équiperai  un 
moi-môme  1  »  Et  quoique  l'Amérique  fût  trop 


LES    DEllMÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE.       309 

misérable  pour  le  faire  transporter  sur  ses 
bords,  il  n'hésita  point,  dans  un  âge  encore 
tendre,  à  quitter  famille,  bonheur,  richesse, 
dignités,  pour  s'engager  dans  la  lutte  sanglante 
et  douteuse  de  notre  Révolution. 

»  Salut,  ami  de  nos  pères  !  Soyez  le  bien- 
venu sur  nos  rivages  !  Heureux  sont  nos  yeux 
de  contempler  vos  traits  mémorables  !  Jouissez 
d'un  triomphe  qui  n'est  réservé  ni  aux  conqué- 
rants ni  aux  monarques  :  c'est  d'être  assuré 
que  dans  toute  l'Amérique  il  n'y  a  pas  un 
cœur  qui  ne  batte  de  joie  et  de  reconnaissance 
au  bruit  de  votre  nom  I  Vous  avez  déjà  reçu 
ou  vous  recevrez  bientôt  le  salut  de  ce  pelit 
nombre  de  patriotes  ardents,  de  sages  conseil- 
lers, de  guerriers  intrépides  avec  lesquels  vous 
vous  étiez  associé  pour  la  conquête  de  notre 
liberté  ;  mais  c'est  en  vain  que  vous  chercherez 
autour  de  vous  tous  ceux  qui  auraient  préféré, 
à  des  années  de  vie,  un  jour  comme  celui-ci, 
passé  avec  leur  vieux  compagnon  d'armes. 
Lincoln,  Greene,  Knox,  Hamilton  sont  morts, 
les  héros   de  Saratoga  et  de  New- York   sont 


310       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

tombés  devant  le  seul  ennemi  qu'ils  ne  pou- 
vaient pas  combattre,  et  le  plus  grand  de  tous, 
le  premier  des  héros  et  des  hommes,  l'ami  de 
votre  jeunesse,  le  sauveur  de  la  patrie,  repose 
dans  le  sein  de  la  terre  qu'il  a  affranchie,  sur 
les  rives  du  Potomac.  Il  repose  dans  la  paix 
et  dans  la  gloire.  Vous  visiterez  de  nouveau  le 
toit  hospitalier  du  Mount-Vernon,  mais  celui 
que  vous  vénériez  ne  sera  plus  sur  le  seuil  pour 
vous  recevoir.  Sa  voix,  cette  voix  consolatrice 
qui  parvint  jusqu'à  vous  dans  les  cachots  de 
l'Autriche,  ne  rompra  plus  le  silence  pour 
vous  faire  asseoir  à  son  foyer;  mais  les  enfants 
de  l'Amérique  vous  accueilleront  en  son  nom 
et  vous  crient:  —  Bien  venu,  La  Fayette!  trois 
fois  bien  venu  sur  nos  rivages  !  ami  de  nos 
pères  et  de  notre  pays  !  » 

Il  ne  restait,  de  l'âge  héroïque  de  la  Révo- 
lution américaine,  que  John  Adams,  le  second 
président  des  États  -  Unis  et  Th.  Jefferson. 
John  Adams,  qui  eut  l'honneur  de  succéder  à 
Washington,  était  retenu  dans  la  retraite  par 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  L\  FAYETTE.   3H 

le  poids  de  quatre-vingt-neuf  ans.  Il  habitait,  à 
Quincy,  une  petite  maison  fort  simple,  bâtie  en 
bois  et  en  briques.  Il  avait  réuni  toute  sa  famille 
pour  recevoir  son  ancien  ami,  et  il  l'embrassa 
avec  une  bonté  touchante.  Il  ne  pouvait  se  lasser 
de  répéter  combien  était  grande  la  joie  que  lui 
causait  la  reconnaissance  de  ses  concitoyens*. 
Jefferson  lui  écrivait  le  3  septembre  : 

«  Je  crains  qu'on  ne  vous  tue  à  force  de  ten- 
dresses, tant  de  si  belles  réceptions  me  sem- 
blent devoir  entraîner  de  fatigues  et  épuiser  vos 
forces.  Quel  est  le  lieu  où  l'on  ne  demandera 
pas  à  vous  posséder?  Notre  village  de  Charlotte- 
ville  insiste  aussi  pour  vous  recevoir.  Je  les  ai 
réduits  à  ne  plus  vous  demander  que  de  leur 
faire  l'honneur  d'accepter  un  dîner,  et  je  suis 
chargé  de  vous  conjurer  de  ne  pas  refuser. 
Venez,  mon  cher  ami,  au  moment  qui  vous 
conviendra.  Que  j'aie  encore  une  fois  le  bon- 
heur de  parler  avec  vous  de  nos  premiers  tra- 
vaux ici,   de  ceux  dont  j'ai  été  témoin  dans 

1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  VI,  p.  169.   Correspondance. 


312       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

votre  patrie,  de  ses  malheurs  passés  et  pré- 
sents, de  ses  espérances  futures!  Que  Dieu  vous 
bénisse  et  vous  conserve  !  Qu'il  me  permette 
de  vous  recevoir  et  de  vous  embrasser  1  » 

Jefferson  était  tellement  affaibli  qu'il  pou- 
vait à  peine  faire  le  tour  de  son  jardin.  La 
Fayette  accepta  son  hospitalité.  Ils  avaient  tant 
à  se  dire  1  II  fallut  quitter  aussi  cet  ami. 
Chaque  État  se  disputait  l'honneur  de  recevoir 
le  général,  et  il  y  en  avait  alors  vingt-quatre. 
La  Fayette  ne  se  déroba  à  aucune  invitation, 
passant  en  revue  les  milices,  assistant  aux 
banquets,  recevant  même  les  adresses  des 
élèves  des  écoles.  A  chaque  i)as,  sa  marche 
était  retardée  par  les  adieux  les  plus  touchants 
C'était  à  qui  lui  prendrait  les  mains.  Plus  d'un 
détournait  son  visage  pour  dérober  les  larmes 
qu'il  ne  pouvait  plus  retenir.  A  Philadelphie, 
à  Baltimore,  les  souvenirs  de  sa  jeunesse  lui 
firent  battre  le  cœur. 

Sa  correspondance  avec  sa  famille,  durant 
l'année  que  La  Fayette  passa  en  Amérique, 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE,       313 

est  comme  éclairée  par  un  rayon  de  jeunesse^: 

a  5  septembre.  —  Pendant  une  tournée  de 
deux  cents  lieues,  nous  avons  éprouvé  tout  ce 
qui  peut  toucher  et  flatter  le  cœur  humain.  Au 
milieu  de  cette  continuité  d'émotions,  nous 
éprouvions  un  grand  plaisir,  lorsque  le  nom 
de  La  Grange  nous  apparaissait  sur  un  arc  de 
triomphe  ou  dans  une  salle  de  festin.  » 

«  13  septembre.  —  Au  milieu  des  rassem- 
blements, des  revues  des  fêtes,  nous  allons  le 
dimanche  à  l'église.  L'autre  jour,  à  Boston,  on 
priait  Dieu  en  demandant  la  liberté  des  deux 
hémisphères.  Cette  dévotion  me  convient  mieux 
que  les  anathèmes  contre-révolutionnaires  d'Eu- 
rope. Je  suis  enivré  de  marques  d'affection,  et 
quand  je  vois  arriver  des  députations  de  tous 
les  points  des  États-Unis,  villes  et  villages, 
ayant  fait  tout  ce  chemin  pour  me  demander 
de  passer  une  heure  avec  eux  ;  quand  je  vois 
des  hommes,  des  femmes,  arriver  de  deux  cents 

1.  T.  VI,  pp.  170  et  suivantes. 


314   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

milles  pour  me  toucher  la  main  pendant 
quelques  instants,  ne  dois-je  pas  être  honteux 
de  ne  pouvoir  répondre  par  écrit  à  aucune 
de  ces  adresses,  de  recevoir  à  peine  les  per- 
sonnes qui  viennent  me  voir.  » 

«  10  octobre.  —  Toutes  les  jouissances  de 
mon  voyage  ne  m'empêcheront  pas  de  sentir 
mieux  que  jamais  celle  de  revoir  la  ferme  de 
La  Grange,  pour  retrouver  mes  chers  enfants. 
Vous  jugez  bien  que,  dans  ces  fêtes,  ces  bals 
si  brillants,  si  charmants,  je  regrette  sans 
cesse  de  ne  pouvoir  pas  y  transporter  mes 
petites-filles  !  Cette  pensée  me  viendrait  toute 
seule,  mais  on  me  la  rappelle  d'une  manière 
bien  aimable.  » 

La  tristesse  vint  cependant  assombrir  un 
jour  les  joies  de  La  Fayette.  Son  amie  de  qua- 
rante-cinq ans,  la  princesse  d'Hénin,  mourait 
sans  lui  dire  adieu.  Il  apprit  cette  douloureuse 
nouvelle,  quand  il  allait  rendre  visite  au  tom- 
beau de  Washington. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA  FAYETTE.        315 

Les  neveux  de  ce  grand  homme  étaient 
venus  prendre  le  général.  Ils  le  conduisirent 
au  caveau  de  Mount-Yernon.  Là,  Washington- 
Gurtis  lui  remit  un  anneau  qui  renfermait 
les  cheveux  de  son  oncle.  La  porte  du  caveau 
fut  ouverte.  La  Fayette  descendit  seul  les 
marches  et  baisa  les  tombes  de  son  illustre  ami 
et  de  sa  vénérable  compagne.  Après  quelques 
instants,  il  remonta,  dans  un  état  d'émotion 
inexprimable.  Personne  n'avait  interrompu  cette 
visite  solitaire.  On  n'entendait  d'autre  bruit  que 
les  salves  funèbres  de  l'artillerie  répétées  par 
les  échos  des  collines  sacrées  de  Mount-Vernon. 

Qu'on  ne  croie  pas  qu'il  oubliât  celle  qui 
eût  été  si  heureuse  des  explosions  de  recon- 
naissance des  Américains  !  Le  souvenir  de 
madame  de  La  Fayette  était  toujours  présent 
à  son  esprit.  Le  10  décembre,  en  arrivant  à 
Washington,  où  le  Congrès  allait  le  recevoir, 
il  écrivait  à  sa  chère  Emilie  de  Tracy  : 

((  Nous  approchons  de  ce  cruel  et  saint  anni- 
versaire, où  nous  serons  unis  dans  la  même 


316       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

pensée  et  le  même  culte.  Nous  serons,  George 
et  moi,  isolés  de  tout  ce  qui  a  pu  connaître 
l'immensité  de  notre  perte.  Je  songe  souvent  à 
cet  admirable  sentiment  qui  la  portait  à  nous 
pousser,  comme  par  instinct,  vers  les  États- 
Unis.  Ah  !  si  nous  l'avions  conservée  pour 
jouir  de  ce  qu'elle  semblait  prévoir  '  !  » 

Oui,  elle  eût  été  très  fière  des  hommages 
que  le  Congrès  allait  rendre  à  son  mari  et  elle 
se  fût  oubliée  une  fois  de  plus. 

Le  7  décembre,  jour  de  l'ouverture  de  la  ses- 
sion, le  président  de  la  République,  M.  Monroë, 
rendait  compte  dans  son  message  des  motifs  de 
la  visite  de  La  Fayette,  et  il  ajoutait  : 

«  Partout  où  il  s'est  montré,  la  population  s'est 
réunie  pour  le  recevoir  et  l'honorer;  partout  il 
éveille  le  plus  vif  intérêt  en  appelant  les  regards 
sur  les  héros  survivants  de  notre  Révolution, 
qui  en  ont  partagé  avec  lui  les  travaux  et  les 
dangers.  Sans  doute  un  spectacle  plus  digne 

1.  Correspondance,  t.  VI,  p.  186. 


LES   DER^'IÈRES    ANNÉES    DE   LA    FAYETTE.        317 

d'intérêt  ne  pourra  jamais  être  montré  aux 
hommes;  car  il  serait  impossible  qu'un  concours 
pareil  de  sentiments  et  de  circonstances  se 
reproduisît.  Sa  présence  a  ému  toutes  les 
classes  de  citoyens,  même  les  plus  jeunes. 
Est-il  en  effet  un  individu  dans  l'Union  dont 
la  famille  n'ait  pris  part  à  la  guerre  de  l'in- 
dépendance? Est-il  un  enfant  qui  n'en  ait 
entendu  le  récit?  La  présence  de  celui  qui, 
guidé  par  de  si  nobles  aspirations,  prit  une 
part  si  active  à  notre  cause,  ne  pouvait  man- 
quer de  produire  une  impression  profonde. 

»  Il  est  naturel  que  nous  prenions  à  son 
futur  bien-être,  comme  nous  le  faisons,  le 
plus  vif  intérêt.  Ses  droits  à  notre  reconnais- 
sance peuvent-ils  être  contestés?  En  consé- 
quence, j'invite  le  Congrès  à  prendre  en  con- 
sidération les  services  qu'il  a  rendus,  les 
sacrifices  qu'il  a  faits,  les  pertes  qu'il  a  éprou- 
vées, et  à  voter  en  sa  faveur  une  dotation  qui 
réponde  dignement  au  caractère  et  à  la  gran- 
deur du  peuple  américain.  » 

Après  la  lecture  de  ce  message,  une  commis- 


318       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

sion  fut  chargée  de  présenter  des  conclusions 
dans  le  plus  bref  délai. 

En  attendant,  M.  Mitchell,  un  des  commis- 
saires, proposa  à  la  Chambre  des  représentants 
la  résolution  suivante  qui  fut  adoptée  à  l'una- 
nimité : 

«  Le  général  La  Fayette  sera  publique- 
ment félicité  par  la  Chambre  de  ce  qu'il  a 
accédé  aux  désirs  du  Congrès  qui  l'appelait 
aux  États-Unis;  assurance  lui  sera  donnée  de 
la  gratitude  et  du  profond  respect  que  la 
Chambre  conserve  pour  les  éminents  services 
qu'il  a  rendus  pendant  la  Révolution  et  du 
plaisir  qu'elle  éprouve  à  le  revoir,  après  une 
aussi  longue  absence,  sur  le  théâtre  de  ses 
exploits.  A  cet  effet,  le  général  La  Fayette  sera 
invité  par  une  commission  à  se  rendre  dans 
le  sein  de  la  Chambre,  vendredi  prochain,  à 
une  heure.  Il  sera  introduit  par  la  commis- 
sion, reçu  par  les  membres,  debout  et  décou- 
verts, et  harangué  par  le  speaker.  » 

Le  Sénat  avait  voté  une  résolution  identique. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        319 

Dès  que  ces  délibérations  furent  connues, 
les  milices  voulurent  prendre  les  armes  pour 
donner  à  l'entrée  de  Vhôle  de  la  nation  au  Con- 
grès tout  l'éclat  possible.  Mais  La  Fayette 
s'empressa  de  leur  offrir  ses  remerciements, 
ne  voulant  pas,  dans  cette  visite,  être  entouré 
de  l'appareil  militaire.  A  midi  et  demi,  la 
commission  du  Sénat  vint  le  chercher  pour  le 
conduire  au  Capitole.  M.  Barbour,  président 
de  la  commission,  en  l'introduisant  au  sein 
de  l'assemblée,  dit  à  haute  voix  :  «  Nous  pré- 
sentons le  général  La  Fayette  au  Sénat  des 
États-Unis.  »  Les  sénateurs  étaient  debout  et 
découverts.  Le  général  fut  conduit  à  un  siège, 
placé  à  la  droite  du  président  du  Sénat,  M.  Gail- 
lard. Immédiatement  après,  la  motion  fut  ac- 
ceptée de  suspendre  la  séance,  pour  que  les 
sénateurs  pussent  individuellement  témoigner 
leur  déférence  au  général.  Chaque  membre  du 
Sénat  vint  lui  serrer  affectueusement  la  main, 
et  la  séance  fut  levée. 

La  réception  par  la  Chambre  des  représen- 
tants eut  lieu  le  lendemain  ;  elle  eut  un  carac- 


3^20       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

tère   plus  grandiose  par  sa  simplicité  môme. 

Une  députation  de  vingt-quatre  membres 
vint  prendre  La  Fayette.  La  marche  à  travers 
la  ville  fut  lente  et  silencieuse.  Les  citoyens 
s'arrêtaient  et  se  découvraient.  Dès  le  matin, 
les  tribunes  de  la  Chambre  des  représentants 
étaient  remplies  par  les  diplomates  étrangers 
et  par  toutes  les  personnes  distinguées  de  la 
ville.  Le  Sénat  avait  été  invité  à  la  séance. 
Alors,  à  un  signal  donné,  les  portes  s'ouvrirent  : 
le  général  parut  entre  M.  Mitchell  et  M.  Livings- 
tone,  suivis  de  toute  la  commission.  L'assemblée 
se  leva,  se  découvrit  et  demeura  silencieuse. 

Le  speaker,  M.  Clay,  prit  la  parole  et  dit  : 

«  Général,  tous  sentent  et  reconnaissent  l'é- 
tendue des  obligations  que  vous  avez  imposées 
à  la  nation.  Mais  tout  intéressantes  et  impor- 
tantes que  soient  les  relations  qui  vous  ont, 
dans  tous  les  temps,  uni  à  nos  États,  elles  ne 
motivent  pas  seules  le  respect  et  l'admiration 
de  cette  Chambre.  La  constante  fermeté  de 
votre  caractère,  votre  imperturbable  dévoue- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   321 

ment  à  la  liberté,  fondée  sur  l'ordre  légal, 
pendant  toutes  les  vicissitudes  d'une  vie  longue 
et  périlleuse,  ont  droit  à  notre  profonde  ad- 
miration. Souvent  on  a  formé  le  vain  désir 
que  la  Providence  permît  au  patriote  de  visiter 
son  pa3^s  après  sa  mort  et  d'y  contempler  les 
changements  auxquels  le  temps  a  donné  nais- 
sance... Votre  visite  actuelle  offre  l'heureux 
accomplissement  de  ce  vœu.  Vous  êles  ici  au 
milieu  de  la  postérité...  Mais  il  est  un  point  sur 
lequel  vous  ne  trouverez  aucun  changement  : 
c'est  le  sentiment  de  notre  constant  dévoue- 
ment à  la  liberté,  de  notre  vive  et  profonde 
reconnaissance  pour  l'ami  que  vous  avez  perdu, 
le  père  de  la  patrie,  pour  vous,  général,  et 
pour  vos  illustres  compagnons  sur  le  théâtre 
de  la  guerre  et  dans  les  conseils,  et  pour  le 
droit  même  que  j'exerce  en  ce  moment  en 
m'adressant  à  vous.  » 

La  profonde  émotion  qui  s'était  emparée 
de  l'orateur  avait  passé  dans  le  cœur  de  tous 
les  assistants,   et  chacun  attendait  avec   une 

21 


322       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

bienveillante  anxiété  la  réponse  de  La  Fayette. 
Il  s'avança  de  quelques  pas  vers  M.  Clay  et 
lui  répondit  : 

«  Je  suis  heureux  et  fier  de  partager  ces  fa- 
veurs avec  mes  chers  compagnons  d'armes  de 
la  Révolution.  Mes  obligations  aux  États-Unis, 
monsieur,  surpassent  de  beaucoup  les  services 
que  j'ai  pu  leur  rendre.  Elles  datent  de  l'é- 
poque où  j'ai  eu  le  bonheur  d'être  adopté  par 
l'Amérique  comme  un  de  ses  jeunes  soldats, 
comme  un  de  ses  fils  bien-aimés.  Pendant  près 
d'un  demi-siècle,  j'ai  continué  à  recevoir  les 
preuves  constantes  de  leur  affection  et  de  leur 
confiance,  et,  à  présent,  monsieur,  grâce  à  la 
précieuse  invitation  que  j'ai  reçue  du  Congrès, 
je  me  trouve  accueilli  par  une  série  de  tou- 
chantes réceptions,  dont  une  seule  heure  ferait 
plus  que  compenser  les  travaux  et  les  souf- 
frances d'une  vie  entière...  Il  m'a  été  permis, 
il  y  a  quarante  ans,  devant  le  comité  d'un 
congrès  de  treize  États  unis  d'exprimer  les 
vœux  ardents  d'un  cœur  américain;  aujour- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   323 

d'hui,  j'ai  l'honneur  et  j'éprouve  la  délicieuse 
jouissance  de  féliciter  les  représentants  de  l'U- 
nion, si  grandement  augmentée,  sur  une  réa- 
lisation de  ses  vœux,  fort  au  delà  de  toute  es- 
pérance humaine,  et  sur  la  perspective  presque 
infinie  que  nous  pouvons  maintenant  aperce- 
voir. » 

Après  ces  honneurs  inconnus  jusqu'alors,  il 
semblait  que  tous  les  témoignages  de  la  recon- 
naissance nationale  dussent  être  épuisés.  Ce- 
pendant, le  Congrès  crut  qu'il  restait  encore 
quelque  chose  à  faire.  Une  commission,  char- 
gée de  rechercher  les  moyens  de  faire  accepter 
à  La  Fayette  une  indemnité,  fit,  le  20  dé- 
cembre, un  rapport  proposant  qu'on  lui  offrît, 
comme  compensation  et  témoignage  de  recon- 
sance,  une  somme  de  deux  cent  mille  dollars 
(environ  un  million  de  francs)  et  la  propriété 
d'un  terrain  de  vingt-quatre  mille  acres  choi- 
sis dans  la  partie  la  plus  fertile  des  États-Unis. 

Cette  proposition  fut  accueillie  par  le  Sénat 
et  l'on  croyait  qu'elle  serait  votée  sans  discus- 


324       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

sion,  lorsqu'un  sénateur  déclara  qu'  «  il  n'avait 
aucune  objection  contre  la  proposition,  mais 
qu'il  pensait  que  chaque  État  en  particulier 
réclamerait  avec  raison  le  droit  de  témoigner 
comme  il  l'entendrait  sa  reconnaissance  et 
qu'il  repoussait  la  proposition  pour  ne  pas 
établir  un  précédent  fâcheux*  ». 

L'éloquence  de  M.  Hayne  triompha  facile- 
ment des  scrupules  d'une  conscience  timorée 
et  le  bill  fut  adopté  par  le  Sénat  à  la  presque 
unanimité.  Les  sept  membres  qui  votèrent 
contre  le  bill  étaient  comptés  parmi  les  amis 
les  plus  chauds  de  La  Fayette.  Le  parti  pris 
de  se  prononcer  contre  toute  mesure  extraor- 
dinaire de  finances  avait  seulement  déterminé 
leur  opposition. 

La  proposition  ne  fut  pas  accueillie  avec 
moins  d'empressement  à  la  Chambre  des  re- 
présentants. 

Dès  que  le  rapport  eut  été  présenté,  le  bill 
suivant  fut  adopté  à  une  immense  majorité  : 

1.  Voir  discours  de  M.  Smith.  Mémoires,  t.  VI,  p.  191. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    I,  A   FAYETTE.       32o 

«  ARTICLE  PREMIER. — Décrété  par  le  Sénat 
et  la  Chambre  des  représentants  des  États-Unis 
d'Amérique  réunis  en  Congrès,  qu'en  considé- 
ration des  services  et  sacrifices  du  général  La 
Fayette,  pendant  la  guerre  de  la  Révolution, 
le  ministre  du  Trésor  public  est  et  demeure 
autorisé  par  les  présentes  à  lui  payer  la 
somme  de  deux  cent  mille  dollars,  prise  sur 
les  fonds  auxquels  il  n'a  encore  été  donné  au- 
cune autre  destination. 

»  ART.  2.  —  Décrété  encore  qu'il  soit  ac- 
cordé audit  général  La  Fayette  pour  en  jouir 
lui  et  ses  héritiers,  une  pièce  de  terre  (Town- 
Ship)  qui  lui  sera  allouée,  de  l'autorité  du 
président,  sur  les  terres  non  encore  conces- 
sionnées  des  États-Unis.  » 

De  toutes  parts  s'éleva  un  cri  unanime  d'ap- 
probation. Quelques  États  même  voulurent 
ajouter  à  ce  que  le  Congrès  avait  fait.  Il  fallut 
l'énergique  volonté  du  général  pour  réprimer 
ces  excès  de  gratitude.  Une  dernière  joie  lui 
fut  donnée  :  les  citoyens  de  Charlestown  firent 


326   LES  DERNIÈRES  AN.NÉES  DE  LA  FAYETTE. 

partager  les  honneurs  du  triomphe  à  son  brave 
et  excellent  ami  Huger. 

Ce  fut  une  des  meilleures  journées  du  voyage 
que  cette  visite  à  l'homme  qui  avait  failli 
lui  ouvrir  les  portes  du  cachot  d'Olmùtz. 
Que  d'années  écoulées  !  Que  de  souvenirs 
réveillés  I 

Mais  une  pareille  vie  de  fêtes  finissait  par 
devenir  un  tourment.  La  Fayette  sentait 
croître  à  chaque  instant  le  besoin  de  se  retrou- 
ver avec  ses  enfants.  Certainement  les  bontés 
de  ses  hôtes  étaient  vivement  senties,  mais  son 
cœur  était  malade.  Il  venait  d'apprendre  la 
mort  de  madame  de  Tracy  ;  et  ce  deuil  ne 
faisait  que  rendre  plus  aiguë  la  douleur  de 
ne  pas  avoir  à  ses  côtés  madame  de  La 
Fayette*  :  «  Sa  confiance  dans  les  États-Unis, 
écrivait-il  à  ses  enfants,  vo^^ait  pour  moi  tout 
ce  que  nous  avons  trouvé  ;  j'aime  à  penser 
que  sa  bénédiction  nous  vaut  tout  ce  que 
nous    éprouvons  d'heureux    en  ce    monde.  » 

1.  Voir  lettres  des  26  février,  28  mars,  12  juin  1825. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   327 

—  «  J'ai  grand  besoin  de  me  retrouver  avec 
vous  pour  pleurer  ensemble.  » 

Aussi,  après  la  célébration  du  cinquantenaire 
de  Bunkers'Hill,  qu'il  comparaît  par  sa  gran- 
deur patriotique  à  la  fête  de  la  Fédération  de 
1790,  La  Fayette  songea  à  rentrer  en  France.  Le 
nouveau  président,  M.Adams,  qu'il  avait  connu 
jeune,  lui  fît  ses  adieux  au  nom  de  la  nation, 
au  palais  fédéral,  en  présence  des  ministres  : 

«  Allez,  lui  dit-il,  ami  que  nous  chérissons! 
Retournez  vers  cette  terre  du  brillant  génie, 
des  sentiments  généreux,  et  de  la  valeur  hé- 
roïque !  Vers  cette  belle  France,  où  sont  nés 
Louis  Xn  et  Henri  IV,  vers  ce  sol  fécond  qui 
produisit  Bayard  et  Goligny,  Turenne  et  Cati- 
nat,  Fénelon  et  d'Aguesseau  I  Déjà  depuis  plu- 
sieurs siècles,  le  nom  de  La  Fayette  était  ins- 
crit sur  le  catalogue  de  ces  illustres  noms, 
que  la  France  s'enorgueillit  d'offrir  à  l'admi- 
ration des  peuples.  A  l'avenir  il  brillera  d'un 
éclat  plus  grand  encore  ;  et  si  dans  la  suite 
des  temps  un  Français  est  appelé  à  indiquer 


328       LES   DERNIÈRKS    ANNÉES    DE    LA    l-AYETTE. 

le  caractère  de  sa  nation  par  celui  d'un  indi- 
vidu de  l'époque  où  nous  vivons,  le  sang  d'un 
noble  patriotisme  colorera  ses  joues,  le  feu 
d'une  inébranlable  vertu  brillera  dans  ses  yeux 
et  il  prononcera  le  nom  de  La  Fayette!  C'est 
au  nom  de  tout  le  peuple  des  États-Unis 
qu'après  avoir  inutilement  cherché  des  expres- 
sions pour  peindre  le  sentiment  d'attachement 
qui  fait  battre  le  cœur  d'une  nation  entière, 
comme  battrait  le  cœur  d'un  seul  homme, 
que  je  vous  adresse  cet  affectueux  et  doulou- 
reux adieu.  » 

a  —  Comment  pourrais -je,  répondit  La 
Fayette,  trouver  des  paroles  pour  reconnaître 
cet  accueil  sans  cesse  renouvelé,  ces  témoi- 
gnages illimités  et  universels  d'affection,  qui 
ont  marqué  chaque  pas,  chaque  heure  d'un 
voyage  de  douze  mois,  à  travers  les  vingt-quatre 
États  de  l'Union?  Dieu  répande  ses  bénédic- 
tions sur  vous,  monsieur,  et  sur  tous  ceux  qui 
vous  entourent!  Qu'il  les  répande  sur  le  peuple 
américain,  sur  tous  les  États  de  l'Union  et 
sur  tout  le  gouvernement  fédéral  !  Recevez  cet 


LES   DERNIÈUES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE.        329 

adieu  patriotique  d'un  cœur  plein  de  recon- 
naissance, qui  sera  tel  jusqu'au  moment  où  il 
cessera  de  battre!  » 

Il  put  à  peine  articuler  ces  derniers  mots. 
Il  se  précipita  dans  les  bras  du  président  qui 
mêlait  ses  larmes  aux  siennes,  en  répétant  : 
«  Adieu,  adieu  !  » 

Le  gouvernement  de  l'Union,  pour  ramener 
le  général  en  France,  avait  fait  choix  d'une 
frégate  récemment  construite.  On  lui  avait 
donné  le  nom  de  Brandywine,  en  souvenir  de 
la  victoire  d'autrefois.  Le  commandement  en 
avait  été  confié  à  l'un  des  officiers  les  plus 
distingués  de  la  marine  américaine,  le  capitaine 
Charles  Morris,  avec  ordre  de  débarquer,  sous 
la  protection  du  pavillon  des  États-Unis  dans 
celui  des  ports  d'Europe  qu'il  plairait  à  La 
Fayette  de  désigner.  Les  drapeaux  des  milices 
rangées  en  bataille  s'inclinèrent,  quand  il 
monta  à  bord.  C'était  le  8  septembre  1825. 
Chaque  État,  avec  une  attention  délicate,  était 
représenté  sur  la  Brandywine  par  un  aspirant. 


330       LES   DEUNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FA\ETTE. 

Le  3  octobre  le  navire  était  en  vue  des  côtes 
du  Havre.  Poussé  par  une  inspiration  soudaine, 
au  moment  où  La  Fayette  allait  descendre  à 
terre,  le  premier  lieutenant,  M.  Grégory,  s'é- 
lança vers  le  pavillon  national  qui  flottait  à 
l'arrière  du  vaisseau,  le  détacha  précipitam- 
ment, et,  le  présentant  au  général,  il  s'écria  : 
«  Nous  ne  pouvons  le  confier  à  de  plus  glo- 
rieuses mains  !  Emportez-le  !  et  qu'il  vous  rap- 
pelle à  jamais  votre  alliance  avec  la  nation 
américaine  !  » 


111 


Le  retour  de  La  Fayette  ne  fut  pas  indiffé- 
rent à  l'opinion  publique. 

La  renommée  avait  porté  en  France  les  nou- 
velles de  cette  réception  unique  dans  l'histoire. 
Le  parti  libéral  en  était  fier.  Son  poète.  Dé- 
ranger, avait  fait  sur  ce  voyage  en  Amérique, 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       331 

une  chanson  que  la  jeunesse  des  écoles  savait 
par  cœur.  Nous  n'en  citons  que  le  premier 
couplet  qui  porte  bien  sa  date  : 

Républicains,  quel  cortège  s'avance? 

—  Un  vieux  guerrier  débarqué  parmi  nous. 
Vient-il  d'un  roi  vous  jurer  l'alliance? 

—  Il  a  des  rois  allumé  le  courroux. 

Eït-il  puissant?  —  Seul  il  franchit  les  ondes. 

—  Qu'a-t-il  donc  fait?  —  Il  a  brisé  des  fers. 
Gloire  immortelle  à  Thomme  des  deux  Mondes! 
Jours  de  triomphe,  éclairez  l'univers'! 

Quand  La  Fayette  traversa  Rouen,  la  foule 
se  pressa  sous  les  fenêtres  de  l'hôtel,  où  il  se 
reposait,  pour  l'acclamer;  mais  la  gendarmerie 
chargea,  le  sabre  au  clair.  On  était  loin  des 
libres  expansions  du  peuple  américain-. 

La  Fayette  arrivait  à  La  Grange  le  9  octobre. 


1.  Casimir  Delavigne,  dans  une  de  ses  Messéniennes,  Trois 
Jours  de  Christophe  Colomb,  avait  aussi  célébré,  dans  une 
strophe  le  voyage  triomphal  de  La  Fayette  aux  États-Unis. 
Nous  rappelons  ces  deux  vers  : 

El  le  peuple  Inclinij  dont  il  reçoit  l'hommage 
Ne  s'est  jamais  courbé  que  devant  la  vertu. 

2.  Souvenirs  de  la  vie  privée  du  général'^  Fayette,  par  le 
docteur  Jules  Cloquet. 


332   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Depuis  trois  jours,  les  villages  voisins  se  pré- 
paraient à  fêter  son  retour.  Plus  de  quatre  mille 
personnes  remplissaient  les  appartements  et  les 
cours  du  château  pour  saluer  celui  qu'on  ap- 
pelait l'ami  du  peuple.  Il  fut  conduit  en 
triomphe  à  sa  demeure.  M.  le  duc  Victor  de 
Broglie  fit  le  voyage  de  La  Grange  pour  revoir 
son  ami.  Dans  une  lettre  à  sa  famille  (1825) 
il  a  laissé  le  récit  très  vivant  de  cette  petite 
excursion  '  : 

«  J'ai  trouvé  le  général,  gros,  gras,  frais, 
joyeux,  ne  se  ressentant  nullement  d'avoir  été 
plusieurs  mois  sans  dormir  ou  à  peu  près,  à 
bavarder,  à  écrire,  à  vo3'ager  et  à  boire  pour 
tout  de  bon,  dix  heures  sur  vingt-quatre.  Il 
m'a  dit  mille  tendresses  pour  vous,  pour 
Fanny,  pour  les  enfants,  et  m'a  paru  dans  les 
meilleures  dispositions,  sentant  désormais  la 
dignité  de  son  âge,  de  sa  position,  et  décidé 
à  ne  plus  faire  de  lui-même  et  de  sa   fortune 

1.  Souvenirs  du  duc  de  Broglie,  t.  II. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       333 

qu'un  usage  que  nous  pouvons  tous  approuver. 
»  Reste  sa  famille.  Il  y  a  à  poste  fixe  les 
Tracy,  les  Laubespin,  M.  et  madame  de  Sé- 
gur,  Philippe  de  Ségur,  ses  trois  enfants,  et 
de  plus  est  arrivé  à  dîner  le  vieux  Bentham, 
avec  un  des  jeunes  gens  de  M.  Thiers  pour 
son  cornac.  C'est  un  petit  vieillard  d'une 
assez  belle  figure  et  qui  ressemble  à  Franklin  : 
mais   il  m'a  paru  qu'il   radotait  un  peu.   » 

Il  y  a  bien  des  choses,  et  des  plus  piquantes, 
dans  cette  charmante  lettre  :  et  d'abord,  elle 
nous  fait  connaître  l'intimité  de  La  Fayette, 
sa  maison  toujours  ouverte.  Elle  nous  dit 
aussi  que  sa  fortune  avait  été  dévorée  dans 
ces  conspirations  auxquelles  il  renonçait  enfin. 

Pendant  toute  l'année  1826,  il  resta  à  La 
Grange,  tout  entier  à  sa  famille,  à  ses  travaux 
d'agriculture,  mais  en  correspondance  avec 
tous  les  hommes  éminents  du  Nouveau-Monde. 
Son  âme  libérale  restait  jeune  pour  toutes 
les  tentatives  d'indépendance  qu'il  voyait  se 
produire,   soit   en    Portugal,    soit   en    Grèce. 


334       LLS   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

Personne  n'avait  plus  applaudi  au  triomphe 
des  républiques  espagnoles  et  Bolivar,  le  pré- 
sident libérateur,  lui  avait  donné  son  amitié  *  : 

«  Rien  ne  peut  surpasser,  lui  écrivait  La 
Fayette  (16  octobre  1826)  le  haut  prix  que  je 
mets  à  votre  estime  et  à  votre  affection.  Mon 
admiration  et  mes  vœux  pour  vous  datent  de 
vos  premiers  efforts  pour  la  cause  patriotique. 
Ces  sentiments  se  bont  fortifiés  tous  les  ans, 
par  la  féconde  bienfaisance  de  vos  talents,  la 
supériorité  de  votre  dévouement  républicain 
sur  les  ambitions  subalternes  qui  ont  méconnu 
la  vraie  gloire  et  par  la  constante  pensée  de 
votre  influence  sur  la  liberté  des  deux  mondes. 
A  tous  ces  litres  qui  me  rattachent  déjà  si 
fortement  à  vous,  j'aime  à  reconnaître  que  vous 
m'avez  autorisé  à  joindre  celui  de  votre  ami.  » 

Cependant  La  Fayette  ne  pouvait  rester  in- 
différent à  la  politique  intérieure.  Depuis  le 
commencement  du  règne  de  Charles  X,  l'in- 

1.  Correspondance,  t.  VI,  p.  235, 


LES   DEll.MÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       33o 

fluence  croissante  et  prédominante  du  parti 
sacerdotal  dans  les  conseils  secrets  du  roi  et 
dans  la  distribution  des  emplois  civils  et  mili- 
taires, se  signalait  à  tous  les  yeux.  Les  projets 
de  loi  sur  le  sacrilège  et  le  droit  d'aînesse 
soulevaient  toutes  les  consciences  éclairées  et 
semblaient  un  défi  au  bon  sens.  Le  décri  du 
ministère  Villèle  dans  toute  la  bourgeoisie 
était  universel.  Les  élections  partielles  tour- 
naient contre  lui  avec  éclat. 

Peu  de  temps  après  que  la  garde  nationale 
de  Paris  eut  été  dissoute  et  quelques  jours 
avant  la  clôture  de  la  session  (21  juin  1827), 
La  Fayette  avait  été  réélu  député  par  le  collège 
électoral  de  Meaux.  Dans  sa  profession  de  foi, 
après  avoir  signalé  et  flétri  la  violation  des 
droits  reconnus  par  la  Charte,  il  se  contentait 
de  rappeler  que  «  dévoué,  dès  sa  jeunesse, 
à  la  cause  de  la  liberté,  et  pénétré  de  ses  de- 
voirs envers  la  patrie,  il  ne  se  croyait  dans 
aucun  temps  dispensé  de  la  servir  ». 

Quelques  semaines  après  sa  rentrée  dans  la 
vie   politique,   il   voyait    mourir   Manuel.    Le 


336   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

discours  prononcé  par  le  général  sur  sa  tombe 
eut  un  grand  retentissement  : 

«  Ici,  disait-il,  reposent  deux  honorables 
amis  et  collègues  de  Manuel,  ce  généreux  et 
brave  général  Foy,  également  brillant  dans  les 
débats  politiques  et  sur  le  champ  de  bataille, 
et  ce  franc  et  vigoureux  Girardin,  qui,  à  la 
Chambre  des  députés,  signala  les  violations 
d'une  Charte  royale,  comme  en  1792,  à  l'Assem- 
blée législative,  il  défendait  les  lois  constitu- 
tionnelles que  la  souveraineté  du  peuple  avait 
établies.  » 

Après  avoir  rappelé  l'expulsion  de  Manuel 
et  fait  une  allusion  directe  à  la  suppression  de 
la  garde  nationale  de  Paris,  La  Fayette  termi- 
nait son  discours  par  ces  énergiques  paroles  : 

«  Il  vous  a  été  dit  et  tous  les  amis  de 
Manuel  attesteront  que,  depuis  le  jour  de  sa 
retraite,  jusqu'au  dernier  jour  de  sa  vie,  il  a 
souhaité,  espéré,  voulu  fortement,   comme  il 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   337 

faut  le  vouloir,  la  liberté  de  sa  patrie.  Quant  à 
nous,  citoyens,  c'est  sur  la  tombe  des  fidèles 
serviteurs  du  peuple,  qu'il  nous  convient  de 
nous  pénétrer  de  plus  en  plus  de  notre  respect, 
de  notre  dévouement  pour  ses  droits  impres- 
criptibles, s'en  faire  le  principal  objet  de  nos 
plus  vertueux,  de  nos  plus  énergiques  désirs, 
le  plus  important  de  nos  intérêts  et  le  plus 
saint  de  nos  devoirs.   » 

M.  Mignet,  qui  avait  publié  la  relation  des 
funérailles  de  son  compatriote  Manuel,  fut 
poursuivi,  en  police  correctionnelle,  avec  le 
libraire  Sautelet.  A  cette  nouvelle,  La  Fayette, 
dans  une  lettre  publique,  adressée  au  président 
de  la  septième  chambre  (17  septembre  1827), 
réclama  vivement  sa  part  dans  l'inculpation  et 
prit  toute  la  responsabilité  du  compte  rendu. 
Le  tribunal  acquitta  les  prévenus  et  la  demande 
du  général  n'eut  pas  de  suite. 

Cependant  le  ministère  se  décidait  à  la  dan- 
gereuse épreuve  de  la  dissolution  de  la  Chambre. 
Se  présenter  devant  elle,  à  une  autre  session, 
était  en  effet  impossible.  Il  avait  contre  lui  la 


338       LliS   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE, 

majorité  de  la  Chambre  des  pairs,  et  ne  pou- 
vait pas  être  assuré  de  l'emporter  au  Palais 
Bourbon.  Les  élections  furent  fixées  au  19  no- 
vembre pour  les  arrondissements  et  au  24  pour 
les  grands  collèges.  L'opposition  réussit  à  peu 
près  partout  où  elle  se  présenta.  On  vit  repa- 
raître sur  la  scène  politique  La  Fayette  et  ses 
amis,  Ghauvelin,  Laffitte,  Etienne,  Kératry. 

La  France  était  alors  dans  un  de  ces  mo- 
ments critiques  où  la  nation  du  lendemain  ne 
ressemble  pas  à  la  nation  de  la  veille,  où  elle 
se  lève  par  un  mouvement  soudain  et  fait 
sentir  sa  toute-puissance.  M.  de  Villèle  n'était 
plus  possible,  M.  de  Martignac  devenait  l'homme 
principal  du  cabinet  nouveau.' 

«  Je  ne  puis  dire,  écrivait  La  Fayette  *  à 
Dupont  de  l'Eure,  que  tout  cela  soit  jusqu'à 
présent  très  beau  ;  mais  il  existe  un  air  de 
mieux  auquel  je  ne  suis  pas  insensible.  L'ex- 
pédition de  Grèce,  par  exemple,  a  tous  les 
caractères  de  la  loyauté,  du  libéralisme  et  du 

1.  Correspondance,  t.  VI,  21  août  J828. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        339 

désintéressement.  Il  dépend  de  l'opinion  pu- 
blique et  surtout  des  électeurs  d'encourager  la 
Chambre  à  demander  et  le  ministère  à  donner 
des  institutions.  -^ 

Ainsi,  à  propos  du  règlement  définitif  du 
budget  de  182G,  La  Fayette  signalait  le  premier 
en  France  l'absence  de  crédits  pour  l'instruc- 
tion  primaire  et  l'incurie  où  elle  était  laissée  : 

«  L'instruction  nationale,  et  surtout  l'ins- 
truction élémentaire,  ce  grand  ressort  de  la 
raison  publique,  de  la  morale  pratique  et 
de  la  tranquillité  des  peuples,  est  aujourd'hui 
le  premier  besoin  de  la  population  française, 
comme  la  première  dette  du  gouvernement 
envers  elle.  Cette  dette,  vous  savez  comment 
elle  a  été  acquittée.  Les  méthodes  d'enseigne- 
ment ont  jusqu'à  présent  été  protégées  en  rai- 
son inverse  de  ce  qu'elles  sont  perfectionnées 
et  faciles.  Ce  ne  sont  ni  vos  pitoyables  cin- 
quante mille  francs,  ni  même  cinq  cent  mille 
francs  qu'il  faudrait  consacrer  à  ce  grand  devoir 


340       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

social.  Dans  un  bon  et  loyal  système  d'ins- 
truction publique,  cinq  millions  me  paraî- 
traient être  l'allocation  la  plus  désirable  d'un 
budget  ». 

Paroles  peu  connues  et  bien  en  avant  du 
temps  où  elles  étaient  prononcées! 

Il  semblait  aux  yeux  de  La  Fayette  que 
M.  de  Martignac  fût  le  ministre  le  mieux  choisi 
pour  présenter  aux  deux  partis  les  clauses  d'un 
traité  de  paix,  grâce  auquel  Charles  X  reconquer- 
rait des  sympathies  et  la  nation  de  la  sécurité. 

Le  roi  partait  pour  l'Alsace,  le  31  août  1828, 
il  était  allé  coucher  à  Meaux  \  et  par  courtoi- 
sie envers  les  libéraux,  il  avait  demandé  s'il 
n'était  pas  dans  le  collège  électoral  du  marquis 
de  La  Fayette.  L'évèque  et  le  préfet  avaient 
été  fort  scandalisés  de  cette  question.  «  C'est 
que  je  le  connais  beaucoup,  ajouta  Charles  X 
avec  bonne  grâce.  Il  a  rendu  à  notre  famille 
des  services  que  je  n'oublie  pas.  Nous  sommes 

1.  Lettre  de  La  Faiyette,  1"  octobre  1828. 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.       341 

nés  clans  la  même  année.  Nous  avons  appris 
ensemble  à  monter  à  cheval  au  manège  de 
Versailles  et  il  était  de  mon  bureau  à  l'Assem- 
blée des  notables.  »  —  La  Fayette  de  son  côté 
le  connaissait  bien.  Il  savait  que  Charles  X 
était  resté  le  comte  d'Artois,  et  que,  s'il  avait 
changé  de  ministres,  il  n'avait  pas  la  pensée 
de  changer  la  direction  du  gouvernement.  Le 
premier  mot  du  roi  à  M.  de  Martignac  n'avait- 
il  pas  été  celui-ci  :  «  Vous  devez  savoir  que  je 
me  sépare  malgré  moi  de  M.  de  Villèle;  son 
système  était  mon  système.  »  Et  ses  lettres  à 
son  ancien  ministre  ne  laissent  aucun  doute  à 
cet  égard  K 

Aussi  La  Fayette  convenait  de  la  nécessité 
d'éviter  une  rupture  entre  M.  de  Martignac  et 
la  majorité.  Il  était,  dans  cette  circonstance, 
devenu  modéré  de  conduite  quoiqu'il  ne  le  fût 
pas  d'opinion. 

Cette  attitude  ne  déplut  pas  à  Charles  X.  Un 


1.  Mémoires  de  M.  de  Villèle,  t.   V,  pages  314,  322  et  sui- 
vantes. 


342   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

jour  qu'il  recevait  Royer-Gollard,  président  de 
la  Chambre,  il  lui  demanda  des  nouvelles  de 
La  Fayette  qui  avait  été  indisposé.  «  Je  lui  rends 
cette  justice,  dit-il,  il  n'a  pas  plus  changé  d'o- 
pinion que  moi.  En  1787,  lors  de  l'Assemblée 
des  notables,  il  était  de  mon  bureau  et  nous 
eûmes  une  discussion  fort  vive  sur  les  capitai- 
neries. Il  voulait  qu'on  les  supprimât  et  moi 
je  disais  que  je  ne  voyais  pas  pourquoi  on  don- 
nerait pleine  liberté  aux  braconniers  qui  sont 
tous  de  mauvais  sujets.  » 

«  Sire,  répondit  Royer-Gollard,  le  roi  pense 
pourtant  qu'on  peut  être  un  fort  honnête 
homme  et  tuer  un  lapin  qui  vient  manger  votre 
blé  *.» 

Il  y  eut  comme  un  éclair  de  paix  avec  M.  de 
Martignac.  «  Nous  en  avons  pour  vingt  ans,  » 
disait  M.  de  Ghauvelin  àM.  de  Barante,  en  don- 
nant sa  démission  de  député.  M.  de  Ghauvelin  se 
trompait  ;  le  roi  était  mécontent  et  sa  patience 
était  à  bout. 

i.  Vie  de  Royer-Collard ,  par  M.  de  Barante,  t.  II. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE  343 

Tandis  que  La  Fayette  défendait  à  la  tribune, 
dans  la  session  de  1829,  les  pétitions  demandant 
l'abolition  de  la  loi  électorale,  il  devançait  de 
vingt  ans  les  réformes  les  plus  libérales  par  ses 
pensées  et  ses  tendances  d'esprit  :  «  Tous  les 
contribuables  doivent  participer,  par  eux- 
mêmes  ou  leurs  représentants,  au  vote  des 
charges  publiques.  Il  n'y  a  d'exception  à  cette 
règle  que  pour  les  incapacités  résultant  d'un 
défaut  évident  d'indépendance  ou  de  discerne- 
ment. » 

Le  ministère  de  M,  de  Martignac  se  savait 
menacé  d'une  chute  prochaine,  et  ne  pouvait 
imputer  à  ses  fautes,  la  crise  qu'il  attendait. 
Il  avait  traversé  non  sans  honneur,  mais 
presque  sans  fruit,  l'une  des  plus  difficiles 
de  nos  sessions  parlementaires  ;  et  cependant 
dès  le  lendemain  de  la  clôture  des  Chambres, 
le  bruit  se  répandait  que  M.  de  Polignac  allait 
être  appelé  à  composer  un  ministère.  Les 
incertitudes  cessèrent  à  l'apparition  de  l'or- 
donnance du  8  août. 

A  ce  moment,  La  Fayette  avait  quitté  Paris. 


344       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

Il  avait  depuis  longtemps  la  pensée  de  revoir 
l'Auvergne,  son  pays  natal,  et  de  se  rendre 
ensuite  à  Vizille  où  était  établie  une  de  ses 
petites  filles.  Ce  voyage  de  famille  allait  de- 
venir une  véritable  manifestation  politique. 

Fêté  à  Clermont-Ferrand,  à  Issoire,  il  était 
escorté  par  une  nombreuse  cavalcade  de  Brioude 
à  Ghavaniac.  Il  ne  passa  que  vingt-quatre 
heures  dans  la  demeure  où  s'étaient  écoulées 
ses  premières  années.  C'est  au  Puy  le  41  août, 
qu'il  apprit  la  formation  du  nouveau  ministère. 
Un  banquet  lui  fut  immédiatement  offert  par 
les  chefs  de  l'opinion  libérale.  La  ville  entière 
s'illumina.  La  véhémence  des  toasts  qui  furent 
portés  indiquait  la  profondeur  des  sentiments. 
«  Soyez  sûrs,  répondit  le  général,  que,  dès  qu'elle 
apercevra  un  complot  contre  les  libertés  pu- 
bliques, la  Chambre  des  députés  retrouvera, 
ainsi  que  la  nation  elle-même,  l'énergie  néces- 
saire pour  le  réprimer.  » 

Ce  fut  la  première  protestation  populaire 
contre  les  nouveaux  conseillers  de  Charles  X, 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       345 

et  il  est  à  remarquer  qu'elle  partit  du  Velay, 
le  pays  d'origine  de  la  maison  de  Polignac. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  si  La  Fayette  prit 
feu  tout  des  premiers.  L'explosion  de  l'indi- 
gnation publique  fit  reluire  à  ses  yeux  les 
beaux  jours  de  sa  jeunesse.  Encore  frais  émoulu 
de  sa  marche  triomphale  à  travers  les  États- 
Unis,  il  se  prit  à  en  rêver  autant  dans  son 
pays. 

Il  se  rendit  à  Grenoble  par  la  route  d'An- 
nonay.  Dans  toutes  les  villes  qu'il  traversait, 
il  était  l'objet  de  manifestations  extraordi- 
naires. A  Privas,  une  députation  de  jeunes  gens 
de  l'Isère  venait  au-devant  de  lui.  A  la  porte  de 
Grenoble,  au  milieu  d'une  immense  population, 
M.  Rosset-Bresson ,  vieillard  de  soixante-qua- 
torze ans,  qui  avait  été  le  premier  maire  de  la 
ville,  lui  présenta  une  couronne  d'argent. 

«  J'accepte  avec  respect  et  reconnaissance, 
répondit  le  général,  cette  couronne  que  vous 
m'offrez,  non  pour  moi  seul,  mais  en  commun 
avec   les    patriotes   dauphinois    de  toutes   les 


346       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE. 

époques,  et  particulièrement  en  mémoire  de 
cette  journée  mémorable  (6  juillet  1815),  où 
les  Autrichiens  apprirent  de  vous,  une  fois  de 
plus,  tout  ce  que  peut  une  garde  nationale, 
animée  de  l'amour  de  la  liberté  et  de  la  pa- 
trie. » 

A  la  suite  d'un  banquet  de  deux  cents  per- 
sonnes, auquel  assistaient  MM.  Faure  et  Au- 
gustin Périer,  députés,  MM.  Mérilhou  et  Sauzet, 
avocats,  La  Fayette,  en  réponse  à  un  toast 
porté  par  M.  Camille  Teissère,  prononça  cette 
phrase  énergique  :  «  Ici  flotta  le  premier  pa- 
villon de  la  liberté,  le  premier  signal  de  la 
liberté  politique.  Ici  se  trouverait  au  besoin 
une  ancre  de  salut.  » 

Aux  acclamations  de  la  multitude,  le 
29  août  1829,  il  arrivait  à  Vizille,  chez  Augus- 
tin Périer.  Là  de  nouvelles  fêtes  lui  étaient 
réservées.  Le  maire,  M.  Finant,  ancien  lieute- 
nant-colonel en  retraite,  allait  être  destitué 
pour  avoir  exprimé  les  vœux  de  ses  adminis- 
trés. A  Voiron,  à  la  Tour-du-Pin,  à  Bourgoin, 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA.   FAYETTE.        347 

dans  la  plaine  Saint-Georges,  le  général  fut 
continuellement  escorté  et  salué  par  les  popu- 
lations accourues. 

Le  4  septembre,  il  entrait  à  Vienne,  pré- 
cédé de  cent  cinquante  jeunes  gens  de  la  ville 
à  cheval,  au  milieu  des  flots  du  peuple.  Il  rap- 
pelait à  tout  propos  à  ses  hôtes  les  épisodes 
de  la  Révolution  qui  pouvaient  les  intéresser 
et  finissait  toujours  ses  harangues,  en  faisant 
appel  à  la  fermeté  des  citoyens,  si  les  libertés 
publiques  étaient  menacées*. 

Il  se  mit  le  lendemain  en  route  pour  Lyon, 
où  le  délire  populaire  préparait  au  vieux  libé- 
ral une  réception  presque  royale.  Cinq  cents 
cavaliers,  huit  à  neuf  cents  jeunes  gens  à  pied 
et  un  grand  nombre  de  personnes  en  voiture, 
allèrent  au-devant  de  lui,  jusqu'aux  limites  du 
département.  M.  le  docteur  Prunelle,  un  des 
députés  libéraux,  adressa,  au  nom  de  ses 
concitoyens,  un  éloquent  discours  à  son  col- 
lègue. Le  général  n'hésita  pas  à  dire  ces  mots 

1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  VI. 


348       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

menaçants  :  «  Je  me  trouve  au  milieu  de  vous, 
dans  un  moment  que  j'appellerais  critique,  si 
je  n'avais  reconnu  partout  sur  mon  passage, 
si  je  ne  voyais  dans  cette  puissante  cité,  cette 
fermeté  calme  et  même  dédaigneuse  d'un 
grand  peuple  qui  connaît  ses  droits,  sent  sa 
force,  et  sera  fidèle  à   ses  devoirs.  » 

Le  lendemain,  anniversaire  de  son  jour  de 
naissance,  il  fut  conduit  à  l'île  Barbe,  au  mi- 
lieu d'ovations  enthousiastes  et  d'une  multitude 
de  barques  pavoisées  qui  entouraient  son  em- 
barcation. Le  17  il  assista,  avec  plusieurs  dépu- 
tés de  la  gauche,  à  un  banquet  solennel.  M.  de 
Shonen  se  fît  remarquer  par  la  véhémence  de 
son  allocution.  La  Fayette  fit  cette  déclaration  : 

«  On  nous  menace  de  projets  hostiles,  et 
comment  les  effectuerait-on?  Serait-ce  par  la 
Chambre  des  députés?  Mais  tous  ceux  de  nos 
collègues  qui  siègent  à  ce  banquet  vous  attes- 
teront que  dans  un  moment  de  danger,  notre 
Chambre  se  montrera  fidèle  au  patriotisme  et 
à  l'honneur.  Osera-t-on  par  de  simples  ordon- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       349 

nances  exercer  un  pouvoir  illégal?  La  nation 
française  connaît  ses  droits.  » 

Accompagné  jusqu'à  deux  lieues  de  Lyon,  il 
reprit  la  route  de  La  Grange.  Son  voyage  se 
termina  sans  amener  aucun  autre  incident. 

Tandis  que  l'esprit  libéral  se  levait  avec 
cette  vigueur,  dans  une  partie  de  la  France, 
des  manœuvres  habiles  préparaient  aux  pro- 
jets du  nouveau  cabinet  une  résistance  formi- 
dable. La  Société  Aide-toi,  le  ciel  t'aidera  se 
formait,  pendant  qu'une  association,  embrassant 
toute  l'ancienne  Bretagne,  se  constituait  pour 
le  refus  de  l'impôt.  La  Fayette  poussait  les 
grands  propriétaires  de  Paris  à  une  pareille 
organisation.  «  Il  n'y  a  que  l'énergie  nationale, 
écrivait-il,  qui  puisse  déjouer  l'audacieux 
complot  de  la  contre-révolution  ^  »  En  ce  mo- 
ment, il  était  en  France  le  vrai  chef  de  l'opposi- 
tion. Dans  une  circonstance  peu  connue,  il  faci- 
lita à  M.  Guizot  l'entrée  dans  la  vie  publique. 

1.  Mémoires  et  Correspondance,  t.  VI,  p.  337  à  374. 


33U       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA    FAYETTE. 

Le  savant  Vauquelin,  député  de  Lisieux,  un 
des  membres  du  centre  gauche,  venait  de 
mourir.  Les  électeurs  libéraux  de  la  circons- 
cription étaient  à  la  recherche  d'un  candidat. 
M.  Guizot,  très  désireux  de  devenir  député  s'a- 
dressa à  La  Fayette  et  lui  demanda  son  appui. 
Le  général  s'empressa  de  le  recommander  à 
ses  collègues  de  l'opposition  en  Normandie  et 
particulièrement  à  Dupont  de  l'Eure.  «M.  Gui- 
zot, disait-il,  est  plus  monarchique  et  moins 
démocrate,  je  pense,  que  vous  et  moi  ;  mais  il 
aime  la  liberté;  il  sait  beaucoup  et  s'exprime 
avec  talent;  il  a  de  l'élévation,  du  caractère  et 
de  la  probité.  Avec  une  administration  doctri- 
naire, il  s'arrêterait  en  deçà  de  nous;  jusqpe- 
là,  tous  les  projets  ministériels  trouveraient 
en  lui  un  habile  contrôleur  dans  le  sens  li- 
béral. » 

M.  Guizot  fut  élu  député  de  Lisieux  et  La 
Fayette  écrivait,    après  avoir  reçu  sa  visite  : 

«  Notre  nouveau  collègue  M.  Guizot  est  très 
décidé.  » 

Cependant  l'inertie  du  ministère  n'attiédis- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE  LA   FAYETTE.       331 

sait  pas  l'effervescence  des  esprits.  Elle  était  à 
son  comble,  lorsque  le  22  mars  1830,  Charles  X 
fit  au  Louvre  l'ouverture  de  la  session.  On  sait 
que  son  discours  finissait  par  un  passage  qu'il 
n'avait  pas  proposé  aux  ministres. 

<f  Quelque  mauvais  que  soit  le  ministère,  di- 
sait La  Fayette,  ce  n'est  pas  là  que  gît  le  vrai 
mal.  Le  roi  prétend  gouverner  seul.  Ses  minis- 
tres ne  sont  pas  même  des  conseillers;  il  ne 
sont  que  des  instruments.  La  dissolution  au 
point  où  nous  sommes  est  tellement  indiquée 
qu'il  serait  impossible  d'en  douter.  Je  crois 
qu'il  faut  se  préparer  à  tout.  » 

En  effet,  après  l'adresse  des  221,1a  Chambre 
avait  été  prorogée  le  19  mars  et  dissoute  le 
16  mai.  On  savait  que  la  retraite  de  MM.  de  Cha- 
brol et  Courvoisier  était  motivée  par  la  répu- 
gnance qu'ils  éprouvaient  à  accepter  l'interpré- 
tation et  l'application  de  l'article  14  de  la 
Charte.  «  Nous  sommes  sur  la  défensive  1  »  s'écrie 
La  Fayette. 


332       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

Réélu  député  le  8  juillet,  il  n'avait  pas  en- 
core quitté  La  Grange,  lorsque  le  Moniteur  du 
26  juillet,  contenant  les  ordonnances,  lui  fut 
porté  par  un  exprès,  envoyé  par  un  de  ses 
petits-fils,  M.  Charles  de  Rémusat. 

Il  partit  sur-le-champ  pour  Paris,  aussi 
résolu  qu'en  1789,  malgré  ses  soixante-douze 
ans. 


CHAPITRE  V 


LA  FAYETTE  ET  LA  RÉVOLUTION  DE  JUILLET. 
SA  MORT.  —  CONCLUSION. 


I 


Dès  ce  moment,  l'insurrection  eut  un  chef. 
Le  rôle  de  La  Fayette  fut  décisif.  Avec  M.  Thiers 
et  M.  LalTitte,  —  mais  après  des  hésitations 
que  le  jeune  rédacteur  du  A^aï<o/m^  et  le  célèbre 
banquier  n'eurent  pas,  —  La  Fayette  imprima 
au  courant  révolutionnaire  le  mouvement  qui 
porta  le  duc  d'Orléans  sur  le  trône. 

Le  duc  de  Raguse  avait  compris  l'importance 
de  l'arrivée  du  général  à  Paris,  et  le  28  juillet, 
sur  la  proposition  de  M.  de  Polignac,  il  avait 
signé  l'ordre  de  son  arrestation.  A  la  même 
heure,  au  bruit  des  fusillades,  les  députés,  au 
nombre  d'une  trentaine,  se  réunissaient  chez 

23 


354       LES   DERNIÈRES  ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

Audry  de  Puyraveau,  et  La  Fayette  venait  se 
joindre  à  ses  collègues.  Au  milieu  des  indéci- 
sions, il  se  prononça  immédiatement  pour  le 
parti  le  plus  énergique  :  à  ses  yeux,  le  temps 
de  la  légalité  était  passé,  il  ne  restait  aux 
députés  qu'à  former  un  gouvernement  provi- 
soire. M.  Casimir  Périer  représenta  que  l'in- 
térêt le  plus  pressant  était  d'arrêter  l'effusion 
du  sang.  Il  proposa  d'envoyer  une  députation 
à  Marmont  pour  faire  cesser  les  hostilités,  en 
attendant  que  la  Chambre  pût  présenter  à 
Charles  X  sa  protestation.  Cette  proposition  fut 
adoptée.  Mais  La  Faj^etle,  qui  avait  vu  avec  peine 
cette  démarche  pacifique,  demanda  que  la  dé- 
putation fit  entendre  au  maréchal  des  paroles 
sévères  et  qu'on  mît  sous  sa  responsabilité  le 
sang  répandu  K 


1.  Voir  Histoire  de  France  pendant  la  dernière  année  de 
la  Restauration,  par  un  ancien  magistrat.  —  Duvergier  de 
Hauranne,  Histoire  du  gouvernement  parlementaire,  i.  V. 
—  Souvenirs  du  duc  de  Broglie,  t.  III  et  IV.  —  Guizot, 
Mémoires,  t.  II.  —  Odilon  Barrot,  Mémoires.  —  Mémoires 
de  La  Fayette,  t.  VI.  —  Procès-verbaux  dressés  par  M.  Denis- 
Lagarde. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE,   355 

A  trois  heures,  les  commissaires  rendirent 
compte  aux  députés  réunis  chez  M.  Bérard  de 
leur  entrevue  avec  le  duc  de  Raguse.  L'assem- 
blée, moins  nombreuse,  accueillit  assez  froide- 
ment leur  narration  ;  M.  Baude  essaya  vaine- 
ment de  déterminer  le  général  Gérard  à  prendre 
le  commandement  de  l'insurrection.  Celui-ci, 
par  un  sentiment  de  délicatesse,  refusa  de  rien 
entreprendre  avant  une  réponse  de  la  cour. 
La  Fayette  offrit  pour  la  première  fois  de  se 
mettre  à  la  tête  du  mouvement,  mais  sa  pro- 
position n'eut  aucune  suite. 

Le  29,  la  victoire  du  peuple  était  complète, 
Marmont,  ralliant  ses  troupes,  se  retirait  en 
aussi  bon  ordre  que  possible  jusqu'à  l'Arc  de 
Triomphe. 

Le  courage  de  La  Fayette  semblait  s'être 
accru  pendant  ces  trois  journées,  en  propor- 
tion de  l'abattement  de  ses  collègues.  Impa- 
tient de  prendre  part  à  la  lutte,  il  se  déclarait 
prêt  à  occuper  le  poste  qui  lui  serait  assigné; 
maiSj  après  la  retraite  du  maréchal,  l'insur- 
rection allait  finir,  la  Révolution  commençait. 


356       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

A  midi,  le  jeudi  29,  trente  députés  étaient 
réunis  chez  Laffitte,  lorsque  La  Fayette  entra. 

«  Vous  me  croirez  sans  peine,  messieurs, 
dit-il,  quand  je  vous  dirai  que  j'ai  reçu  ce 
matin  la  première  nouvelle  de  ma  nomination, 
comme  commandant  de  la  garde  nationale. 
Il  m'est  démontré  que  la  volonté  d'un  grand 
nombre  de  citoyens  est  que  j'accepte,  non 
comme  député,  mais  comme  individu,  la  mis- 
sion qui  m'est  offerte.  Je  dois  vous  soumettre 
les  motifs  qui  me  paraissent  de  nature  à 
déterminer  mon  acceptation  :  un  vieux  nom 
de  89  peut  être  de  quelque  utilité  dans  les 
circonstances  graves  où  nous  sommes.  Attaqués 
de  toutes  parts,  nous  devons  nous  défendre. 
On  m'invite  à  me  charger  du  soin  d'organiser 
cette  défense;  j'apprends  que  de  semblables 
propositions  ont  été  faites  à  mon  collègue  et 
ami,  M.  de  Laborde;  il  serait  étrange  et  même 
inconvenant  que  ceux  surtout  qui  ont  donné 
des  gages  de  dévouement  à  la  cause  nationale 
refusassent  de  répondre  à  l'ofl're  qui  leur  a  été 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.        337 

adressée.  Ce  refus  nous  rendrait  responsables 
des  événements  futurs.  Croyez-vous  qu'en  prô^ 
sence  des  dangers  qui  nous  menacent,  Fimmo- 
bilité  convienne  à  ma  vie  passée  et  à  ma 
situation  présente?  Non,  ma  conduite  sera,  à 
soixante-treize  ans,  ce  qu'elle  a  été  à  trente- 
deux.  Il  importe,  je  le  sens,  que  la  Chambre 
se  réserve  en  la  qualité  de  Chambre  ;  mais  à 
moi,  citoyen,  le  devoir  me  prescrit  de  me  dé- 
vouer à  la  cause  commune.  » 

M.  Guizot  prit  la  parole:  «  11  est  impossible, 
répondit-il,  que  l'honorable  général  ne  se 
rende  pas  au  vœu  de  ses  concitoyens.  La  sé- 
curité de  Paris  dépend  de  sa  détermination  ; 
nous  aussi,  nous  avons  des  devoirs  à  remplir  : 
il  est  urgent  que  nous  établissions  non  pas  un 
gouvernement  provisoire,  mais  une  autorité  pu- 
blique qui,  sous  une  forme  municipale,  s'occupe 
du  rétablissement  et  du  maintien  de  l'ordre.  » 

M.  Berlin  de  Vaux  adhém  complètement 
à  la  proposition  de  M.  Guizot.  «  Si  nous  ne 
pouvons,    ajouta-t-il,    retrouver    le    vertueux 


3o8       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

maire  de  Paris  en  89,  applaudissons-nous  d'a- 
voir reconquis  le  glorieux  chef  de  la  garde 
nationale.  » 

La  proposition  de  nommer  une  commission 
municipale  fut  adoptée  à  l'unanimité  :  Laffitte, 
C.  Périer,  Lobau,  de  Shonen,  Audry  de  Puy- 
raveau  furent  désignés.  Pendant  cette  délibé- 
ration, la  foule  qui  encombrait  la  cour  et  les 
appartements  de  l'hôtel  Laffitte  avait  grossi  et 
témoignait  par  des  cris  son  désir  de  connaître 
les  déterminations  prises.  Laffitte  annonce  alors 
que  La  Fayette  accepte  le  commandement  de  la 
garde  nationale.  Le  général  Gérard,  qui  est 
placé  à  la  tête  des  troupes,  déclare  qu'il 
sera  heureux  de  servir  sous  les  ordres  de  son 
vénérable  collègue  et  ami. 

A  deux  heures,  La  Fayette  se  mit  en  marche 
vers  l'Hôtel  de  Ville  entouré  d'un  nombreux 
cortège.  Les  vivats  les  plus  exaltés  se  firent 
entendre  partout  sur  son  passage;  dans  la  rue 
aux  Fers,  une  pluie  de  rubans  tricolores  tomba 
sur  lui.  Le  général  prit  lui-même  une  cocarde, 
et   cet    exemple  fut    imité   par   tous  ;  le  dé- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   359 

lire  populaire  parut  à  son  comble  à  la  vue  de 
ces  emblèmes.  Le  cortège,  retardé  dans  sa 
marche  par  une  foule  immense  qui  remplis- 
sait les  rues,  n'arriva  qu'à  trois  heures  à 
l'Hôtel  de  Ville.  Quelques  personnes  voulaient 
guider  le  général  dans  les  salles  du  vaste  édi- 
fice :  «  Laissez,  dit  le  héros  de  89,  je  connais 
les  êtres  mieux  que  vous.  » 

Devant  la  puissance  de  La  Fayette,  celle  du 
prétendu  général  Dubourg  s'éteignit,  presque 
aussitôt  qu'elle  était  née. 

Deux  proclamations  du  commandant  en 
chef  de  la  garde  nationale  apprirent  au  peuple 
le  grand  changement  qui  venait  de  s'opérer; 
on  lisait  dans  la  première  : 

«  Mes  chers  concitoyens  et  braves  cama- 
rades, j'ai  accepté  avec  dévouement  et  avec 
joie  les  devoirs  qui  me  sont  confiés,  et  de 
même  qu'en  89,  je  me  sens  fort  de  l'approba- 
tion de  mes  honorables  collègues  aujourd'hui 
réunis  à  Paris.  Je  ne  ferai  point  de  profession 
de  foi;    mes   sentiments  sont  connus.  La  con- 


360       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

duile  de  la  population  parisienne  dans  ces  der- 
niers jours  d'épreuve,  me  rend  plus  que 
jamais  fier  d'être  à  sa  tête.  La  liberté  triom- 
phera, ou  nous  périrons  ensemble.  Vive  la 
République!  Vive  la  Patrie!» 

Cependant  les  trois  négociateurs,  MM.  de 
Vitrolles,  de  Semonville  et  d'Argout,  que  le  roi 
avait  choisis  et  mandés  à  Saint-Gloud,  s'étaient 
présentés  à  huit  heures  et  demie  du  soir  au 
perron  de  l'Hôtel  de  Ville  (29  juillet);  malgré 
l'empressement  qu'ils  avaient  mis  à  proclamer 
partout  sur  leur  passage  la  chute  du  ministère 
et  le  retrait  des  ordonnances,  des  cris  de  Vive 
la  Charte  et  de  Vive  la  Bépublique,  mêlés  à  quel- 
ques coups  de  fusil,  les  accompagnaient.  Tous 
trois  furent  introduits  dans  la  salle  où  siégeait 
la  commission  municipale.  La  Fayette  averli 
se  présenta  à  M.  de  Semonville;  cet  homme 
inévitable  qu'on  aurait  toujours  voulu  éloigner 
et  qui  trouvait  moyen  d'entrer  toujours,  tant 
il  avait  de  souplesse,  rappela  au  général  qu'ils 
avaient   rempli,  l'un  et  l'autre,  dans  la  même 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       361 

enceinte,  au  début  de  la  Révolution  française, 
une  mission  analogue  et  il  répéta  la  commu- 
nication qu'il  venait  de  faire  à  la  commission. 
La  Fayette  écouta  sans  faire  d'objection.  Il  ne 
prononça  pas  le  mot  fameux  :  «  —  //  est  trop 
tard!  »  Il  se  borna  à  dire  posément  à  M.  de 
Semonville  en  l'accompagnant  :  «  —  Mais  au 
moins,  mon  vieux  camarade,  avez-vous  songé  à 
nous  assurer  la  cocarde  tricolore?  Car  encore 
faut-il  que  nous  autres,  patriotes,  nous  ne 
sortions  pas  de  ceci,  sans  y  gagner  quelque 
chose.  » 

La  question  était  embarrassante  et  M.  de 
Semonville  se  dispensa  d'y  répondre. 

N'écrivant  pas  l'histoire  de  la  révolution 
de  Juillet,  nous  croyons  pouvoir  nous  dis- 
penser de  rappeler  la  mission  de  M.  de  Mor- 
temart,  l'initiative  hardie  de  M.  Thiers  qui 
faisait  afficher  un  habile  placard  rédigé  par 
lui,  et  sa  visite  à  Neuilly  au  duc  d'Orléans, 
de  retour  du  Raincy. 

La  Fayette  était  fort  perplexe  sur  le  gouver- 
nement qu'il  convenait  d'établir.  Depuis  qu'il 


362       LES   DEUNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

était  à  l'Hôtel  de  Ville,  il  se  sentait  débordé, 
tant  le  jDarti  républicain  prenait  d'ascendant  ; 
à  chaque  instant,  le  général  recevait  des  dépu- 
tations  qui  le  sommaient  de  former  un  gou- 
vernement populaire  dont  il  serait  le  chef  et 
qui  le  menaçaient,  s'il  refusait,  de  la  perte  de 
sa  popularité.  «  La  popularité,  répondait-il 
noblement,  est  un  trésor  précieux  ;  mais,  comme 
tous  les  trésors,  il  faut  savoir  le  dépenser  dans 
l'intérêt  du  pays.  »  Et  il  déclarait  que  la 
France  seule  et  ses  représentants  pouvaient 
constituer  un  gouvernement.  Néanmoins,  répu- 
blicain par  principe  et  par  goût,  il  se  sentait 
quelquefois  ébranlé  ;  il  se  demandait,  dans  ses 
lueurs  d'ambition,  s'il  lui  était  permis  de  re- 
pousser une  si  belle  occasion  d'établir  la  répu- 
blique; aussi  le  bruit  s'étant  répandu,  le  30  au 
matin,  que  la  Chambre  des  députés  s'occupait 
à  faire  un  roi,  s'empressa-t-il  d'écrire  au  pré- 
sident, M.  Laffitte,  de  ne  rien  précipiter. 

A  peine  la  lettre  était-elle  écrite,  qu'une 
démarche  plus  grave  fut  tentée  auprès  de  lui  ; 
parmi  les  réunions,  il  en  était  une,  la  réunion 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        363 

Loin tier,  qui  aspirait  à  prendre  la  direction  de 
la  révolution.  Composée  d'anciens  carbonari, 
elle  avait  voté  une  adresse  à  La  Fayette  et  à 
la  commission  municipale  où  la  Chambre  était 
qualifiée  de  représentation  provisoire  et  oii, 
d'un  ton  menaçant,  on  demandait  que  la  nation 
fût  consultée.  Cette  adresse  venait  d'être  remise 
au  général,  quand  M.  Gollin  de  Sussy  arriva 
de  Saint-Cloud,  porteur  des  nouvelles  Ordon- 
nances qui  rapportaient  celles  du  25  juillet, 
convoquaient  les  Chambres  pour  le  3  août  et 
constituaient  le  ministère  Mortemart. 

Les  délégués  de  la  réunion  Lointier  étaient 
présents,  lorsque  le  messager  de  Charles  X 
remit  ces  pièces  au  général.  A  peine  la  première 
avait-elle  été  lue  que  de  violentes  réclamations 
s'élevèrent.  «  Il  n'y  a  plus  de  roi  de  France, 
s'écriait-on,  à  bas  les  Bourbons!  »  M.  de  Sussy 
fut  même  menacé  dans  sa  personne;  La  Fayette, 
avec  sa  courtoisie  habituelle,  le  confia  à  Lobau 
qui  le  conduisit  dans  le  cabinet  où  siégeait  la 
commission  municipale.  Les  membres  présents, 
Audry  de  Puyraveau  et  Mauguin,  repoussèrent 


364   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

les  Ordonnances  avec  beaucoup  de  vivacité. 
Tout  ce  que  M.  de  Sussy  put  obtenir  fut  une 
lettre  du  général  qui  accusait  réception  au  duc 
de  Mortemart.  Toutefois  La  Fayette  crut  devoir 
faire  connaître  au  peuple  la  mission  de  M.  de 
Sussy;  il  passa  dans  la  grande  salle  et  se  mit 
à  donner  lecture  à  la  foule,  dont  il  attendit  le 
silence,  des  nouvelles  Ordonnances  de  Charles  X  ; 
un  cri  universel  de  réprobation  se  fit  entendre: 
«  De  quel  droit  un  pair  de  France  ose-t-il 
apporter  au  peuple  de  Paris  les  décrets  d'un 
roi  détrôné?  »  La  Fayette  avait  peine  à  domi- 
ner le  tumulte.  «  Vous  voyez,  dit-il  au  mes- 
sager, il  faut  vous  résigner  ;  c'est  fini  des 
Bourbons.  »  M.  de  Sussy  lui  proposa  d'avoir 
un  entretien  au  Luxembourg  avec  M.  de  Mor- 
temart. «  Le  peuple  a  rapporté  lui-même  les 
Ordonnances  dans  les  trois  journées,  répondit 
le  général  ;  délégué  du  peuple,  je  ne  peux 
avoir  rien  de  comnmn  avec  le  représentant  de 
la  monarchie  déchue.   » 

Au  Palais  Bourbon,   l'échec  n'avait  pas  été 
moins  grand.  M.  de  Sussy,  introduit  dans  la 


LES   DERiMÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       36o 

salle  des  séances,  avait  donné  lecture  des  dé- 
crets signés  par  Charles  X.  Le  président,  à  qui 
ces  Ordonnances  avaient  été  présentées,  avait 
refusé  de  s'en  charger.  La  Fayette  s'était  fait 
représenter  à  l'Assemblée  par  Odilon  Barrot  et 
il  lui  avait  remis  une  lettre  qui  fut  déposée 
sur  le  bureau. 

Cette  lettre  rappelait  à  la  réunion  des  députés 
le  principe  de  la  souveraineté  nationale,  le  but 
de  la  révolution  qui  venait  de  s'accomplir  et 
les  garanties  qui  devaient  être  proclamées  avant 
l'adoption  de  toute  autre  mesure  de  gouverne- 
ment. Odilon  Barrot  demanda  à  être  entendu  : 
«  Je  ne  suis  chargé,  dit-il,  d'aucune  explica- 
tion particulière,  mais  ayant  reçu  les  épanche- 
ments  de  l'homme  à  qui  était  réservée  la  gloire 
de  présider  deux  fois  à  notre  régénération 
politique,  épanchements  conformes  à  ses  prin- 
cipes et  à  son  caractère,  j'ai  cru  devoir  vous 
soumettre  quelques  observations.  Le  général 
La  Fayette  est  préoccupé  d'une  crainte,  c'est 
que  la  population  de  Paris  ne  soit  pas  unanime 
sur  ce  qui  sera  décidé  sans  l'intervention  des 


366       LES    DEKNIÈHES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

Chambres.  Il  pense  que  pour  faire  cesser  tout 
dissentiment  et  donner  à  la  Révolution  le  ca- 
ractère d'unanimité  qui  seul  peut  en  assurer 
la  durée,  il  pense,  dis-je,  qu'avant  de  prendre 
un  parti  décisif,  il  faudrait  commencer  par 
stipuler,  en  assemblée  générale,  les  conditions 
désirées  par  le  peuple  et  déférer  la  couronne 
en  même  temps  qu'on  proclamerait  les  garan- 
ties stipulées.  » 

«  Paris,  répondit  M.  Dupin,  est  dans  un 
état  violent,  héroïque,  mais  qui  ne  peut  pas 
durer.  Il  faut  à  tout  prix  sortir  du  vague  et 
de  l'incertitude  dans  lesquels  on  se  traîne 
péniblement.  Vous  êtes  sans  gouvernement;  il 
vous  en  faut  un.  » 

Tous  les  hommes  de  bon  sens  comprenaient 
qu'il  n'y  avait  à  choisir  qu'entre  le  duc 
d'Orléans  et  la  République. 

Dès  le  30  juillet  au  soir,  un  grand  nombre 
de  jeunes  gens  s'étaient  rendus  à  l'Hôtel  de 
Ville  pour  supplier  La  Fayette  d'accepter  la 
présidence  du  gouvernement  républicain  pro- 
visoire, en  attendant    que   la    nation    se   fût 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   367 

prononcée.  Cette  idée  d'un  appel  à  la  nation, 
consultée  dans  les  assemblées  primaires,  ré- 
pondait aux  théories  politiques  du  général,  et 
l'on  obtint  difficilement  qu'il  ne  s'y  laissât  pas 
entraîner.  Personne  n'eut  plus  d'action  en  ce 
moment  sur  l'esprit  indécis  du  général  que  son 
petit-fils,  M.  Charles  de  Rémusat,  qui  avait 
épousé  mademoiselle  de  Lasteyrie.  «  Il  n'y  a 
pas  de  milieu,  disait-il  à  La  Fayette  :  la  mo- 
narchie avec  le  duc  d'Orléans  ou  la  répu- 
blique avec  vous.  Voulez- vous  être  président 
de  la  république?  —  Non,  certainement.  — 
Eh  bien  I  alors,  vous  devez  nous  aider  à  mettre 
le  duc  d'Orléans  sur  le  trône.  » 

Il  ne  prenait  pas  encore  de  résolution  ;  et 
plusieurs  de  ses  amis,  Benjamin  Constant 
entre  autres,  se  plaignaient  de  son  indécision, 
dans  les  termes  les  plus  vifs.  Autour  de 
l'Hôtel  de  Ville,  la  foule  armée  demandait  à 
grands  cris  que  la  direction  des  affaires  fût 
confiée  à  des  mains  plus  fermes;  et  La  Fayette, 
ivre  de  popularité,  ne  fermait  pas  l'oreille  à 
ces  clameurs. 


368       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

La  proclamation  du  duc  d'Orléans  n'avait 
fait  qu'augmenter  l'irritation  du  parti  répu- 
blicain; ces  mots  :  La  charte  sera  désormais 
une  vérité,  étaient  surtout  signalés  comme  la 
négation  des  droits  populaires,  mais  La  Fayette, 
sur  un  point  essentiel,  se  séparait  des  plus 
exaltés  de  ses  amis.  Homme  de  légalité,  il 
était  fermement  résolu  à  no  point  opposer 
son  autorité  à  celle  de  la  Chambre  ;  il  était 
non  moins  résolu,  il  est  vrai,  à  user  de  toute 
son  influence  pour  faire  introduire,  dans  la 
Charte  nouvelle,  certaines  garanties  qui  man- 
quaient dans  l'ancienne. 

Cependant  la  province  commençait  à  envoyer 
à  l'Hôtel  de  Ville  ses  délégués;  partout  s'était 
manifestée  une  disposition  à  légaliser  la  révolte 
populaire  par  l'intervention  de  la  garde  natio- 
nale, l'armée  des  classes  moj^ennes.  La  po- 
pularité de  La  Fayette  était  à  son  comble; 
chaque  envoyé  des  départements  tenait  à 
serrer  la  main  du  général  et  il  se  prêtait,  de  la 
façon  la  plus  aimable,  à  ces  effusions  patrio- 
tiques. Il  s'apercevait,  dans  les  mots  échangés 


LES   DERMÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.       369 

avec  ces  bourgeois  des  principales  villes  de 
France,  que  le  pays  n'était  pas  mùr  pour  la 
forme  républicaine.  On  voulait  une  transaction 
entre  la  royaulé  légitime  et  la  république  qui 
n'avait  pas  encore  conquis  sutfisamment  les 
esprits  et  les  cœurs.  11  n'hésita  donc  plus  à 
faire  connaître,  dans  une  proclamation  au 
peuple  de  Paris,  que  la  réunion  des  députés 
avait  nommé  M.  le  duc  d'Orléans  lieutenant 
général  du  ro^'aume. 

«  Dans  trois  jours,  disait-il,  la  Chambre 
sera  en  session  régulière,  conformément  au 
mandat  de  ses  commettants;  c'est  alors  que 
les  représentants  des  collèges  électoraux,  ho- 
norés de  l'assentiment  de  la  France  entière, 
sauront  assurer  à  la  patrie,  préalablement  aux 
formes  secondaires  de  gouvernement,  toutes  les 
garanties  de  liberté,  d'égalité  et  d'ordre  public 
que  réclament  la  nature  souveraine  de  nos 
droits  et  la  ferme  volonté  du  peuple  français. 
En  attendant,  la  nation  sait  que  le  lieutenant 
général  du  royaume,  appelé  par  la  Chambre, 
fut  un  des  jeunes  patriotes  de  89,  un  des  pre- 


370       LES    DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA    FAYF.TTE. 

miers  généraux  qui  firent  triompher  le  dra- 
peau tricolore.  » 

Cette  proclamation,  datée  du  31  juillet, 
n'était  pas  faite  pour  calmer  l'agitation  répu- 
blicaine. C'est  alors  que,  dans  la  salle  des  Pas- 
Perdus  du  Palais  Bourbon,  l'idée  vint  de 
donner  la  sanction  populaire  au  duc  d'Orléans, 
en  lui  faisant  prendre  possession  de  l'Hôtel  de 
Ville. 

Il  était  venu,  le  vendredi  soir  30,  coucher 
au  Palais-Royal;  avec  autant  d'habileté  que 
de  courage,  il  avait  envoyé  complimenter  La 
Fayette  et  lui  avait  fait  annoncer  sa  visite  par 
le  général  Gérard.  La  Chambre,  après  avoir 
voté  d'enthousiasme  le  manifeste  rédigé  par 
M.  Guizot  et  prévenue  de  la  résolution  du 
lieutenant  général,  décida  qu'elle  l'accompa- 
gnerait. Elle  se  mit  en  marche  pour  le  Palais- 
Royal,  M.  Laflitte  en  tête  dans  une  chaise  à 
porteurs.  Après  avoir  écouté  la  lecture  de  la 
proclamation  des  députés,  le  duc  d'Orléans 
embrassa  M.  Laffitte  et  s'avança  avec  lui  sur 
le  balcon  où  de  grandes  acclamations  les  ac- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  EAYETTE.   371 

cueillirent.  Puis  il  monta  à  cheval  et  se  dirigea 
vers  l'Hôtel  de  Ville,  suivi  des  députés.  C'était 
un  coup  de  maître. 

Chateaubriand  a  décrit,  avec  la  verve  bilieuse 
d'un  écrivain  de  génie,  le  singulier  cortège  à 
la  tête  duquel  marchait  le  futur  roi.  Nous 
renvoyons  nos  lecteurs  aux  Mémoires  (routre- 
(ombe.  A  mesure  qu'on  approchait,  l'attitude 
de  la  foule  devenait  plus  hostile  et  le  cri  de  : 
«  Plus  de  Bourbons!  »  dominait  tous  les 
autres  *. 

La  Fayette  reçut  le  prince  au  bas  du  per- 
ron. «  Messieurs,  dit  le  duc  avec  à-propos  en 
montant  l'escalier,  c'est  un  ancien  garde  na- 
tional qui  vient  faire  visite  à  son  ancien  géné- 
ral. »  M.  Viennet  lut  à  haute  voix  le  manifeste 
de  la  Chambre.  Il  fut  froidement  accueilli. 
Le  duc  d'Orléans,  en  pleine  possession  de  lui- 
même,  venait  d'exprimer  sa  ferme  résolution 
de  se  dévouer  au  bonheur  de  la  France,  lors- 
qu'un personnage  oublié,  celui  qui  s'était  fait 

1.   Voir  le  récit  de  La  Fayette.  Mémoire,  t.   VI,  p.  MO. 


372       LES    DERNIKHIÎS   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

appeler  un  instant  le  général  Dubourg,  s'ap- 
procha du  lieutenant  général  :  «  J'aime  à 
croire,  dit-il,  que  vous  ne  manquerez  pas  à 
vos  promesses;  mais  si  vous  y  manquiez,  nous 
saurions  vous  les  faire  tenir.  »  Alors  La 
Fayette,  écartant  l'importun,  tendit  la  main 
au  duc  d'Orléans  et,  lui  remettant  le  drapeau 
tricolore,  l'entraîna,  en  lui  prenant  le  bras, 
vers  une  des  fenêtres.  A  la  vue  du  prince  et 
du  général,  enveloppés  dans  les  plis  du  dra- 
peau, la  foule  enthousiasmée  crie  à  plusieurs 
reprises  :  «  Vive  La  Fayette!  Vive  le  duc 
d'Orléans  1  »  La  partie  était  gagnée.  Le  duc 
d'Orléans  rentrait  au  Palais-Royal  au  milieu 
des  ovations  populaires.  La  Révolution  venait 
de  le  sacrer  roi! 

Avant  de  se  tourner  ainsi  du  côté  du  duc 
d'Orléans,  le  général  avait  obéi  à  des  in- 
fluences puissantes  sur  son  esprit. 

Dans  la  matinée  du  31  juillet,  une  confé- 
rence s'était  établie  chez  lui;  en  présence  de 
ses  amis,  le  général  Mathieu  Dumas  et  Odilon 
Barrot,   la   question   de   l'avènement    du   duc 


LES   DERNIÈRES   ANNEES   DE    LA    FAYETTE.       373 

d'Orléans  y  avait  été  discutée  par  tous  les 
côtés.  Une  circonstance  fortuite  ou  préparée 
acheva  de  fixer  l'indécision  de  La  Fayette; 
M.  Rives,  ministre  des  Etats-Unis,  étant  venu 
le  visiter  à  l'Hôtel  de  Ville  :  «  Que  vont  dire, 
s'écria  La  Fayette  en  s'avançant  vers  lui,  que 
vont  dire  nos  amis  des  États-Unis,  s'ils  ap- 
prennent que  nous  avons  proclamé  la  ré- 
publique? —  Ils  diront,  répondit  froidement 
M.  Rives,  que  quarante  ans  d'expérience  ont 
été  perdus  pour  les  Français.  »  Cette  condam- 
nation, prononcée  par  le  ministre  d'une  puis- 
sance républicaine,  fit  une  profonde  impres- 
sion sur  le  général  K 

Il  raconte  qu'entouré  d'une  jeunesse  ar- 
dente et  «  se  sentant  chargé  du  sort  futur  de 
patrie  »,  il  ne  tarda  pas  à  rendre  au  duc 
d'Orléans  sa  visite;  son  but  était  d'obtenir  de 
lui  une  explication.  Cette  conversation  est  ce 
qu'on  a  appelé  le  programme  de  l'Hôtel  de 
Ville.  Le  récit  de  La  Fayette  met  fin  à  toutes 

1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  VI,  \^.  411. 


374       LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE. 

les  versions  et  ne  modifie  pas  le  caractère  de 
la  révolution  de  Juillet.  «  Vous  savez,  dit-il 
au  prince  en  l'abordant,  que  je  suis  républi- 
cain et  que  je  regarde  la  constitution  des 
États-Unis  cortime  la  plus  parfaite  qui  ait 
existé.  —  Je  pense  comme  vous,  répondit  le 
duc  d'Orléans;  il  est  impossible  d'avoir  passé 
deux  ans  en  Amérique  et  de  n'être  pas  de  cet 
avis;  mais  croyez-vous,  dans  la  situation  de  la 
France  et  d'après  l'opinion  générale,  qu'il  nous 
convienne  de  l'adopter?  —  Non,  répliqua  La 
Fayette,  ce  qu'il  faut  aujourd'hui  au  peuple 
français,  c'est  un  trône  populaire,  entouré 
d'institutions  républicaines,  tout  à  fait  républi- 
caines. —  C'est  bien  ainsi  que  je  l'entends,  » 
reprit  le  duc  d'Orléans. 

En  retournant  à  l'Hôtel  de  Ville,  le  général 
s'empressa  de  rendre  compte  de  cette  conver- 
sation à  ceux  qui  l'entouraient.  Ceux-ci  s'occu- 
pèrent alors,  avec  son  concours,  de  mettre  par 
écrit  les  garanties  constitutionnelles  qu'il  fallait 
obtenir  des  députés.  La  Fayette  aurait  voulu 
que  le  lieutenant  général  ne  fût  investi  que  de 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   373 

fonctions  provisoires,  et  que  les  assemblées 
primaires  fussent  réunies  pour  nommer  une 
Assemblée  constituante,  mais  il  comprit  bientôt 
qu'il  ne  pouvait  réaliser  ses  vœux,  sans  rompre 
en  visière  non  seulement  avec  la  Chambre, 
mais  avec  l'immense  majorité  de  la  nation 
«  qui  était  pressée  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir  ». 
Il  y  renonça  donc,  en  se  contentant  d'obtenir 
le  plus  de  liberté  qu'il  était  possible. 

Il  était  vraiment  le  maître,  ayant  toute  la 
force  armée  entre  les  mains.  Il  n'en  abusa 
pas. 

Pendant  que  son  quartier  général  prenait 
tous  les  soins  pour  rallier  l'armée  autour  du 
drapeau  tricolore,  la  garde  royale  se  portait 
sur  Rambouillet,  où  Charles  X  paraissait 
décidé  à  se  maintenir.  Les  commissaires  qui 
lui  avaient  été  envoyés,  au  lieu  de  le  trouver 
résigné  à  s'éloigner  de  France,  furent  étonnés 
du  congé  qui  leur  fut  donné.  Ils  repartirent 
immédiatement  pour  Paris  où  ils  arrivèrent  le 
3  août  de  grand  matin  ;  après  les  avoir  enten- 
dus, La  Fayette  donna  l'ordre  de  faire  prendre 


370        LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

les  armes  à  cinq  cents  hommes  par  légion.  En 
quelques  heures,  quinze  ou  vingt  mille 
hommes  presque  tous  adolescents,  fiévreux 
encore  des  luttes  des  trois  journées,  s'enrô- 
lèrent, s'armèrent,  et  se  jetant,  pour  courir 
plus  vite  à  la  poursuite  de  la  royauté,  dans 
les  voitures  de  luxe  ou  de  trafic  de  la  capitale, 
s'élancèrent  sur  la  route  de  Rambouillet.  Le 
général  Pajol,  avec  le  colonel  Jacqueminot 
pour  chef  d'état-major  et  George  La  Fayette 
pour  aide  de  camp,  commandait  en  chef  cette 
multitude  plus  semblable  à  «  une  émeute 
ambulante  qu'à  une  armée  ». 

Le  mouvement  de  Paris  était  irrésistible, 
non  pas,  par  la  force  de  ceux  qui  y  prenaient 
part,  mais  par  la  faiblesse  de  ceux  qui  pou- 
vaient l'arrêter.  Le  seul  parti  à  prendre  était 
de  se  retirer;  et  Charles  X,  en  écoutant  l'avis 
du  maréchal  Marmont  et  d'Odilon  Barrot,  un 
des  commissaires,  cédait  à  la  nécessité. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   377 


II 


Pendant  qu'une  monarchie  s'écroulait  à 
Rambouillet,  il  s'en  élevait  une  autre  à  Paris. 
La  proposition  Bérard  demandait  à  la  Chambre 
de  proclamer  immédiatement  roi  des  Fran- 
çais, le  duc  d'Orléans,  sous  la  foi  de  l'exécu- 
tion de  certaines  conditions  qu'elle  énumérait. 
Le  duc  de  Broglie,  MM.  Guizot  et  Casimir 
Périer  avaient  été  chargés  de  reviser  cette  pro- 
position et  de  la  convertir  en  un  nouvel  acte 
constitutionnel*.  Pendant  la  nuit  du  7  août, 
le  duc  d'Orléans  envoya  à  La  Fayette  le  duc 
de  Broglie  et  Casimir  Périer,  afin  de  négocier 
le  plan  de  réforme  de  la  Charte.  La  discussion 
dura  cinq  grandes  heures;  les  envoyés  sortirent 
fort  inquiets  sur  les  dispositions  de  leur  inter- 
locuteur, particulièrement  en  ce  qui  concernait 
la  Chambre  des  pairs, 

1.  Souvenirs  du  duc  de  Broglie. 


378   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

Tout  annonçait  que  si  la  Chambre  des  dé- 
putés ne  se  hâtait  pas,  chaque  jour  rendrait 
son  œuvre  plus  difficile.  Depuis  qu'elle  était 
en  session  régulière,  les  délibérations  s'accom- 
plissaient au  milieu  d'un  tumulte  extérieur 
qu'on  dissipait  avec  peine.  Le  7  août,  des  cris 
menaçants  se  firent  entendre  ;  on  agita  si  la 
séance  ne  serait  pas  suspendue.  La  Fayette 
descendit  sur  le  quai  et  se  présenta  aux  pertur- 
bateurs :  «  Si  la  liberté  de  la  Chambre  est 
violée,  dit-il,  le  déshonneur  en  retombera  sur 
moi,  qui  suis  chargé  du  maintien  de  l'ordre 
public.  Je  mets  donc  mon  honneur  dans  vos 
mains,  et  je  compte  assez  sur  votre  amitié 
pour  être  sûr  que  vous  vous  retirerez  paisi- 
blement. » 

Ces  paroles  habiles  et  cordiales  produisirent 
un  prompt  effet  ;  les  agitateurs  se  dispersèrent 
au  cri  de  :  «  Vive  La  Fayette  !  » 

«  Ne  gâtons  pas,  écrivait-il  à  un  ami,  cette 
belle  Révolution  ;  quant   à  moi,  je  crois  mon 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE.        379 

honneur  engagé  à  protéger  les  délibérations  de 
la  Chambre;  j'y  mettrai  ma  vie,  s'il  le  faut.  » 

Il  n'intervint  qu'une  seule  fois  à  la  tribune, 
dans  la  discussion  de  la  Charte.  La  question 
grave,  celle  qui  préoccupait  tous  les  esprits, 
était  celle  de  la  pairie.  Dans  cette  séance  du  7, 
La  Fayette  se  prononça  avec  énergie  contre 
l'hérédité.  Il  disait  :  «  Lorsque  je  viens  énon- 
cer une  opinion  contestée  par  beaucoup  d'amis 
de  la  liberté,  on  ne  me  soupçonnera  pas  d'être 
entraîné  par  un  sentiment  d'effervescence  ou 
de  courtiser  une  popularité  que  je  ne  préfé- 
rerai jamais  à  mes  devoirs.  Les  sentiments 
républicains  que  j'ai  manifestés,  dans  tous  les 
temps  et  devant  tous  les  pouvoirs,  ne  m'ont 
pas  empêché  d'être  le  défenseur  dévoué  d'un 
trône  constitutionnel.  C'est  ainsi,  messieurs, 
que  dans  la  crise  actuelle,  il  nous  a  paru  con- 
venable d'élever  un  autre  trône  national  et 
je  dois  dire  que  mon  vœu  pour  le  prince  dont 
le  choix  vous  occupe,  s'est  fortifié  lorsque  je 
l'ai  connu  davantage;  mais  je  différerai  avec 


380       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    FAYETTE. 

beaucoup  d'entre  vous  sur  la  question  de  la 
pairie  héréditaire.  Disciple  de  l'école  améri- 
caine, j'ai  toujours  pensé  que  le  Corps  législatif 
devait  être  divisé  en  deux  Chambres,  avec  des 
différences  d'organisation.  Cependant,  je  n'ai 
jamais  compris  qu'on  pût  avoir  des  législateurs 
et  des  juges  héréditaires.  L'aristocratie  est  un 
mauvais  ingrédient  dans  les  institutions  poli- 
tiques. »  C'était,  malgré  les  réserves  sur  un 
point  constitutionnel  qui  fut  débattu  plus 
tard,  c'était  la  ratification  du  choix  de  Louis- 
Phili[)pe,  faite  du  haut  de  la  tribune,  par  le 
chef  de  la  Révolution. 

Aussi,  lorsqu'après  le  vote  de  la  proposition 
Bérard,  tous  les  députés  se  rendirent  au  Pa- 
lais-Ro3^al  pour  lire  la  délibération  au  duc 
d'Orléans,  et  que  le  prince,  appelé  par  les 
acclamations  du  peuple,  parut  sur  le  balcon, 
il  était  accompagné  de  La  Faj'^ette  qu'il  em- 
brassa. Le  général  était  profondément  ému  : 
«  Voilà,  s'écria-t-il,  le  roi  qu'il  nous  fallait. 
Voilà  ce  que  nous  avons  pu  faire  de  plus  répu- 
blicain. » 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   381 

Il  a  nié  avoir  prononcé  le  célèbre  mot  : 
«  C'est  la  meilleure  des  républiques.  »  Dans  une 
lettre  adressée,  en  1834,  au  général  Bernard 
et  qui  fut  publiée  dans  les  journaux  améri- 
cains, La  Fayette  crut  devoir  rétablir  le  vrai 
texte  de  sa  déclaration. 

Il  ne  restait  plus  qu'à  régler  la  question  de 
savoir  sous  quel  nom  le  duc  d'Orléans  serait 
appelé  à  régner.  Ceux  qui  voulaient  rattacher 
le  trône  nouveau  au  trône  ancien,  demandaient 
qu'il  portât  le  nom  de  Philippe  VII.  C'était 
l'avis  de  M.  Guizot,  de  M.  de  Broglie;  mais 
cette  idée,  vivement  combattue  par  La  Fayette, 
ne  fut  pas  davantage  acceptée  par  le  duc 
d'Orléans,  «  You  see  you  hâve  carried  thepoint^  », 
écrivait-il  au  général,  et  il  prit  le  nom  de 
Louis-Philippe  1*^'". 

Le  9  août,  la  séance  royale  eut  lieu.  C'était 
la  première  fois  en  France  qu'un  roi  élu 
prêtait  serment  à  la  nation,  au  lieu  de  le 
recevoir. 

1.   a  \'uus  voyez  que  vous  avez  frappé  j uste .  » 


382       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE. 

La  Fayette,  dans  sa  Correspondance^,  s'est  à.  plu- 
sieurs reprises  expliqué  sur  ce  fait  important. 

«  Nous  avons  demandé  une  république  royale  ; 
nous  l'aurons,  j'espère;  les  améliorations  seront 
successives.  Le  choix  du  roi  est  bon  ;  je  le 
pensais,  je  le  pense  encore  plus  depuis  que  je 
le  connais,  lui  et  sa  famille.  J'ai  fait  ce  que 
ma  conscience  me  dictait,  et  si  je  me  suis 
trompé,  c'était  de  bonne  foi... 

ï>  Notre  parti  républicain,  maître  du  terrain, 
pouvait  faire  prévaloir  ses  opinions;  nous  avons 
pensé  qu'il  valait  mieux  réunir  tous  les  Fran- 
çais sous  le  régime  d'un  trône  constitutionnel, 
mais  bien  libre  et  populaire.  Le  choix  du 
prince  était  indiqué  par  des  circonstances  di- 
verses; il  n'aurait  pas  eu  ma  voix,  si  j'avais 
douté  de  son  honnêteté  et  de  son  patriotisme.» 

Et  deux  mois  après,  26  novembre,  répondant 
à  une  lettre  du  comte  de  Survilliers,    Joseph 


1.  Pages    422  et    468,  t.  VI.   Lettres  du  12  août  et  du  26 
novembre. 


LES    DERMÈKES   ANNEES   DE    LA    FAYETTE.        383 

Bonaparte,   réfugié  en   Amérique,    La  Fayette 
lui  disait  : 

«  ...  Un  trône  populaire,  au  nom  de  la 
souveraineté  nationale,  entouré  d'institutions 
républicaines,  voilà  ce  que  nous  avons  cru 
pouvoir  faire...  Je  connaissais  à  peine  le  duc 
d'Orléans  ;  de  vives  inimitiés  avaient  existé 
entre  son  père  et  moi.  Quelques  rapports  de 
parenté*  et  de  bons  procédés  ne  m'avaient 
pas  même  conduit  jusqu'à  l'entrée  du  Palais- 
Royal  ;  et  néanmoins,  je  savais,  comme  tout  le 
monde,  qu'il  y  avait  dans  cette  famille  des 
vertus  domestiques,  des  goûts  simples,  peu 
d'ambition,  et  un  sentiment  français  auquel 
l'empereur  lui-même  avait  rendu  justice...  Je 
me  rappelai  le  jeune  républicain  de  89,  le 
soldat  de  Valmy  et  de  Jemmapes,  le  profes- 
seur de  Suisse  et  le  voyageur  aux  États-Unis... 
Je  dois  dire  aujourd'hui,  qu'après  quatre  mois 
d'intime  connaissance,  des  sentiments  de  con- 
fiance,  d'amitié  et    de  cause    commune   sont 

1 .  Par  les  Noailles. 


384       LES   D  E  R  M  È  R  E  s   ANNÉES    DE   LA    FAYETTE. 

venus  se  joindre  à  mes  considérations  primi- 
tives. Quant  à  l'assentiment  général,  ce  ne  sont 
pas  seulement  les  Chambres  et  la  population 
de  Paris,  quatre-vingt  mille  gardes  nationaux 
et  trois  cent  mille  spectateurs  au  Champ  de 
Mars,  ce  sont  toutes  les  dépulations  des  villes 
et  villages  de  France  que  mes  fonctions  me 
mettent  à  portée  de  recevoir  en  détail,  en  un 
mot,  un  faisceau  d'adhésions  non  provoquées 
et  indubitables  qui  nous  confirment  de  plus  en 
plus  que  ce  que  nous  avons  fait  est  conforme 
à  la  volonté  actuelle  d'une  très  grande  majo- 
rité du  peuple  français...  Je  n'ai  rien  voulu 
vous  taire  de  ce  que  j'ai  fait  en  pleine  liberté 
d'esprit  et  de  volonté,  aimant  mieux  mériter 
par  ma  franchise  la  conservation  de  votre  amitié 
que  la  trahir  par  une  apologie  moins  sincère.  » 

Les  premières  semaines  furent  tout  à  la  lune 
de  miel  entre  le  général  et  le  nouveau  gouver- 
nement. 

Dès  le  2  août,  avant  que  les  Chambres  se 
fussent  réunies,  La  Fayette  avait  reçu  en  fait 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        385 

le  commandement  en  chef  de  toutes  les  gardes 
nationales  de  France,  ce  qui  faisait  dire  à 
M.  Metternich  :  «  Il  y  a  deux  nobles  entêtés 
dont  nous  devons  également  nous  méfier,  bien 
qu'ils  soient  gens  d'honneur  et  nobles  gentils- 
hommes, le  roi  Charles  X  et  le  marquis  de 
La  Fayette;  vos  journées  de  Juillet  ont  abattu 
la  folle  dictature  du  vieux  roi  ;  il  vous  faudra 
bientôt  attaquer  la  royauté  de  M.  de  La  Fayette; 
il  y  faudra  d'autres  journées,  et  c'est  alors 
seulement  que  le  prince  lieutenant  général  sera 
vraiment  roi  de  France.  » 

Ces  fonctions  de  commandant  général,  dont 
les  rapports  avec  la  royauté  et  les  ministres 
n'avaient  pas  été  réglés,  avaient,  en  effet,  des  in- 
convénients autant  que  des  dangers.  La  Fayette 
les  avait  signalés  lui-même  dans  une  note  que 
publie  M.  Guizot  dans  ses  3Iémoires^.  Le  con- 
flit avec  le  ministre  de  l'intérieur  y  était 
annoncé;  M.  Guizot  qui  avait  alors  ce  porte- 
feuille, crut  bien  faire,  en  présentant  le  18  août 


1.  Mémoires  de  M.  Guizot,  t.  II,  p.  59  et  suivantes. 

35 


386       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   I.  A    FAYETTE. 

à  la  signature  du  roi  une  ordonnance  qui 
régularisait  la  position  de  La  Fayette,  avec 
cette  restriction  :  «  En  attendant  la  promul- 
gation de  la  loi  sur  l'organisation  des  gardes 
nationales.  »  Cette  réserve  était  la  seule  marque 
de  résistance. 

La  Fayette  écrivit  au  ministre  : 

«  Le  hasard  a  fait,  mon  cher  ami,  que  je 
n'ai  pas  lu  hier  le  Moniteur.  Ce  n'est  que  le 
soir  que  j'ai  reçu  votre  lettre  officielle,  ce  qui 
m'a  fait  manquer  à  deux  devoirs  :  présenter 
mes  respects  au  roi  et  aller  chez  vous,  ce  que 
je  réparerai  aujourd'hui;  j'ai  aussi  à  deman- 
der au  roi  et  à  son  ministre  la  permission  de 
leur  désigner  le  général  Dumas,  comme  major 
général  des  gardes  nationales  de  France.  Au 
reste,  c'était  chose  convenue  d'avance,  comme 
vous  le  savez;  je  vois  avec  grand  plaisir  que 
vous  pressez  l'organisation  définitive  et  je 
suis  charmé  de  votre  bonne  pensée  pour  le 
choix   du  secrétaire  de  la  commission. 

»  Mille  amitiés.  » 


LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.   387 

Cette  position  étant  prise  des  deux  parts 
avec  autant  de  convenance  que  de  franchise, 
il  n'y  eut  entre  M.  Guizot  et  La  Fayette  au- 
cun embarras.  Le  29  août,  le  roi,  entouré  de 
toute  sa  famille  et  d'un  brillant  cortège,  passa 
au  Champ  de  Mars  une  revue  solennelle  de 
toute  la  garde  nationale,  commandée  par  La 
Fayette,  et  distribua  aux  bataillons  leurs  dra- 
peaux. La  lettre  de  félicitation  de  Louis-Phi- 
lippe au  général  était  pleine  du  souffle  de  la 
Révolution  française. 

«  Témoin  de  la  Fédération  de  1790,  dans 
ce  même  Champ  de  Mars,  témoin  aussi  de  ce 
grand  élan  de  1792,  lorsque  je  vis  arriver  à 
notre  armée  de  Champagne  quarante-huit  ba- 
taillons que  la  ville  de  Paris  avait  mis  sur 
pied  en  trois  jours  et  qui  contribuèrent  si  émi- 
nemment à  repousser  l'invasion  que  nous 
eûmes  le  bonheur  d'arrêter  à  Valmy,  je  puis 
faire  la  comparaison;  et  c'est  avec  transport 
que  je  vous  dis  que  ce  que  je  viens  de  voir 
est  bien  supérieur  à  ce  qu'alors  j'ai  trouvé  si 


388   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

beau  et  que  nos  ennemis  trouvèrent  si  redou- 
table. » 

Ce  langage,  ces  sentiments  donnaient  à  la 
nouvelle  royauté  sa  signification,  justifiaient 
le  choix  fait  par  la  nation  et  touchaient  pro- 
fondément La  Fayette.  Il  se  croyait  rajeuni  et 
revenu  aux  premiers  mois  de  la  Constituante; 
il  présentait  à  Louis-Philippe  les  condamnés 
pour  cause  politique,  puis  les  électeurs  survi- 
vants de  l'assemblée  de  l'Hôtel  de  Ville  en 
1789.  Le  roi  se  prêtait  de  bonne  grâce  aux 
exigences  du  général.  Le  jeune  héritier  du 
trône  s'enrôlait  dans  l'artillerie  de  la  garde 
nationale  et  La  Fayette,  dans  un  aimable 
ordre  du  jour,  présentait  le  prince  aux  légions. 

Le  courage  du  commandant  en  chef  allait 
encore  une  fois  être  mis  à  une  décisive  épreuve. 
Pendant  que  le  gouvernement  cheminait  pas 
à  pas  et  d'écueils  en  écueils,  on  apprit  que 
plusieurs  des  anciens  ministres  fugitifs  avaient 
été  saisis  et  mis  sous  bonne  garde,  M.  de  Po- 
lignac  à  Granville  au  moment  où  il  s'embar- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   389 

quait,  MM.  Peyronnet,  Chantelauze  et  Guernon- 
Ranville,  dans  les  environs  de  Tours;  les 
prisonniers  furent  transférés  à  Vincennes  et 
confiés  à  la  garde  du  général  Daumesnil. 

Au  milieu  de  Teffervescence  de  la  popula- 
tion de  Paris,  qui  n'avait  pas  repris  ses  habi- 
tudes de  travail,  c'était  une  grosse  affaire.  Les 
18  et  19  octobre,  des  rassemblements  s'étaient 
portés  sur  Vincennes  et  le  Palais-Royal  encore 
habité  par  le  roi  et  demandaient  la  tête  des 
ministres  de  Charles  X.  Le  lendemain,  Louis- 
Philippe  descendit  dans  la  cour  du  Palais- 
Royal,  accompagné  de  La  Fayette  et  du  général 
Gérard,  ministre  de  la  guerre;  et  faisant 
rassembler  les  gardes  nationaux  autour  de  lui, 
il  les  remercia  du  zèle  et  du  bon  esprit,  avec 
lesquels  ils  avaient  réprimé  les  tentatives 
d'agitation.  «  Ce  que  je  veux,  dit-il,  c'est  que 
l'ordre  public  cesse  d'être  troublé  par  les 
ennemis  de  la  liberté  réelle  et  des  institutions 
que  la  France  a  conquises  et  qui  seules  peu- 
vent nous  préserver  de  l'anarchie.  » 

La  Fayette  applaudit  à  ces  sages  et  énergi- 


390       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

ques  paroles  et  dans  un  ordre  du  jour,  qui  lui 
valut  une  lettre  élogieuse  du  roi,  il  rappela 
que  les  ennemis  de  la  liberté  «  comme  dans 
les  premières  années  de  la  Révolution,  vou- 
draient la  voir  déconsidérée  par  l'anarchie, 
souillée  par  le  crime.  Ce  n'est  pas  ainsi,  ajou- 
tait-il, qu'on  pourrait  consolider  ce  que  nous 
avons  gagné  dans  la  grande  semaine  ».     , 

L'ébranlement  des  esprits  devint  tel,  dans 
les  trois  derniers  jours  du  procès  des  ministres, 
que  le  roi  tint  sur  pied  la  garde  nationale 
tout  entière,  La  Fayette  en  prit  le  comman- 
dement effectif.  Ses  qualités  de  générosité  et 
de  courage  civil  allaient  se  montrer  dans  cette 
cause,  où  l'humanité  était  en  jeu. 

Le  10  décembre  1830  était  le  jour  fixé  pour 
la  translation  des  accusés  de  Vincennes  à  Paris. 
La  Fayette  régla  toutes  les  dispositions  qu'exi- 
geait cette  première  épreuve;  la  crise  du 
procès  des  ministres  dura  sept  jours;  les 
rassemblements  qui  se  formaient,  dès  le 
matin,  aux  portes  du  Luxembourg,  allaient 
grossissant   en   nombre,  en  tumulte,   en  me- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       391 

naces,  durant  le  cours  de  la  séance.  M.  le  duc 
de  Broglie,  dans  ses  intéressants  Souvenirs^, 
fait  remarquer  que  si  la  garde  nationale  n'avait 
point  partagé  à  certains  degrés  les  sentiments 
de  la  foule,  peut-être  en  aurait-elle  eu  raison 
sans  trop  de  résistance;  mais  on  pouvait 
craindre  qu'au  lieu  de  marcher  résolument 
contre  l'émeute,  elle  ne  lui  prêtât  main-forte 
dans  l'occasion.  La  Fayette  était,  par  caractère, 
plus  enclin  à  employer  la  persuasion  que  la 
force,  vis-à-vis  des  masses  populaires.  Il  faisait 
appeler,  tour  à  tour,  les  chefs  des  divers 
groupes  révolutionnaires,  étudiants,  ouvriers 
ou  autres.  <£  Il  s'épuisait  à  les  férorer  au  nom 
de  l'humanité  et  du  respect  de  la  justice, 
entrant  plus  ou  moins  dans  leurs  méconten- 
tements, quant  à  la  marche  des  affaires.  »  Il 
déplorait  avec  eux  les  tergiversations  du  roi, 
la  timidité  des  conseillers,  et  donnait  à  enten- 
dre que  la  crise  une  fois  passée,  tout  allait 
marcher  à  pleines  voiles.  De  ces  espérances  à 

1.  T.  IV. 


392   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

des  promesses,  et  des  promesses  à  un  engage- 
ment positif,  la  pente  était  glissante. 

Cependant  Louis-Philippe,  avec  son  affabilité 
ordinaire,  avait,  dans  une  lettre  publique, 
rendu  complète  justice  à  La  Fayette'.  Grâce 
à  son  ferme  dévouement,  grâce  surtout  à  l'au- 
dacieuse habileté  du  jeune  ministre  de  l'inté- 
rieur, M.  de  Montalivet,  la  tête  des  prisonniers 
avait  été  respectée;  aucune  goutte  de  sang 
n'avait  souillé  la  capitale;  mais  si  les  captifs 
étaient  délivrés,  La  Fayette  ne  l'était  pas. 

Le  24  décembre  1830,  il  disait  dans  un  ordre 
du  jour  : 

«  L'époque  critique,  rendez-vous  annoncé 
de  tous  les  projets  de  désordre,  est  heureuse- 
ment traversée.  La  Révolution  est  sortie  pure 
de  cette  nouvelle  épreuve.  Force  est  restée  à  la 
loi,  protection  aux  accusés  quels  qu'ils  fussent, 
respect  au  jugement...  Des  acclamations  d'a- 
mour ont  répondu  aux  remerciements  person- 

1.  Correspondance,  t.  VI,  p.  '195. 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    L.V   FAYETTE.        393 

nels  du  roi;  la  capitale,  dont  la  sécurité  a  été 
garantie  avec  une  sage  fermeté,  est  contente 
de  nous;  il  en  sera  de  môme  dans  toute  la 
France;  les  affaires,  comme  notre  service,  re- 
prennent leur  cours  ordinaire  ;  l'industrie  va 
se  ranimer.  Tout  a  été  fait  pour  V ordre  public; 
notre  récompense  est  cT espérer  que  tout  va  être  fait 
pour  la  liberté.  » 

Le  Moniteur,  en  publiant  cet  ordre  du  jour, 
déclarait,  au  nom  du  gouvernement,  qu'il  n'a- 
vait été  fait  aucune  promesse.  En  vain,  le  pré- 
sident du  conseil,  M.  Laffitte,  confirmait  à  la 
Chambre  des  députés  la  note  du  Moniteur  et  es- 
sayait en  même  temps  de  donner  satisfaction 
aux  jeunes  gens  des  écoles,  en  faisant  voter 
pour  eux  les  mêmes  remerciements  que  pour 
la  garde  nationale,  les  étudiants  repoussaient, 
avec  un  arrogant  dédain,  ces  remerciements. 
C'était  de  La  Fayette  et  de  ses  amis  politiques 
qu'ils  attendaient  une  satisfaction  et  l'accom- 
plissement des  engagements  pris. 

Au  moment  où  éclataient  ces  nouveaux  tu- 


394   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

multes,  le  projet  de  loi  sur  l'organisation 
des  gardes  nationales  était  en  délibération  au 
Palais  Bourbon;  on  prêtait  à  La  Fayette  des 
propos  comminatoires.  Il  aurait  annoncé  que  le 
ministère  allait  être  modifié  dans  le  sens  de 
Dupont  de  TEure,  la  Chambre  des  pairs  rem- 
placée par  un  Sénat  électif,  la  Chambre  des 
députés  dissoute  et  le  droit  électoral  accordé  à 
tous  les  citoyens  imposés.  Tous  ces  propos 
entretenaient,  pendant  la  discussion  de  la  loi, 
une  grande  agitation.  La  situation  de  La 
Faj^ette  était  mise  en  question.  Les  noms  de 
maire  du  palais,  de  mylord  protecteur  couraient 
de  banc  en  banc. 

Ce  mécontentement  ne  tarda  pas  à  porter 
ses  fruits. 

L'ordonnance  du  16  août  1830  n'avait 
nommé  le  commandant  général  des  gardes  na- 
tionales qu'en  attendant  la  promulgation  de 
la  loi  organique.  Un  article,  proposé  par  la 
commission  de  la  Chambre,  interdisait,  même 
pour  un  seul  département  ou  arrondissement, 
tout  commandement    central    et  rendait  aux 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   393 

gardes  nationales  leur  caractère  municipal  en 
les  replaçant  sous  l'autorité  du  ministre  de 
l'intérieur. 

Après  un  long  débat  et  malgré  les  efforts 
de  quelques  députés  pour  qu'une  disposition 
temporaire  mît  La  Fayette  en  dehors  de  la 
loi,  la  Chambre  adopta  l'article,  et  les  fonc- 
tions de  commandant  général  se  trouvèrent 
légalement  supprimées.  La  Fayette  avait  autant 
de  finesse  que  de  fierté  :  ainsi  congédié  au 
nom  des  principes  constitutionnels,  il  envoya 
à  Louis-Philippe  sa  démission  ^ 

Le  roi  redoutait  l'apparence  d'un  tort  en- 
vers un  homme  aussi  considérable  et  qui 
venait  de  lui  rendre  un  grand  service.  Il  lui 
écrivit  et  le  vit  au  Palais-Royal.  La  Fayette 
n'a  pas  laissé  de  notes  sur  sa  conversation 
avec  Louis-Philippe;  cependant,  on  trouve 
dans  une  lettre  du  12  juillet  1832  ^  adres- 
sée à  l'un  de  ses  collègues,  le  passage  suivant  : 

1.  Histoire  et  Mémoires  de  M.  le  comte  de  Ségnr,   t.  VI, 
p.  370  et  suiv. 

2.  Correspondance,  t.  VI,  p.  684. 


396       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

<i  Le  roi  ne  m'a  aucune  obligation;  je  n'a- 
vais ni  engagement  ni  liaison  avec  lui.  L'ami- 
tié que  j'ai  éprouvée  depuis  pour  lui  et  sa 
famille  est  postérieure  au  parti  que  j'ai  pris 
en  juillet  et  août  1830,  uniquement  parce  que 
j'y  vis  la  combinaison  la  plus  favorable  aux 
intérêts  de  la  liberté  et  de  la  patrie...  Lorsque, 
immédiatement  après  avoir  dépassé  le  seul  dan 
ger  sérieux  pour  l'ordre  public,  les  puissances 
étrangères,  la  Chambre  et  la  cour  se  hâtèrent 
de  satisfaire  à  leur  impatience  d'être  débar- 
rassées de  moi,  je  dis  au  roi  que  j'y  voyais  une 
occasion  de  me  retirer  sans  nous  brouiller.  » 

Les  détails  de  cette  brouille  nous  sont  don- 
nés par  le  parent  de  La  Fayette,  le  comte  de 
Ségur.  Au  premier  moment,  croyant  à  un 
malentendu,  il  était  accouru  chez  La  Fayette, 
le  pressant  de  reprendre  sa  démission  : 

«  Non,  non,  mon  cher  cousin,  lui  avait-il 
répondu,  je  connais  ma  position  ;  il  est  temps 
que  je  me  retire.  Je  pèse,  je  le  sais,  comme  un 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   397 

cauchemar  sur  le  Palais-Royal,  non  pas  sur  le 
roi  et  sur  sa  famille  qui  m'aiment,  qui  sont  les 
meilleures  gens  du  monde  et  que  j'aime  ten- 
drement, mais  sur  leurs  entours.  N'ai-je  pas 
entendu  Viennet  s'écrier  devant  le  roi,  en  me 
voyant  entrer  :  «  Voilà  le  maire  du  palais!  » 
Le  roi  lui-même,  est-ce  sans  intention  qu'il 
me  lit  des  journaux  venus  d'Amérique  où  je 
suis  dépeint,  montrant  à  l'Europe  mon  manne- 
quin de  roi  républicain  pour  la  séduire?  Nous 
en  avons  ri,  mais  comment?  Sans  doute,  j'ai 
été  utile  à  son  avènement;  mais  si  je  lui  ai 
sacrifié  quelques-unes  de  mes  convictions,  ce 
n'a  été  que  sur  la  foi  du  programme  de  l'Hô- 
tel de  Ville;  j'annonçai  là  un  roi  s'appuyant 
sur  des  institutions  républicaines!  Or,  cette 
déclaration  qu'on  semble  oublier,  j'y  tiens 
beaucoup  1  Et  voilà  ce  qu'à  la  cour  on  ne  me 
pardonne  pas.  Ne  sais-je  pas  qu'on  va  jusqu'à 
m'accuser  d'avoir  ménagé  la  dernière  émeute, 
celle  qui  demandait  la  tête  des  ministres  de 
Charles  X,  et  d'en  avoir  grossi  le  danger  aux 
yeux  du  roi  !  Car,  aujourd'hui  que  le  danger 


398       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

est  passé,  on  s'efforce  de  ne  plus  y  croire. 
Laffitte  lui-même  prétend  que  le  roi  n'en  a 
point  éprouvé  un  moment  d'inquiétude;  ce  qui 
est  faux,  puisqu'il  m'en  faisait  demander  des 
nouvelles  cent  fois  par  heure  !  De  tout  cela,  la 
conclusion  est  que  je  deviens  gênant;  j'en 
prends  mon  parti;  je  garderai  à  la  famille 
royale  la  même  amitié,  mais  je  n'ai  qu'une 
parole  et  je  ne  puis  changer  mes  convictions. 
Quant  à  la  garde  nationale  de  Paris,  comme 
on  veut  que  je  reste  le  chef,  j'en  comprends 
le  motif,  mais  il  ne  convient  pas  que  je  m'y 
soumette.  Et,  tenez,  jugez-en  vous-même  I  Sup- 
posez qu'on  offre  au  maréchal  Soult  une  posi- 
tion pareille  à  celle  qu'on  prétend  me  faire, 
croyez-vous  qu'il  se  réduirait  à  rester  à  la  tête 
de  l'une  des  divisions  d'une  armée,  dont  on  lui 
aurait  ôté  le  commandement  en  chef.  >■> 

C'était  peu  connaître  l'inflexibilité  calme  et 
l'opiniâtreté  douce  et  polie  de  La  Fayette  que 
d'espérer  ébranler  sa  résolution.  Il  sentait 
d'ailleurs  sa  situation  devenir  embarrassante 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   399 

vis-à-vis  de  ses  anciens  amis  de  l'Hôtel  de 
Ville,  et  il  voulait  sortir  de  cette  situation 
avec  éclat.  Laffîtte  et  Montalivet  l'avaient  sup- 
plié pendant  deux  heures,  mais  LafTitte,  avec 
sa  légèreté  habituelle,  était  parti  sans  attendre 
la  réplique  du  général,  alléguant  d'ailleurs  qu'il 
avait  du  monde  à  dîner.  Son  jeune  collègue, 
le  ministre  de  l'intérieur,  l'avait  suivi,  fort 
embarrassé  sans  doute,  mais  très  décidé,  dans 
une  circonstance  aussi  critique,  à  ne  pas  se 
contenter  d'à  peu  près.  Responsable  de  l'ordre 
public,  il  revint  seul  chez  La  Fayette  et  lui 
renouvela  l'offre  de  présenter  des  lois  électo- 
rales et  communales  conformes  à  ses  opinions. 
«  Comment  Laffîtte,  répliqua  le  général,  a-t-il 
pu  croire  que  cela  pourrait  suffire?  Il  faut  à 
la  liberté  d'autres  garanties  et,  d'abord,  un 
changement  de  ministère!  —  Moi  compris,  » 
sans  doute,  dit  Montalivet  en  souriant.  La 
réponse  affirmative  de  La  Faj'^ette  fut  d'une 
loyauté  si  parfaite  et  en  même  temps  si  accorte, 
que  le  ministre  fut  tenté  de  la  croire  un  com- 
pliment. «  Mais  ce  n'est  pas  tout,  reprit  le  gé- 


■400       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

néral,  je  voudrais  qu'un  message  du  roi  à  la 
Chambre  lui  annonçât,  dans  un  franc  exposé 
de  motifs,  qu'il  la  dissout,  pour  en  appeler  une 
autre  avec  l'unique  mission  de  faire  une  loi 
électorale,  d'après  laquelle  une  Chambre  défi- 
nitive serait  convoquée.  Quant  à  la  Chambre  des 
pairs,  est-ce  là  une  de  ces  institutions  républi- 
caines dont  le  trône  de  Juillet  doive  s'entourer? 
iNe  devrait-elle  pas  déjà  être  remplacée  par  un 
Sénat  sans  hérédité? —  Et  la  Charte  !  s'écria 
Montalivet;  mais  vous  m'imposez  là  le  rôle  de 
M.  de  Polignac,  et  de  proposer  au  roi  des  Or- 
donnances 1  » 

Montalivet  achevait  cette  exclamation,  quand 
un  officier  d'état-major  de  la  garde  nationale, 
M.  Guinard,  entra  brusquement  et  annonça 
au  général  que  tous  les  rapports  certifiaient 
qu'il  se  préparait  pour  le  lendemain  une  re- 
doutable insurrection.  Le  ministre,  saisissant 
l'arme  avec  à-propos  et  la  retournant,  épuisa 
toute  sa  chaleur  de  cœur  pour  décider  La 
Fayette,  au  nom  de  l'ordre  public  en  danger, 
à  modérer  généreusement  ses  exigences,  et  à 


LES   DERNIÈRES   ANN'ÉES   DE   LA   FAYETTE.       401 

ne  point  devenir  le  prétexte  de  cette  émeute 
qu'on  venait  de  lui  annoncer.  Il  resta  inébran- 
lable; il  finit  par  presser  Montalivet  de  porter 
à  Louis-Philippe  ses  conditions  avec  cette  seule 
concession  :  d'attendre  la  réponse  du  roi;  par 
conséquent  il  consentait  à  remettre  au  lende- 
main sa  démission  définitive  et  à  coucher  cette 
nuit  encore  au  quartier  général. 

Ainsi  repoussé,  le  ministre  de  l'intérieur  con- 
voqua sur-le-champ  les  colonels  de  toutes  les 
légions  au  Palais-Royal.  Après  leur  avoir  ex- 
posé la  situation,  fait  sentir  les  responsabilités, 
il  leur  demanda  de  tenter  près  de  leur  gé- 
néral un  dernier  effort.  MM.  de  Marmier  et 
de  Shonen  s'étant  offerts  pour  remplir  cette 
mission,  revinrent  bientôt,  les  larmes  aux 
yeux,  confirmer  à  leurs  collègues  le  récit  du 
ministre.  Alors  invoquant  leurs  concours 
unanime  dans  celte  crise,  Montalivet  leur  dit 
d'aller  préparer  les  légions;  qu'il  allait  s'en- 
tendre avec  le  roi  pour  le  choix  à  faire  et 
l'ordre  du  jour  à  rédiger,  afin  que  le  len- 
demain matin,  en  se   réveillant,  Paris  apprît 

26 


402       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    L\   FAYETTE. 

à  la  fois  la  démission  de  La  Fayette  et  la  no- 
mination du  nouveau  commandant  en  chef; 
les  colonels  jurèrent  lappui  le  plus  dévoué. 
Vers  minuit,  tout  fut  convenu,  les  précautions 
prises  et  les  dangers  prévenus. 

La  Fayette  écrivit  au  roi,  ce  même  soir,  qu'il 
n'acceptait  pas  l'amendement  proposé  par  le 
président  du  Conseil,  M.  Laffitte,  et  qui  avait 
pour  objet  de  lui  conférer  le  titre  de  commandant 
honoraire  des  gardes  nationales  ^  «  J'ai  dit  à 
M.  de  Montalivet,  ajoutait-il,  que  je  me  regardais 
comme  ayant  donné  ma  démission,  et  je  pense 
qu'il  aura  donné  ses  ordres  en  conséquence. 
Croyez,  Sire,  que  le  devoir  que  je  crois  rem- 
plir m'est  plus  pénible  que  je  ne  puis  l'expri- 
mer; c'est  aujourd'hui  plus  que  jamais  que 
j'ai  besoin  de  joindre  à  l'hommage  de  mon 
respect  celui  de  mon  profond  et  inaltérable 
attachement.  » 

Louis-Philippe  lui  adressait  à  minuit  un 
billet  par  lequel,  en  l'assurant  de  ses  regrets, 

1.  Correspondance,  t.  IV,  p.  501 


LES   DERMÈUES   ANNÉES    DE   LA   FAYETTE.        4U3 

il  lui  annonçait  qu'il  allait  prendre  des  me- 
sures «  pour  remplir  le  vide  qu'il  aurait 
tant  voulu  prévenir  et  qui  lui  faisait  tant  de 
peine  *. 

Le  lendemain  matin,  27  décembre,  le  roi 
dans  une  proclamation  aux  gardes  nationaux  s'ex- 
primait ainsi  :  «  Vous  partagez  mes  regrets  en 
apprenant  que  le  général  La  Faj^ette  a  cru  devoir 
donner  sa  démission;  je  me  flattais  de  le  voir 
plus  longtemps  à  votre  tête,  animant  votre 
zèle  par  son  exemple  et  par  le  souvenir  des 
grands  services  qu'il  a  rendus  à  la  cause  de 
la  liberté.  Sa  retraite  m'est  d'autant  plus  sen- 
sible qu'il  y  a  peu  de  temps  encore,  ce  digne 
général  prenait  une  part  glorieuse  au  maintien 
de  l'ordre  public,  que  vous  avez  si  noblement 
et  si  efficacement  protégé  pendant  les  dernières 
agitations.  »  Il  proclamait,  en  terminant,  le 
comte  de  Lobau,  commandant  général  de  la 
garde  nationale  de  Paris. 

L'émeute  surprise  s'évapora  en  manifes- 
tations insignifiantes.  Quant  à  La  Fayette,  il 
se  jeta  ouvertement  dans  l'opposition.  Le  jour 


404       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA    FAYETTE. 

même,  prenant  la  parole  à  la  Chambre  des 
députés,  il  prit  cette  attitude  : 

«  Aujourd'hui,  ma  conscience  d'ordre  public 
est  pleinement  satisfaite.  J'avoue  qu'il  n'en  est 
pas  de  même  de  ma  conscience  de  liberté.  Nous 
connaissons  tous  ce  programme  de  l'Hôtel  de 
Ville  :  un  trône  populaire  entouré  d'institutions 
républicaines.  Il  a  été  accepté,  mais  nous  ne 
l'entendons  pas  tous  de  même.  » 

Ce  fut  sur  ce  terrain  qu'il  se  plaça  pour 
critiquer  la  politique  intérieure,  de  même 
qu'il  créa  le  mot  :  la  paix  à  tout  prix,  pour 
attaquer  la  politique  extérieure.  Mais  dans 
cette  lutte  d'un  vieillard  affaibli  plutôt  que 
découragé,  il  trouva  pour  adversaires  la  plu- 
part de  ses  amis  de  la  Restauration,  devenus 
des  hommes  de  gouvernement;  il  trouva  un 
prince  «  qui  ne  laissait  rien  à  la  fortune  de  ce 
qu'il  pouvait  lui  enlever  par  prévoyance  » . 


I 


LES  DERNIERES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE. 


III 


L'effroi  de  la  Révolution  avait  coalisé  contre 
nous  tous  les  cabinets  de  l'Europe.  La  ligue 
s'était  formée  tacitement,  mais  spontanément, 
dès  le  premier  jour,  par  le  seul  fait  de  l'iden- 
tité des  intérêts  et  de  la  communauté  des 
appréhensions.  La  France,  au  lendemain  des 
journées  de  Juillet,  n'avait  plus  ni  finances, 
ni  armée  ;  mais  la  meilleure  garantie  de  la 
paix  était  le  caractère  du  roi*. 

Louis-Philippe  avait  un  sentiment  profond 
et  élevé  des  maux  de  la  guerre  ;  ce  sentiment, 
il  le  devait  à  son  éducation,  à  son  respect  de 
la  vie  humaine,  à  cette  sensibilité  que  l'esprit 
du  xvni^  siècle  avait  déposée  en  lui. 


1.  Lire  la  dépêche  adressée  le  12  octobre  1835  par  le  duc  de 
Broglie,  ministre  des  affaires  étrangères,  à  M.  Bresson,  ambas- 
sadeur à  Berlin. 


/ 

406       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE   LA   FAYETTE. 

Cependant  le  péril  extérieur  s'aggravait;  ce 
n'était  plus  seulement  la  Belgique  qui  s'était 
soulevée;  en  Italie,  l'agitation  devenait  de  jour 
en  jour  plus  menaçante  :  au  commencement 
de  1831,  une  insurrection  avait  éclaté  dans  les 
légations  et  les  duchés.  Enfin  Varsovie  avait 
brisé  ses  fers  et  le  royaume  de  Pologne  avait 
suivi  son  exemple.  Tous  ces  peuples  en  armes 
tournaient  les  yeux  vers  la  France. 

Laffitte,  avec  sa  politique  de  laisser-aller, 
était  incapable  de  tenir  tête  à  de  pareilles 
complications. 

La  Fayette  s'était  jeté  à  corps  perdu  dans 
les  questions  de  nationalité.  Avec  une  naïveté 
toute  française,  il  avait  cru  que  le  peuple  li- 
béral par  excellence,  le  peuple  anglais,  serait 
avec  lui  par  amour  des  principes.  Le  23  fé- 
vrier 1831,  il  écrivait  à  lord  Palmerston  *  : 

«  Et  la  Pologne,  qu'en  ferez-vous?  Que  fe- 
rons-nous pour  elle?  Certes  il  serait  malheu- 

1.  Correspondance,  t.  VI,  p.  526. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   407 

reux  que  l'ancienne  indignation  de  votre  pays 
sur  le  partage,  vos  récentes  jalousies  de  la 
puissance  russe,  l'intérêt  de  toute  l'Europe 
occidentale  laissassent  écraser  une  nation  gé- 
néreuse. j> 

Palmerston,  jaloux  et  méfiant  de  la  France, 
ne  lui  répondit  même  pas.  ^ 

La  Faj^ette,  qui  n'avait  pas  les  lumières  de 
l'homme  d'État  et  qui  se  laissait  aller  tout 
entier  à  son  imagination  et  à  son  cœur,  mul- 
tipliait sans  succès  ses  discours  sur  les  affaires 
extérieures.  Le  roi,  en  refusant  le  17  février 
la  couronne  de  Belgique  offerte  à  son  fds,  le 
duc  de  Nemours,  donnait  à  l'Europe  un  gage 
éclatant  de  modération.  Le  principe  de  non- 
intervention,  formulé  dès  les  premiers  jours 
par  la  monarchie  de  Juillet,  nous  eût  entraînés 
à  une  guerre  redoutable,  si  nous  avions  voulu 
l'imposer  au  cabinet  de  Vienne  pour  les  af- 
faires d'Italie. 

Bien  que  notre  impuissance  dans  le  mouve- 
ment  belge    et   italien    fût    l'objet    d'accusa- 


408       LES   DERMÈRKS   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE, 

lions  passionnées,  l'émotion  politique  n'était 
pas  de  ce  côté-là;  elle  était  tout  entière  avec  La 
Fayette  du  côté  de  la  Pologne.  Le  vieux  lutteur 
avait  pour  lui  les  faveurs  populaires  lorsqu'il 
disait  à  la  Chambre,  en  mars  de  cette  année  1831  : 

«  Le  drapeau  de  liberté,  qui  nous  mettait 
en  juillet  en  tête  de  la  liberté  européenne,  a 
passé  de  nos  mains  dans  celles  des  Polonais. 
Il  est  aujourd'hui  à  Varsovie;  je  réclame  les 
efforts  du  gouvernement  en  faveur  de  la  Po- 
logne, de  cette  généreuse  Pologne  qui  a  droit 
aux  sympathies,  à  l'intérêt  de  l'Europe  entière, 
et  pour  laquelle  en  s'élevant  à  la  hauteur  du 
règne  de  Louis  XV,  le  gouvernement  ferait 
déjà  un  peu  plus  qu'on  n'a  fait  jusqu'à  présent... 
La  guerre  était  préparée  contre  nous  ;  la  Po- 
logne devait  former  l'avant-garde.  L'avant-garde 
s'est  retournée  contre  le  corps  de  bataille.  » 

Porter  nos  armes  à  six  cents  lieues,  à  travers 
toute  l'Europe,  était  la  seule  réponse  à  faire 
au  cri  parti  de  la  Vistule.  Quelque  douloureuse 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       409 

que  fût  la  situation,  les  hommes  de  gouver- 
nement ne  pouvaient  pas,  à  moins  d'être  aveu- 
gles, ne  pas  voir  que  la  France  avait  en  face 
d'elle,  non  seulement  les  trois  copartageants 
de  1772,  mais  aussi  l'Angleterre  qui  refusait 
de  s'associer  à  nous,  même  pour  une  simple 
démarche  diplomatique'.  La  Faj-ette  s'opinià- 
trait  à  ne  pas  voir  ces  impossibilités.  Ce  mot 
de  M.  Thiers  :  «  La  Pologne  est  restée  comme 
une  grande  douleur  pour  nous  ;  et  elle  ne 
pouvait  pas  être  autre  chose,  »  ce  mot  si  cruel 
dans  sa  vérité  politique,  La  Fayette  ne  le 
comprit  jamais.  La  prudence  indispensable  à 
une  nouvelle  monarchie  ne  le  satisfaisait  pas; 
n'aj^ant  pas  les  responsabilités  du  pouvoir,  il 
l'accusait  avec  véhémence. 

Après  s'être  mis  en  relations  avec  le  gouver- 
nement national  élu  par  la  Diète  polonaise,  il 
avait  été  nommé  membre  de  la  garde  natio- 
nale de  Varsovie  et  il  écrivait  au  général  comte 
Ostrowski^:  «  Pendant  que  tous  mes  vœux  se 

1.  Dépêche  du  22  mars  1831. 

2.  Lettre  du  21  avril  1831,  t.   VF,  p.  500. 


410       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA    EAYETTE. 

portaient  vers  les  nobles  dangers  et  les  su- 
blimes résolutions  de  la  *iation  que  l'univers 
contemple  avec  un  respectueux  et  reconnais- 
sant enthousiasme,  vous  jugez  de  quel  bonheur 
je  me  suis  vu  comblé,  en  apprenant  que, 
grâce  à  vos  bontés,  elle  daignait  m'admettre 
dans  ses  rangs.  Depuis  le  jour  où  votre  hono- 
rable proposition  et  l'autorisation  du  gouverne- 
ment suprême  m'ont  donné  ce  droit  précieux,  je 
me  suis  senti  pénétré  des  obligations,  bien  chères 
à  mon  cœur,   que  cette  adoption  m'impose.  » 

Aussi,  dans  un  manifeste  à  ses  électeurs  de 
Meaux%  il  s'irrite  contre  un  S3^stème  «  qui  veut 
proclamer  l'égoïsme  politique  de  la  France  »  ; 
sans  vouloir  qu'on  déclare  la  guerre,  il  fait  et 
dit  tout  ce  qui  peut  compromettre  la  paix;  il 
n'est  pas  loin  de  s'écrier  avec  Armand  Carrel  : 
«  Il  y  avait  plus  de  fierté  sous  le  jupon  de  la 
Pompadour  !  » 

«  Toute  la  France  est  Polonaise-,  s'écriait-il 

1.  Mémoires,  t.  VI,  p.  576. 

2.  Discours,  t.  VI,  p.  604  et  609. 


LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       411 

encore  à  la  Chambre,  depuis  le  vétéran  de  la 
Grande  Armée  qui  parle  de  ses  frères  polonais 
jusqu'aux  enfants  des  écoles  qui  nous  envoient 
tous  les  jours  le  produit  de  leurs  faibles  épar- 
gnes pour  aider  la  cause  polonaise.  Ce  n'est 
que  par  l'énergie  que  nous  pouvons  réussir. 
La  reconnaissance  de  la  Pologne  n'était  pas 
une  occasion  de  guerre.  » 

On  a  dit  qu'il  était  alors  le  centre  de  la  di- 
plomatie révolutionnaire.  C'est  inexact,  mais 
son  nom  était  dans  le  cœur  de  toutes  les  nations 
qui  essayaient  de  secouer  le  joug  de  l'étranger; 
il  était,  pour  elles,  l'image  vivante  de  la  France 
et  de  la  Révolution.  Il  sympathisait  avec  toutes 
les  insurrections,  d'où  qu'elles  vinssent.  Cette 
attitude  n'était  pas  sans  créer  à  notre  diplo- 
matie un  embarras  sérieux  ;  si  M.  Laffitte  en 
prenait  son  parti,  il  n'en  fut  plus  de  même 
lorsque  le  grand  ministre  du  régime  de  Juillet, 
l'homme  d'État  qui  comprit  le  mieux,  à  ce 
moment,  les  besoins  de  la  monarchie  française, 
eut  consenti,  le  13  mars  1831,  à  diriger  les 
affaires. 


412       LES   DERNIÈRES  ANNKES   DE    LA   FAYETTE. 

Parlant  de  Casimir  Périer*,  M.  de  Talleyrand 
constatait  que  son  entrée  au  pouvoir  avait  eu 
promptement  une  bonne  influence  sur  la  di- 
rection des  aff'aires  intérieures  et  n'avait  pas 
tardé  à  en  exercer  une  également  favorable  sur 
nos  affaires  extérieures.  Il  traçait  ensuite,  en 
quelques  lignes,  ce  portrait  du  premier  mi- 
nistre : 

«  M.  Périer  n'avait  pas  ce  qu'on  est  convenu 
d'appeler  de  l'esprit,  mais,  en  revanche,  il 
possédait  à  un  haut  degré  le  sens  droit  et  ferme 
des  gens  qui  ont  fait  eux-mêmes  leur  fortune. 
Il  cherchait  son  but,  le  découvrait  et  y  mar- 
chait résolument.  Il  eut  même  celte  rare  bonne 
fortune  que  ses  défauts  devinrent  des  qualités, 
dans  la  position  difficile  où  il  se  trouvait.  Il 
était  entier,  quelque  peu  obstiné  et  parfois  em- 
porté ;  mais  tout  cela  prit  l'apparence  d'une 
volonté  ferme  et  indomptable  et  produisit  les 
meilleurs  effets,  à  une  époque  où  les  faiblesses 

1.  Mémoires  du  prince  de  Talleyrand,  t.  IV,  p.  125  et  126. 


LES  DERNIÈRES  ANNEES  DE  LA  FAYETTE.   413 

des  uns  et  les  violences  des  autres  avaient  be- 
soin de  rencontrer  une  puissante  barrière.  » 

Il  y  avait  plus  que  l'apparence  d'une  volonté 
ferme  chez  Casimir  Périer,  les  événements  le 
prouvèrent  et  La  Fayette  eut  bientôt  à  s'en 
apercevoir.  Les  deux  familles  étaient  très  liées; 
mademoiselle  Nathalie,  fille  aînée  de  George 
La  Fayette,  avait  en  effet  épousé  Adolphe  Pé- 
rier, un  des  neveux  de  Casimir  ;  aussi,  à  son 
entrée  au  ministère,  le  nouveau  président  du 
conseil  avait  réservé  au  général  sa  première 
visite  ^  «  Je  suis  arrivé  un  des  premiers  à  son 
premier  jour  de  réception,  écrivait  à  son  tour 
La  Fayette;  voilà  pour  les  sentiments  de  famille 
et  d'amitié,  mais  les  opinions  politiques  pour 
le  dedans  et  pour  le  dehors  sont  loin  d'être  en 
harmonie.  »  On  le  vit  bien  à  la  séance  du 
29  mai. 

La  loi  relative  aux  attroupements  était  en 
discussion.   La  Fayette  en  prit  occasion  pour 

1.  Corrrs^jiondance,  t.  VI,  p.  562. 


414       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE    LA   FAYETTE. 

porter  devant  la  Chambre  une  question  tout 
autrement  vive,  celle  de  l'association  nationale 
contre  la  restauration  de  la  branche  aînée  des 
Bourbons,  association  que  Casimir  Périer  voulait 
dissoudre.  C'était  précisément  contre  cette  sévé- 
rité que  La  Fayette  s'élevait  non  sans  arrogance  : 

ce  On  a  qualifié  de  conspiration,  disait-il,  l'as- 
sociation contre  le  retour  de  Charles  X  et  de 
l'invasion  étrangère...  Je  ne  me  reconnais 
pas  le  droit  de  donner  aux  autres  de  si  rudes 
leçons  de  liberté  et  d'ordre  public,  de  dévoue- 
ment à  la  patrie  et  de  persévérance  dans  les 
principes,  les  engagements  et  les  affections 
politiques;  mais  je  crois  avoir  le  droit,  à  la  fin 
de  ma  carrière,  de  n'en  recevoir  de  personne  ; 
je  me  suis  étonné  aussi  de  ce  que  le  gouverne- 
ment, au  lieu  de  reconnaître  ce  nouveau  gage 
de  patriotisme,  d'attachement  à  l'ordre  actuel, 
de  s'y  associer  même,  ait  voulu  lui  supposer 
de  mauvaises  intentions,  établir  à  ce  propos 
une  séparation  entre  les  fonctionnaires  publics 
et  la  masse  des  citoyens  !  Serait-ce  que  le  gou- 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   41j 

vernement  a  été  piqué  d'}'  soupçonner  une 
certaine  méfiance,  non  de  ses  intentions,  mais 
de  sa  prévoyance  et  de  son  énergie  ?  Eh,  mes- 
sieurs, notre  diplomatie  est-elle  si  fière,  si 
superbe,  si  influente  qu'on  ne  puisse  pas  con- 
cevoir l'idée  de  dire  une  fois  de  plus  aux  mi- 
nistres :  «  Ne  craignez  rien  !  Nous  vous  sou- 
»  tiendrons  de  tous  nos  moyens,  de  tout  notre 
»  pouvoir  !...  »  Je  n'ai  depuis  hier  qu'à  féliciter 
le  gouvernement  de  ce  qu'il  sent  la  nécessité  de 
s'opposer  à  l'invasion  autrichienne  et  de  prendre 
une  marche  conforme  à  notre  dignité,  aux 
promesses...  » 

Le  président  du  conseil,  Casimir  Périer,  se  le- 
vant avec  vivacité  :  «  Quelles  sont  ces  promesses  ? 
Il  faut  enfin  s'expliquer,  il  faut  en  finir.  Je  de- 
mande à  monsieur  de  La  Fayette  de  dire  si 
c'est  lui  ou  nous  qui  avons  fait  ces  promesses  ?  » 

Et  dès  que  le  général  eut  achevé  son  dis- 
cours, Casimir  Périer  s'élança  à  la   tribune  : 

«  L'unité  de  l'administration,  s'écria-i.-ii,  nous 


LES   DERNIERES   ANNEES   DE   LA    FAYETTE. 

paraît  la  première  des  garanties  à  obtenir  ou 
à  donner...  Toutes  les  opinions  sont  libres 
dès  qu'elles  sont  avouées.  Ce  que  je  viens 
donc  demander,  c'est  qu'on  les  avoue,  qu'on 
les  explique,  qu'on  les  définisse.  On  nous 
parle  d'un  programme  de  l'Hôtel  de  Ville  qui 
n'aurait  été  ni  accepté,  ni  exécuté.  Quel  autre 
programme  avons-nous  en  France  que  la 
Charte  qui  a  été  acceptée  par  le  roi  et  sera 
toujours  exécutée  par  des  hommes  dignes  de 
sa  confiance?...  J'y  étais,  moi,  à  l'Hôtel  de 
Ville,  et  je  n'y  ai  entendu  discuter  sérieuse- 
ment que  ce  qui  est  dans  cette  Charte  que 
nous  avons  tous  jurée  après  le  roi.  La  Charte, 
voilà  notre  programme  à  tous,  le  roi  n'a  rien 
promis  qu'à  la  France  ;  la  France  ne  demande 
au  roi  rien  de  plus  que  ce  qu'il  a  promis... 
Les  promesses  de  politique  intérieure  sont 
dans  la  constitution.  S'agit-il  des  affaires  du 
dehors  ?  Il  n'y  a  de  promesses  que  les  traités  ; 
l'honneur  français  ne  peut  être  intéressé  que 
dans  les  questions  qui  le  touchent,  et  le  sang 
français  n'appartient  qu'à  la  France.  Des  se- 


LES   DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       417 

cours  ont  été  promis,  dit-on.  Par  qui?  A  qui  ? 
Jamais  par  le  gouvernement.  Si  quelqu'un  a 
parlé  au  nom  et  à  l'insu  de  la  France,  il  est 
de  son  devoir  d'accepter  la  responsabilité  de 
ses  promesses,  en  le  déclarant...  Nous  regar- 
dons comme  injurieuse  la  méfiance  des  asso- 
ciations qui  usurpent  nos  devoirs.  » 

Nous  avons  recueilli,  en  1871,  de  la  bouche 
d'un  des  anciens  membres  de  la  Chambre  des 
députés  de  1831,  l'impression  profonde  et  non 
encore  affaiblie  que  fit  cette  harangue.  On 
n'était  pas  habitué  à  cette  attitude,  à  cet  accent, 
à  ce  langage.  On  reconnaissait  là,  suivant  la 
belle  parole  de  Royer-Collard,  un  esprit  doué 
de  ces  instincts  merveilleux  qui  sont  la  partie 
divine  de  l'art  de  gouverner. 

La  Fayette,  malgré  son  habitude  de  la  lutte, 
fut  atteint.  Il  commençait  à  s'apercevoir  (sa 
correspondance  en  fait  foi)  que  la  bourgeoisie 
de  1830,  rassurée  sur  les  principes  et  sur  le 
drapeau,  exigeait  la  paix  au  dehors  et  un  gou- 
vernement vigoureux  au  dedans.  La  Chambre 


418       LES   DERNIÈRES    ANNÉES   DE    LA   FAYETTE. 

ayant  été  dissoute,  les  élections  se  firent  sur 
cette  plate-forme  électorale  :  «  La  pairie  sera- 
t-elle  héréditaire  ?  » 

Le  général  publia  alors  un  manifeste  qui 
peut  être  considéré  comme  son  testament  poli- 
tique (13  juin)^  Après  avoir  rappelé  son 
passé  et  dit  que  la  tyrannie  de  93  ne  fut  pas  plus 
une  République  que  la  Saint- Barthélémy  ne  fut 
une  religion,  il  transcrit  pour  ses  électeurs  la 
conversation  qu'il  eut  avec  le  duc  d'Orléans  à 
l'Hôtel  de  Ville  et  il  énumère  les  réformes 
politiques  qu'il  désire.  On  doit  reconnaître  que 
ce  sont  celles  qui  ont  été  réalisées  quarante 
ans  après  ;  ses  sentiments  démocratiques 
puisés  dans  la  guerre  d'Amérique  ne  le  trom- 
paient pas  et  il  ne  faisait  que  devancer  son 
temps, quand  il  disait:  «  Un  Français  n'a  pas  be- 
soin de  payer  deux  cents  francs  de  contributions 
pour  avoir  le  bon  sens  de  choisir  un  honnête 
député  de  son  pays.  La  fortune  n'est  pas  une 
garantie  de  bon  sens,  de  sagesse  et  d'esprit... 

1.  Mémoires,  t.  VI,  p.  577  et  suivantes. 


LES   DERMKRES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       419 

L'enseignement  doit  être  libre;  la  patrie  doit 
au  peuple  l'enseignement  primaire  ;  les  con- 
seils municipaux  doivent  être  élus  par  l'uni- 
versalité des  citoyens,  la  pairie  héréditaire 
doit  être  abolie.  »  Si  toute  cette  partie  du 
manifeste  est  d'un  libéral,  toute  la  partie  re- 
lative aux  affaires  extérieures  est  généreuse, 
mais  pèche  par  le  défaut  de  clairvoyance  et 
le  sens  politique.  Le  manifeste  se  terminait 
par  ces  mots:  «  Si  je  me  suis  permis  de  rap- 
peler des  faits  personnels,  c'est  uniquement,  je 
l'avoue,  pour  obtenir  plus  de  confiance  à  ce 
qu'on  appellera  sans  doute  des  théories,  comme 
Napoléon  disait  :  Idéologie.  C'est  aussi  pour 
séparer  une  fois  de  plus  la  cause  sacrée  de  la 
liberté  d'avec  les  hérésies  qui  la  dénaturent, 
les  excès  qui  Font  retardée,  les  crimes  qui 
l'ont  profanée  et  les  apologies  qui  la  perdraient 
encore,  si  elle  n'avait  pas  son  refuge  dans  les 
purs  souvenirs  et  les  sublimes  sentiments  qui 
ont  caractérisé  la  grande  semaine  du  peuple.  » 

Réélu  député,  nous  le  revoyons  frémissant, 


420       LES   DERNIÈRES    ANNÉES    DE    LA   FAYETEE. 

lorsque  le  cri  de  désespoir  que  poussa  la 
Pologne  en  s'affaissant  retentit  jusqu'à  Paris; 
nous  le  retrouvons  impuissant  à  répliquer, 
lorsque  Casimir  Périer  s'adressant  à  lui  et 
à   ses  amis   Lamarque   et  Mauguin,   s'écria   : 

tt  Non,  les  malheurs  de  la  Pologne  n'appar- 
tiennent pas  au  gouvernement  français,  mais 
à  ceux  qui  lui  ont  donné  de  mauvais  con- 
seils *.  » 

La  Fa3'ette  ne  se  décourageait  pas.  Ces  re- 
proches d'avoir  donné  de  mauvais  conseils  lui 
allaient  cependant  au  cœur  ;  mais  sa  parole 
à  la  tribune  n'avait  déjà  plus  d'autorité.  La 
bourgeoisie,  désireuse  de  quiétude,  abandonnait 
son  idole,  et  déjà  dans  le  parti  républicain,  la 
portion  exaltée,  que  représentait  le  journal 
la  Tribune,  l'attaquait  sans  ménagement. 

Il  est  cependant  une  satisfaction  dont  ses 
dernières  lettres  font  foi  :  il  contribua  par  sa 
parole  à  faire  abolir  l'hérédité  de  la  pairie. 
Il  voulait  plus.  Comprenant  que  les  secondes 

I.  Séance  du  S  mars  1832. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   421 

Chambres  en  France  avaient  été  jusqu'ici 
sans  force  sur  l'opinion,  il  soutint  avec  son 
petit-gendre,  M.  de  Brigode,  que  les  pairs 
devaient  être  élus  pour  quinze  ans,  avec  un 
renouvellement  par  tiers  tous  les  cinq  ans. 
L'esprit  politique  n'avait  pas  fait  assez  de  pro- 
grès en  France,  pour  que  cette  proposition 
fût  acceptée.  «  Nous  aurons  une  très  mau- 
vaise seconde  Chambre,  écrivait  La  Fayette,  et 
l'expérience  en  montrera  les  inconvénients \  » 
Il  avait  mille  fois  raison. 

La  mort  de  Casimir  Périer  l'affligea.  La 
lettre  du  16  mai  honore  son  cœur  :  toutes  les 
dissidences  politiques  furent  oubliées  devant 
cette  tombe  prématurément  ouverte  et 
devant  le  grand  deuil  national.  «  Nous  n'é- 
prouvons que  des  sentiments  de  famille  et 
d'amitié,  disait-il,  et  nous  voudrions  em- 
pêcher, dans  le  peu  qui  dépend  de  nous, 
qu'on  n'attaquât  sa  mémoire  au  delà  de 
l'administration   dont    il    était    l'organe.    Ses 

1.  Correi>pondance,  t.  VI,  p.  626  et  660. 


422   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  ^E  LA  FAYETTE. 

parents  sont  bien  malheureux.  Son  excellente 
belle-sœur  l'a  couvert  de  ses  soins  jusqu'au 
dernier  moment;  il  a  été  très  affectueux  pour 
ses  proches.  »  Il  reconnaissait  dans  la  conver- 
sation que,  sans  la  politique  de  Casimir 
Périer,  la  royauté  de  Juillet  n'eût  pas  résisté 
à  ses  ennemis. 

La  nouvelle  monarchie  avait  encore  à  ré- 
'primer  l'insurrection  qui  suivit  les  obsèques 
du  général  Lamarque.  Ce  fut  la  dernière 
affaire  dans  laquelle  La  Fayette  joua,  malheu- 
reusement, un  rôle.  Il  tenait  l'un  des  cordons 
du  corbillard  et  il  prononça  quelques  paroles 
d'adieu.  Aussitôt  après,  le  drapeau  rouge  fut 
déployé,  le  bonnet  phrygien  posé  sur  le  cer- 
cueil; quand  il  vit  ces  sanglants  emblèmes  de 
l'anarchie,  et  qu'il  entendit  les  premiers  coups 
de  fusil,  il  voulut  se  retirer;  ne  trouvant  pas 
sa  voiture,  il  prit  un  fiacre  que  la  foule  détela 
pour  le  traîner,  on  ne  sait  où.  Des  jeunes 
gens  l'entourèrent  et  lui  demandèrent  violem- 
ment de  donner  l'ordre  de  l'attaque.  Il  s'y 
refusa.  Il  entendait  dire  derrière  lui  :  «  Si  nous 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  D   LA  FAYETTE.   423 

tuions  le  général  La  Fayette?  ne  serait-ce  pas  un 
bon  mort  pour  appeler  aux  armes?  »  Il  trou- 
vait cette  idée  toute  simple  et  discutait,  le  soir 
en  famille,  la  question  d'utilité.  Heureusement 
qu'il  fut  dégagé  par  un  régiment  de  dragons. 
Accusé  d'avoir  déposé  une  couronne  sur  le 
bonnet  rouge  présenté  devant  le  cercueil  de 
Lamarque,  il  écrivit  une  lettre  publique  à  son 
collègue,  M.  Madier  de  Montjau,  pour  démentir 
le  fait. 

«  Si  j'ai  toujours  été  opposé  avec  quel- 
que dévouement  et  quelque  éclat  aux  crimi- 
nelles violences  dont,  en  92  et  93,  ce  bonnet 
rouge  devint  en  France  le  sanglant  symbole, 
je  n'ai  pas  fléchi  davantage  devant  les  usur- 
pations contre-révolutionnaires  qui  ont  tour  à 
tour  retardé  la  libération  de  89.  » 

L'établissement  de  l'état  de  siège,  l'insuccès 
de  la  visite  de  Laffitte,  d'Odilon  Barrot,  et 
d'Arago  aux  Tuileries  achevèrent  de  brouiller 
La    Fayette    avec  le    gouvernement   et  même 


424       LES   DERNIÈRES   ANNÉES    DE   LA    FAYETTE. 

avec  Louis-Philippe.  Mécontent  de  tout,  l'es- 
prit un  peu  affaibli,  le  général  disait  e1  écri- 
vait que  le  roi  avait  nié  ses  engagements  en 
adoptant  le  système  du  13  mars.  Dans  son 
entourage  immédiat,  on  était  fort  hostile  à  la 
monarchie  de  Juillet;  La  Fayette  ne  se  souve- 
nait plus  assez  qu'il  avait  fait  cette  monarchie, 
il  oubliait  des  rapports  cordiaux  et  les  termes 
de  sa  lettre  au  comte  de  Survilliers.  Rien 
n'est  triste  dans  ce  siècle  comme  les  dernières 
années  d'un  héros.  Il  n'y  a  guère,  depuis 
cinquante  ans,  que  M.  Thiers  qui  soit  mort 
entier. 

Les  dernières  apparitions  de  La  Fayette  à 
la  Chambre  des  députés  furent  motivées  par 
le  projet  de  loi  tendant  à  accorder  une  pension 
aux  vainqueurs  de  la  Bastille.  Ses  idées  répu- 
blicaines s'étaient  fortifiées,  sans  qu'elles  ces- 
sassent d'être  modérées.  Accusé  par  le  journal 
la    Tribune,    il  répondait^:    «   La  modération 


1 .  Voir  lettres  du  2  avril,  30  mai,  28  août,  23  novembre 
1833.  Correspondance,  t. VI. 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   42o 

n'a  jamais  été  pour  moi  le  milieu  de  deux 
opinions  quelconques.  J'ai,  pendant  quarante 
années  de  ma  vie,  rendu  hommage  à  mes 
amis  de  92  et  flétri  l'horrible  époque  où  ils 
paraissaient  sur  les  échafauds.  Associé  de 
"Washington,  de  Franklin,  de  Jefferson,  je  ne 
suis  pas  tenté,  au  bout  de  soixante  ans,  de 
changer  de  paroisse  pour  le  patronage  de 
Robespierre,  Saint-Just  et  Marat.  »  La  Fayette 
était  du  côté  d'Armand  Garrel,  quand  cet  hon- 
nête et  vigoureux  esprit  condamnait  les  doc- 
trines antilibérales  des  partisans  d'une  nou- 
velle Convention  qui  voulaient  imposer  leurs 
idées  par  la  force.  La  Fayette  flétrissait  surtout 
leur  alliance  avec  le  bonapartisme.  Comme  ses 
opinions  étaient  avant  tout  des  sentiments,  il 
était  très  sensible  aux  injures  que  déversait 
sur  lui  la  presse  républicaine;  il  s'en  plaignait 
à  Dupont  de  l'Eure.  Toujours  Américain  de 
souvenir,  il  n'avait  pas  cessé  de  correspondre 
avec  le  président  Jackson. 

Sa  dernière  lettre  fut  écrite  à  M.  Murray, 
président    de    la    Société    d'émancipation   des 


426   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

noirs;  dans  des  pages  émues,  il  appelait  de 
tous  ses  vœux  le  triomphe  de  cette  noble 
cause  dans  le  monde  entier.  Son  cœur  restait 
jeune  et  généreux;  et, c'était  bien  finir.  La 
mort  de  Dulong,  tué  en  duel  par  le  général 
Bugeaud,  l'affecta  beaucoup.  Il  voulut  suivre  à 
pied  son  convoi;  en  rentrant  chez  lui,  il 
éprouva  un  malaise  et  s'alita  *.  C'était  le  même 
jour  où  s'était  couché  aussi  pour  ne  plus  se 
relever,  deux  ans  auparavant,  son  plus  vieil 
ami,  son  compagnon  d'Olmûtz,  M.  de  Latour- 
Maubourg. 

La  princesse  Christine  de  Belgiojoso  vint 
se  joindre  aux  enfants  de  La  Fayette  et  s'as- 
seoir à  son  chevet.  Son  état  devenait  plus 
satisfaisant  et  l'on  pouvait  espérer  son  réta- 
blissement, lorsque  le  9  mai  étant  sorti  en 
voiture,  un  orage  amena  un  refroidissement 
dans  la  température.  Le  malade  eut  un  frisson 
de  fièvre  et  la  maladie  fit  de  rapides  progrès  ; 


1 .  Souvenirs  sur  la  vie  privée  de  La  Fayette,   par  Jules 
Cloquet. 


LES   DERMÈUES    ANNÉES   DE    LA    FAYETTE.       427 

son  visage  exprimait  une  patience  résignée  et 
la  plus  sincère  gratitude  pour  les  soins  qu'on 
lui  rendait.  Il  touchait  à  la  dernière  heure; 
ses  enfants  et  sa  famille  entouraient  seuls  son 
lit;  il  ne  parlait  plus,  on  ne  savait  s'il  voyait 
encore;  son  fils  George  s'aperçut  que,  d'une 
main  incertaine,  il  cherchait  quelque  chose 
sur  sa  poitrine.  Le  fils  vint  en  aide  à  son 
père  et  lui  mit  dans  la  main  un  médaillon 
que  La  Fa^^ette  portait  toujours  suspendu  à 
son  cou.  Il  le  colla  à  ses  lèvres.  Ce  fut  son 
dernier  mouvement;  ce  médaillon  contenait  le 
portrait  et  les  cheveux  de  madame  de  La 
Fayette.  «  Ainsi,  dit  M.  Guizot,  déjà  séparé 
du  monde  entier,  seul  avec  la  pensée  et 
l'image  de  la  compagne  dévouée  de  sa  vie,  il 
mourut.  »  Par  le  côté  affectueux,  cette  exis- 
tence avait  gardé  toute  son  unité  morale. 

C'était  le  20  mai  1834.  Le  monde  otficiel 
présida  presque  seul  aux  obsèques  du  vieux 
général.  «  Cacliez  -  vous ,  Parisiens!  écrivit 
Armand  Carrel,  le  convoi  d'un  véritable  ami 
de  la  liberté  va  passer!  »  Ce  fut  au  cimetièFe 


428   LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE. 

de  Picpus,  à  côté  de  sa  femme,  qu'il  fut 
inhumé.  La  terre  de  France  et  celle  que  des 
Américains  avaient  apportée  de  leur  pays  se 
confondirent  pour  protéger  et  recouvrir  les 
restes  de  La  Fayette. 

Les  États-Unis  ne  furent  pas  ingrats.  Ils 
s'associèrent  dignement  à  la  douleur  de  la 
famille.  Le  24  juin,  le  Sénat  et  la  Chambre 
des  représentants,  réunis  en  congrès,  prirent 
une  délibération  motivée,  aux  termes  de  la- 
quelle un  deuil  national  de  trente  jours  fut 
ordonné.  John  Quincy  Adams  fut  chargé  de 
prononcer  un  discours  sur  la  vie  et  le  carac- 
tère de  l'ami  de  Washington  ;  le  21  décembre, 
en  présence  des  deux  Chambres,  du  président 
de  la  République,  des  ministres  et  des  am- 
bassadeurs, le  commandant  en  chef  notifia 
aux  troupes  et  à  la  flotte  la  mort  du  dernier 
major  général  de  l'armée  de  la  Révolution  et 
lui  fit  rendre  les  honneurs  militaires.  L'éloge 
de  La  Fayette  fut  lu  au  milieu  de  l'enthou- 
siasme des  assistants;  le  congrès  en  ordonna 
l'impression  à  soixante  mille  exemplaires.  C'est 


LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  LA  FAYETTE.   429 

ainsi  que  s'honore  un  grand  peuple  et  qu'il 
donne  l'exemple  aux  autres. 

Si  nous  avions  à  résumer  notre  opinion  sur 
l'homme  à  qui  celte  étude  est  consacrée,  nous 
dirions  :  qu'ayant  plus  d'orgueil  que  d'ambi- 
tion, et  plus  admirable  aux  jours  de  péril  que 
dans  la  direction  d'un  parti,  il  prête  à  la 
critique  dans  plus  d'une  phase  de  sa  vie 
politique. 

Il  ne  fut  ni  un  grand  penseur,  ni  un  orateur 
éminent,  ni  un  homme  d'Etat.  Comme  tous 
ceux  qui  n"ont  point  été  aux  affaires  et  qui 
n'ont  point  gouverné,  il  ne  connaissait  point 
le  cœur  humain  ;  mais  il  ne  faut  pas,  suivant 
l'expression  de  Montaigne,  «  guetter  aux  pe- 
tites choses  »  les  individus  comme  La  Fayette  ; 
il  a  le  droit  d'être  jugé,  non,  suivant  des 
fautes  isolées,  mais  selon  son  caractère  et 
ses  œuvres  pris  dans  leur  ensemble.  Nul  ne 
représente  comme  lui  cette  haute  noblesse 
du  xviii^  siècle  qui  s'était  donnée,  avec  un 
entrain  sans  pareil,  à  la  Révolution  fran- 
çaise. Dès  les   premiers    moments,    son  cœur 


430       LES   DERNIÈRES   ANNÉES   D K   LA    FAYETTE. 

s'enrôla  avec  son  esprit.  Depuis  le  jour  où  il 
partit  pour  T Amérique  jusqu'à  l'heure  où  il 
présenta  au  peuple  le  duc  d'Orléans,  sur  le 
balcon  de  l'Hôtel  de  Ville,  La  Fayette  ne  se 
reprit  pas.  Toutes  les  générosités,  il  les  eut, 
avec  tous  les  enthousiasmes  et  toutes  les  vail- 
lances ;  il  n'y  a  pas  une  noble  cause  qui  se  soit 
soulevée  dans  le  monde,  sans  qu'il  n'ait  été 
à  côté  d'elle,  fie  se  préoccupant  jamais  de  sa- 
voir ce  que  dirait  la  froide  raison  ;  plus  friand 
de  popularité  que  de  pouvoir,  il  était  tout  à 
l'action  ;  c'était,  dans  les  temps  modernes,  avec 
les  différences  de  siècles  et  de  lieux,  un  re- 
dresseur de  torts,  une  sorte  de  paladin  de  la 
Table  ronde  ;  la  liberté  était  sa  Dame  et  il  lui 
fut  fidèle  jusqu'à  son  dernier  soupir.  Ayant  la 
main  ouverte  jusqu'à  la  prodigalité,  il  fut 
presque  toujours  dupe  et  jamais  intéressé  ;  fier 
et  dédaigneux,  très  gentilhomme  dans  son 
flegme  et  dans  son  langage,  il  représente  mieux 
que  personne,  l'ancienne  et  la  nouvelle  France 
se  réconciliant  dans  la  nuit  du  4  Août;  et  si 
l'on   joint   à    ces  dons   de    race    ses   qualités 


LES    DERNIÈRES   ANNÉES   DE    LA   FAYETTE.        431 

privées,  cette  simplicilé,  ce  bon  goût,  ce  charme 
qui  le  faisait  adorer  de  tous  ceux  qui  l'entou- 
raient, le  culte  passionné  qu'il  garda  contre 
tout  oubli  jusqu'à  l'heure  suprême,  pour  celle 
qui  à  honoré  son  nom,  on  trouve  dans  cet 
ensemble  une  grandeur  morale  qui  s'ajoute  à 
son  allure  héroïque  et  la  rehausse. 

A'ous  espérons  qu'après  avoir  lu  ce  livre,  on 
comprendra  que,  s'il  y  eut  des  figures  plus 
imposantes  que  celle  de  La  Faj^ette,  il  n'y  en 
a  pas  de  plus  attachante  et  de  plus  française. 


FIN 


FAiîis.  —  IMPKIJIBIUE  cil.MX.  —   17870-10-92.  —  (Eocre  Icrilleui.) 


TABLE 


AVANT-PROPOS l 

CHAPITRE    PREMIER 

LA    FAYETTE    A    OLMtJTZ 1 

CHAPITRE     II 
LA     FAYETTE     SOUS     LE     CONSULAT     ET     l'EMPIRE.     .         124 

CHAPITRE   III 

LA  FAYETTE  PENDANT  LES  CENT  JOURS 218 

CHAPITRE    IV 

LA  FAYETTE  PENDANT  LA  RESTAURATION,  ET  LE 

DERNIER  VOYAGE  EN  AMÉRIQUE 264 

CHAPITRE   y 

LA     FAYETTE  ET  LA    RÉVOLUTION    DE    JUILLET.  —  SA 

MORT.    —    CONCLUSION 353 


l'i'..'vKRIK   CIIA'X,    RLE   BERGKRE,  20,  l'AKIS. —   17870-9-92.-    lEilirc  i..rr.  k!11. 


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